Un lecteur attentif peut refermer ce corpus sur une contradiction, et il aurait raison de le faire. Un de ces essais soutient que chaque discipline se définit par ce qu’elle s’interdit, que les sciences humaines atteignent le fait de la foi et jamais son référent, et que la faute unique, celle dont toutes les autres dérivent, est le transfert de critère — juger une chose par la règle d’un domaine qui n’est pas le sien. Un autre essai, qui traite d’une ordonnance de la Cour internationale de justice, déclare dès son ouverture qu’il écrit dans un cadre théosophique. Un troisième, sur la violence politique qui vient, finit sur le retour des maîtres. Même signature, même corpus, et la règle posée d’un côté semble enfreinte de l’autre.
Ce texte-ci ne sert pas à s’en excuser. Il sert à dire à quelles conditions un cadre non partagé peut figurer dans un texte qui prétend démontrer, et à quelles conditions il n’en a pas le droit — ce qui suppose d’accepter d’avance qu’une partie du corpus puisse être reclassée.
Elle a trois détentes, et elle ne vaut la peine d’être traitée que sous cette forme-là.
D’abord, un cadre non partagé introduit dans le raisonnement une prémisse que le lecteur ne peut pas discuter. Il peut la refuser, ce qui met fin à la lecture, ou l’accepter, ce qui met fin à l’examen ; il ne peut rien en faire d’autre. Une prémisse dont le refus et l’acceptation ont le même effet n’est pas une prémisse d’argumentation, c’est un mot de passe.
Ensuite, un cadre fournit une réponse disponible partout, et il la fournit exactement là où l’argument fatigue. C’est un service dont on ne se prive jamais longtemps : le chapitre qui ne se boucle pas se boucle par le haut, et la faiblesse locale d’une démonstration devient la profondeur d’une vision.
Enfin — et c’est la forme la plus dure — déclarer ne change rien. Annoncer qu’on triche ne rend pas la partie régulière. Si la déclaration suffisait, n’importe quelle pétition de principe deviendrait recevable pourvu qu’elle soit avouée en préface, et le corpus se serait donné une dispense au prix d’une phrase.
La réponse commence par une distinction que l’épistémologie a formulée pour d’autres raisons et qui tombe ici exactement : celle du contexte de découverte et du contexte de justification. Ce qui fait qu’une hypothèse est venue à l’esprit de quelqu’un — un rêve, une analogie, une croyance, une obsession de jeunesse — n’a aucune part dans ce qui l’établit. Kékulé et son serpent n’ajoutent ni ne retirent rien à la structure du benzène. C’est d’ailleurs le même principe que ce corpus mobilise ailleurs sous le nom de sophisme génétique, et il serait plaisant de le réclamer pour les autres et de se le refuser à soi.
Weber avait déjà tranché la question pratique, en 1904, dans les termes qui restent les meilleurs. Il distingue le rapport aux valeurs, qui décide de ce qu’on étudie et de ce qui, dans un chaos de faits, paraît valoir la peine d’être découpé — sans quoi il n’y aurait aucune raison de choisir un objet plutôt qu’un autre — et le jugement de valeur, qui n’a rien à faire dans le verdict. Les valeurs choisissent la question ; elles n’ont pas droit de vote sur la réponse. C’est une règle asymétrique, et c’est précisément son asymétrie qui la rend utilisable : elle n’exige de personne qu’il n’ait pas de convictions, elle exige qu’il les empêche d’aller à un certain endroit.
La déclaration ne sert donc pas à rendre le cadre recevable comme prémisse. Elle sert à le désigner comme appartenant au premier contexte, pour qu’on puisse vérifier qu’il n’est pas passé dans le second. Elle n’excuse rien : elle rend contrôlable.
Un contrôle doit être une opération, pas une intention. Celui-ci en est une : on retire le passage où le cadre travaille, et on regarde ce qui reste debout. Trois résultats, trois obligations différentes.
Le texte tient sans. Alors le cadre était un horizon et non un appui ; il peut rester, à condition d’être présenté pour ce qu’il est. Et il doit être placé à l’entrée, jamais en révélation finale, parce qu’un cadre révélé à la dernière page a travaillé pendant toute la lecture sans que le lecteur ait pu en tenir compte — ce qui est la définition même de ce qu’on voulait éviter.
