François II Rákóczi seraitt mort en 1735 à Rodosto, sur la mer de Marmara, dans la ville qu'on appelle aujourd'hui Tekirdağ. Il avait quitté la Hongrie vingt-quatre ans plus tôt, était passé par la Pologne, puis par la France, et avait fini par accepter l'hospitalité du sultan. L'homme qui incarnait le refus hongrois d'être absorbé par un empire a donc terminé sa vie comme pensionnaire d'un autre empire, celui-là même dont le démantèlement, deux siècles plus tard, produirait la question moyen-orientale. La coïncidence ne démontre rien. Elle a seulement le mérite de placer d'emblée le sujet à la bonne échelle.
Ce que je veux établir ici tient en une phrase, et la phrase a l'air d'une évidence jusqu'à ce qu'on regarde ce qu'elle coûte : une autonomie concédée est révocable par celui qui l'a concédée, et une protection sans recours n'est pas un droit. On me répondra qu'un droit sans recours n'en est pas un non plus, ce qui est vrai et ne change rien, parce que la question n'est pas de savoir si la formule est belle mais si l'histoire la vérifie. J'en prends un cas, un seul, et je le suis sans le lâcher pendant deux cent dix-sept ans : la Hongrie entre 1703 et 1920.
Le cas a été choisi pour une raison précise. Il ne s'agit pas d'un peuple lointain dont on peut faire ce qu'on veut, ni d'un peuple auquel je tienne, ce qui me dispenserait de la prudence. Il s'agit d'un peuple qui a d'abord été la nationalité dominée d'un empire, qui a obtenu ce qu'il réclamait, et qui a immédiatement fait subir à d'autres ce qu'il venait de cesser de subir. C'est cette dernière partie qui rend le cas démonstratif. Un dossier qui ne contiendrait que des victimes ne serait pas une démonstration, ce serait un plaidoyer.
Rákóczi naît en 1676. Sa famille est capturée par les impériaux, il est élevé à Vienne et à Prague sous surveillance, et il prend en 1703 la tête de l'insurrection hongroise contre les Habsbourg. La Diète de Gyulafehérvár lui donne en 1704 le titre de prince de Transylvanie. Son programme dépasse la révolte nobiliaire ordinaire : il envisage l'émancipation des serfs, ce qui inquiète la noblesse hongroise et le clergé autant que Vienne. En 1707, la Diète d'Ónod déclare les Habsbourg déchus de leurs droits sur le royaume de Hongrie. C'est une revendication de souveraineté pleine, formulée dans les termes de son époque.
Il cherche des appuis extérieurs. Il en cherche chez Louis XIV, qui lui envoie des subsides, et chez Pierre le Grand, qui lui fait des promesses. Il n'obtient ni l'un ni l'autre de ce qu'il faudrait. Je note ce détail parce qu'il reviendra à la fin : une souveraineté en train de naître dépend toujours de la disposition des puissances, et cette dépendance n'est pas un accident du dix-huitième siècle.
La paix de Szatmár, en 1711, est le pivot du récit, et il faut la raconter honnêtement, parce que la version simple est fausse. Ce n'est pas un écrasement. Le texte tient en une dizaine de points : amnistie générale, y compris pour Rákóczi lui-même, restitution des domaines confisqués, maintien des privilèges des officiers d'origine roturière, retour des soldats chez eux avec leurs armes et encadrés par leurs propres officiers, réaffirmation de la constitution hongroise. Les historiens hongrois la résument par une formule qui dit tout : une guerre perdue, une paix gagnée.
Rákóczi la refuse quand même. Elle exige de lui un serment d'allégeance au nouvel empereur, et il ne le prête pas. On peut voir là de l'entêtement, et beaucoup l'ont vu ainsi. On peut aussi y voir la seule chose qu'il ait comprise avant tout le monde, et c'est ce que la suite oblige à conclure : il a refusé une bonne paix parce qu'une bonne paix concédée reste une paix concédée.
Ce que Szatmár installe, ce n'est pas une défaite. C'est une autonomie négociée à la place d'une souveraineté. La différence n'apparaît pas le jour de la signature. Elle apparaît quand les intérêts de celui qui a concédé changent, ce qui arrive toujours, et généralement assez vite.
Le droit de résistance, que la Bulle d'or de 1222 accordait à la noblesse hongroise, est aboli dans la foulée. Marie-Thérèse installe des barrières douanières internes entre les provinces héréditaires et la Hongrie, ce qui bloque l'industrialisation hongroise au profit de l'Autriche et de la Bohême — la constitution est intacte, et le pays est tenu dans une fonction agraire pendant un siècle. Joseph II impose l'allemand comme langue de l'administration et refuse de se faire couronner roi de Hongrie, précisément pour n'avoir pas à prêter le serment constitutionnel qui l'obligerait. Aucun de ces trois gestes ne viole formellement Szatmár. Les deux premiers passent à côté, le troisième passe par-dessus.
Et quand la Hongrie se soulève enfin, en 1848, la révolution est écrasée avec le concours de l'armée russe. C'est le point où la démonstration se ferme : la concession de 1711 n'avait créé aucun recours. Il n'existait aucune instance devant laquelle un Hongrois de 1780 ou de 1848 aurait pu faire constater que la lettre du traité était respectée et son objet vidé. Ce qui est concédé peut être repris, et ce qui n'a pas de recours n'est pas un droit — la phrase du début, mais cette fois avec cent trente-sept ans de pièces au dossier.
En 1867, le Compromis austro-hongrois donne enfin à la Hongrie ce que Rákóczi réclamait à Ónod : un État, un parlement, un gouvernement, une armée partagée. Cent cinquante-six ans plus tard.
L'objection se présente ici d'elle-même, et elle est sérieuse : si la Hongrie a fini par obtenir gain de cause, la patience valait peut-être mieux que l'insurrection, et ma thèse tombe. Je la prends dans sa version forte. Non seulement la Hongrie obtient son État, mais elle l'obtient sans guerre d'indépendance, par négociation, ce qui est exactement ce que les partisans de l'autonomie négociée avaient prédit.
Ce que cette objection ne peut pas expliquer, c'est le calendrier. L'Ausgleich n'arrive pas au terme d'une maturation. Il arrive après Solferino en 1859 et après Sadowa en 1866, c'est-à-dire après que l'Autriche eut été chassée d'Italie puis battue par la Prusse. Vienne concède à Budapest au moment précis où Vienne a besoin de Budapest pour rester une puissance. La concession de 1867 ne vient pas du droit : elle vient de la faiblesse de celui qui concède, exactement comme celle de 1711. Ce qui a changé en cent cinquante-six ans, ce n'est pas le statut des Hongrois, c'est la situation militaire des Habsbourg.
Et c'est bien pourquoi la patience n'est pas une stratégie. Elle n'est pas fausse, elle est simplement sans prise : on ne fait pas perdre une bataille à Sadowa en attendant bien.
Arrive alors ce qui rend ce dossier utile plutôt que touchant. La Hongrie, à peine sortie de la position de nationalité dominée, se constitue en État-nation sur un territoire où les Hongrois sont à peine plus de la moitié de la population. La loi sur les nationalités de 1868 protège formellement les droits linguistiques des non-Hongrois. La pratique est une magyarisation méthodique : les écoles, l'administration, la toponymie, l'accès aux fonctions. La moitié autrichienne du dualisme, avec toutes ses lourdeurs, a mieux protégé ses nationalités que la moitié hongroise. Le peuple qui avait passé deux siècles à refuser qu'on lui impose l'allemand a imposé le hongrois dès qu'il en a eu les moyens.
Il faut résister à la lecture morale, qui est la plus facile et la plus inutile. Dire que les Hongrois de 1868 ont été ingrats ou hypocrites, c'est manquer ce que le cas enseigne. Le mécanisme n'est pas une propriété morale des personnes, c'est une propriété de la position. Quiconque tient les institutions et confond l'unité avec la ressemblance produit le même résultat, quelle que soit son histoire de victime. Une thèse sur la souveraineté qui ne dirait pas cela ne serait qu'un plaidoyer déguisé, et je préfère le dire avec le cas hongrois plutôt qu'avec un cas où j'aurais quelque chose à gagner.
De là le critère qui sortira armé du deuxième essai de cette série, et qu'il suffit ici d'énoncer : un peuple qui fonde sa revendication sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne peut refuser ce même droit à un autre sans détruire le fondement du sien. Appliqué à la Hongrie, il condamne 1868 sans rien retirer à la légitimité de 1703. Ce sont deux jugements distincts, et il faut pouvoir tenir les deux.
On raconte volontiers que l'Autriche-Hongrie a éclaté sous la pression des nationalités, comme si la diversité était une charge explosive à retardement. L'historiographie récente ne soutient pas cela, et l'honnêteté oblige à le dire, parce que le récit facile irait dans mon sens.
La mobilisation de 1914 a été largement suivie, y compris chez les Tchèques dont on nous dit qu'ils n'attendaient que l'occasion. La plupart des nationalistes ne concevaient leur avenir qu'à l'intérieur du cadre habsbourgeois et cherchaient à monnayer leur loyauté contre des concessions. Ce qui a radicalisé les identités, c'est la guerre elle-même : le soupçon, les mesures d'exception, l'internement, et surtout le classement administratif permanent des gens par leur langue, qui a fabriqué de l'appartenance nationale chez des indifférents. Ce qui a tué l'empire en 1918, c'est l'abandon du cadre par ses propres élites, l'appui de l'Entente aux comités d'exilés et l'effondrement militaire.
La conclusion à en tirer est plus forte que celle que j'aurais tirée du récit facile. Ce n'est pas la diversité qui a détruit l'empire. C'est le traitement de la diversité comme un problème d'ordre public. Un empire qui classe ses habitants par langue pour savoir lesquels surveiller fabrique en quelques années les nations qu'il redoutait.