Le texte s’affaisse. Alors ce n’était pas une démonstration, c’était un exposé de doctrine, et il faut le nommer ainsi. Ce n’est pas une condamnation : un corpus a parfaitement le droit d’avoir des textes de doctrine, et certains des meilleurs en sont. Il n’a pas le droit de les faire passer pour des textes de preuve. La faute n’est jamais de croire quelque chose, elle est de mettre une croyance dans une forme qui promet autre chose que ce qu’elle livre.
Le texte tient, mais sa conclusion perd de la portée — c’est le cas le plus fréquent et le plus intéressant. Ce qui était énoncé comme une loi redevient un constat local. Alors il faut redescendre la conclusion au niveau que la démonstration soutient réellement, et dire séparément, en le donnant pour tel, ce que le cadre ajoutait. Deux énoncés honnêtes valent mieux qu’un seul qui emprunte sa force à l’un et sa respectabilité à l’autre.
La solution paresseuse serait de ne rien déclarer du tout et d’écrire depuis nulle part. Elle est pire, pour une raison que ce corpus a déjà établie ailleurs : un vide n’est jamais neutre. Un cadre non déclaré ne devient pas inopérant, il devient indiscutable, et c’est la plus mauvaise des deux situations, puisque le lecteur ne peut pas soustraire ce qu’il ne voit pas. On connaît la critique adressée depuis longtemps à la neutralité proclamée des sciences sociales : elle protège surtout les valeurs qu’on n’énonce pas. Et l’anthropologie a fait, depuis son tournant réflexif, le travail entier sur ce point — rendre visible la position de celui qui écrit n’est pas une coquetterie, c’est une donnée du dossier.
Il faut ajouter que la règle qu’on cherche ici ne porte pas sur les croyances de l’auteur. On ne lui demande pas de déclarer ce qu’il croit, ce qui serait indiscret et sans usage ; on lui demande de rendre publique la règle qui gouverne l’emploi de ce qu’il croit. L’unité de transparence est le dispositif, jamais le cas — c’est vrai des accommodements, et ça l’est ici pour la même raison.
Le test d’ablation a un défaut sérieux, et il vaut mieux le dire soi-même que de se le faire dire.
Le cadre n’attend pas le chapitre qui le nomme pour agir. Il a déjà opéré en amont, dans le choix de ce qui paraissait saillant, dans les analogies qui sont venues, dans les cas retenus et surtout dans ceux qui ne se sont pas présentés à l’esprit. On sait depuis longtemps qu’il n’existe pas d’observation sans théorie, et qu’on ne teste jamais une hypothèse isolée mais toujours un ensemble : retirer un chapitre n’est donc pas retirer une prémisse, puisque le reste du texte a peut-être été écrit pour y conduire. L’ablation détecte la dépendance grossière — la conclusion doctrinale posée en dernière page — et elle ne détecte pas la dépendance fine, qui est la seule vraiment redoutable. Je concède la chose entièrement : ce contrôle est un filtre à mailles larges, et il ne prouve pas l’indépendance.
Reste qu’un cadre qui a choisi les faits laisse une signature reconnaissable : il ne rencontre jamais de cas embêtant. Tout tombe juste, chaque exemple obéit, rien ne résiste. D’où le contrôle praticable, qui ne remplace pas l’ablation mais l’attrape par où elle est aveugle : l’obligation de rapporter, dans le texte, au moins un fait que le cadre n’explique pas et qu’on garde quand même. C’est le critère établi ailleurs à propos des principes — on reconnaît un principe à ce qu’il produit au moins une fois un résultat qui déplaît à celui qui l’invoque — reporté du domaine moral au domaine épistémique, où il fonctionne exactement pareil.
Quatre conditions, cumulatives, faute de quoi le cadre n’a pas sa place dans un texte de démonstration.
Déclaration en clair et à l’entrée, avec le statut nommé. On ne dit pas seulement d’où l’on parle, on dit ce que vaut ce d’où : une doctrine donnée pour une doctrine, un enseignement donné pour un enseignement, jamais un fait établi. La formule est simple et elle coûte peu : ceci n’est pas démontré ici, et je ne le démontrerai pas.