Le traité de Trianon, le 4 juin 1920, retire à la Hongrie environ les deux tiers de son territoire et laisse près d'un tiers des Hongrois hors des nouvelles frontières. Il crée du jour au lendemain les minorités que les nouveaux États traiteront à leur tour comme la Hongrie avait traité les siennes. C'est la facture de 1868, et elle a été payée par des gens qui n'avaient rien décidé en 1868 — ce qui est la règle plutôt que l'exception.
La même année, à San Remo, les accords que la France et le Royaume-Uni avaient signés le 16 mai 1916 deviennent des mandats de la Société des Nations. Sykes-Picot contredisait les promesses d'indépendance faites au chérif Hussein en 1915. On lit souvent que ces frontières-là expliquent l'instabilité du Moyen-Orient jusqu'à aujourd'hui, et on lit aussi le contraire, sous la plume de celui qui a écrit le livre de référence sur l'accord : la région servait d'arène aux rivalités de puissances bien avant 1916, et l'accord a d'ailleurs échoué dans ses propres objectifs.
Je ne tranche pas ce débat et je n'en ai pas besoin, parce que la synthèse qui tient est ailleurs. Ce n'est pas le tracé des frontières qui a été fatal, c'est le fait qu'elles aient été tracées par d'autres, sans réponse à donner à personne. Une frontière arbitraire que ses habitants peuvent renégocier est une frontière ordinaire ; toutes le sont au départ. Une frontière arbitraire imposée par un mandat est une plaie ouverte, non parce que le tracé est mauvais, mais parce qu'il n'existe aucun endroit où en discuter.
Et je refuse la chaîne causale continue qu'on serait tenté de tracer de Szatmár à Bagdad. Elle ne résisterait pas au premier contrefactuel venu. Ce que le dossier hongrois établit n'est pas une succession de dominos mais une structure qui se répète : 1711, 1780, 1848, 1867, 1868, 1920. Chaque fois, le même dispositif — une protection sans recours — produit le même effet, et la répétition est une preuve plus solide qu'une filiation.
Il reste un épisode, et c'est celui qui fait passer le cas hongrois du statut d'anecdote centre-européenne à celui de règle générale. En 1919, les quatorze points du président américain déclenchent la même année, en Égypte, en Inde, en Chine et en Corée, des mobilisations fondées sur la conviction que le principe d'autodétermination allait s'appliquer à elles aussi.
Il ne s'est pas appliqué. L'autodétermination a été accordée aux peuples européens des empires vaincus et refusée aux autres, à qui on a donné des mandats. La déception de 1919 a formé la génération suivante — celle de Mao, de Hô Chi Minh, de Nehru — et a fait de l'anticolonialisme un mouvement mondial. Le principe avait été énoncé comme universel et administré comme un tri.
C'est la preuve la plus directe que la souveraineté n'est jamais démantelée au nom de rien. Elle est toujours démantelée au nom d'une unité supérieure — civilisatrice, ordonnatrice, pacificatrice — dont le contenu réel est la conformité au modèle de celui qui parle. Rákóczi, en 1707, négociait avec Louis XIV et Pierre le Grand parce que sa souveraineté dépendait de leur bon vouloir. Un peuple qui aujourd'hui voudrait accéder à la sienne négocie avec d'autres parrains. La structure n'a pas bougé, et c'est elle, plutôt que la Hongrie, qui est le sujet de cet essai.
Trois choses feraient tomber ce que je viens de soutenir, et je préfère les nommer que les laisser à d'autres.
D'abord, un cas d'autonomie concédée maintenue intacte pendant plus d'un siècle alors que l'intérêt du concédant avait changé, et sans qu'aucun recours extérieur n'ait été mobilisé. Si une telle protection existe, c'est que le recours n'est pas la variable décisive, et mon critère perd son objet.
Ensuite, la démonstration que la magyarisation de 1868 a répondu à une menace sécessionniste antérieure et documentée, plutôt qu'elle ne l'a précédée. Le retournement cesserait alors d'être une propriété de la position pour devenir une réaction, ce qui est un autre argument.
Enfin, la démonstration que l'Ausgleich de 1867 s'explique sans Solferino et sans Sadowa. Si la concession vient de la maturation politique et non de la faiblesse militaire, alors la patience était bien une stratégie, et Rákóczi avait tort de refuser à Szatmár.
Aucune de ces trois choses ne m'est apparue en travaillant le dossier. Cela ne veut pas dire qu'elles n'existent pas ; cela veut dire que je sais où l'on doit creuser pour me contredire.
Il reste l'image de Rodosto. Un homme qui a refusé une amnistie généreuse, qui est mort loin de chez lui, et dont on peut dire qu'il a tout perdu. Sa dépouille est rentrée à Kassa en 1906, dans une ville qui est aujourd'hui Košice, en Slovaquie — c'est-à-dire hors des frontières que Trianon a laissées à la Hongrie quatorze ans plus tard. Il faut aimer les symboles avec méfiance, mais celui-là est difficile à écarter : l'homme qui avait refusé une protection sans recours a été rapatrié dans une ville que son pays allait perdre, et il l'a été par le régime même qui avait passé quarante ans à en magyariser les habitants.