Séparabilité vérifiée. La conclusion doit être énoncée au niveau que la démonstration soutient sans le cadre ; ce que le cadre ajoute est dit à part, et donné pour un ajout. Cela oblige souvent à rabaisser une conclusion d’un cran, ce qui est désagréable et généralement salutaire.
Non-recours. Le cadre ne sert jamais de réponse à une objection de fait. Une objection de fait se répond par un fait, ou ne se répond pas. Le jour où l’on répond à quelqu’un qu’il ne peut pas comprendre parce qu’il ne considère pas certains plans, la règle est violée, et le soin apporté aux deux premières conditions n’y change rien — c’est même ce soin qui rendra la manœuvre présentable.
Épreuve adverse. Le texte rapporte au moins un fait que le cadre n’explique pas, et il le garde. Un cadre qui n’a jamais rien à avaler de travers n’a pas été utilisé comme cadre, il a été utilisé comme grille de tri.
Ces quatre conditions ont un domaine, et il faut le tracer avec la même netteté que le reste, sans quoi elles commettent à leur tour la faute qu’elles sont faites pour prévenir. Elles gouvernent l’importation : un cadre qu’on fait entrer dans une démonstration dont l’objet est ailleurs — une ordonnance de tribunal, une montée de la violence, une politique d’immigration —, et qui risque d’y faire un travail qu’on ne lui a pas confié. Elles ne gouvernent pas les essais dont la foi, l’expérience ou la pratique sont l’objet même. Là, rien n’est importé : le cadre n’est pas une prémisse glissée dans le raisonnement, il est le terrain sur lequel on marche, et lui appliquer l’ablation reviendrait à retirer l’objet pour vérifier qu’on peut en parler sans lui. Ce serait le transfert de critère dans sa forme la plus pure — exiger d’un domaine qu’il se justifie dans la monnaie d’un autre, et conclure à son absence parce que la balance n’a rien pesé.
Ces essais-là ne sont pas pour autant quittes de tout. Ils doivent dire ce qu’ils sont — une lecture, un témoignage, un exposé d’enseignement —, et ne pas emprunter la forme de la preuve pour ce qui ne se prouve pas par écrit ; c’est la même exigence de statut nommé, transposée. Ils répondent à d’autres épreuves que celles d’un tribunal : ce que la pratique change en celui qui la fait, ce qu’elle donne à discerner et qui ne se vérifie qu’en la faisant, ce qu’elle coûte à celui qui s’y tient. Et le non-recours y garde une part de sa force, mais une part seulement : dire qu’une chose ne se sait qu’en la pratiquant n’est pas une dérobade, c’est la description exacte de l’objet, pourvu qu’on ne s’en serve jamais pour écarter une objection qui porte, elle, sur un fait — une date, une source, un témoignage vérifiable. Je sais et je ne peux pas vous le montrer est une phrase honnête; elle cesse de l’être le jour où elle répond à quelqu’un qui demandait une date.
La règle est publiable, donc vérifiable par n’importe qui, et c’est tout son intérêt. Trois façons de la faire tomber.
Si l’on montrait qu’un des essais où le cadre est déclaré s’affaisse à l’ablation — que la démonstration ne tient pas sans lui — il faudrait reclasser ce texte en exposé de doctrine. Ce n’est pas une hypothèse de politesse : je l’admets comme un résultat possible, et le corpus est à la disposition de qui veut faire l’opération.
Si l’on montrait que la déclaration n’a aucun effet sur la façon dont un texte est reçu — que déclaré ou tu, l’adhésion et l’objection se distribuent pareillement — alors la première condition serait un rite et non une garantie, et il faudrait la remplacer par quelque chose qui travaille.
Et si les quatre conditions, appliquées à l’ensemble du corpus, ne retiraient jamais rien à aucun essai, ce serait le signe le plus sûr qu’elles ont été taillées pour ne rien coûter, et il faudrait les refaire.
Une discipline qui ne s’interdit rien n’est pas une discipline : c’était déjà la thèse, et elle vaut d’abord contre celui qui l’énonce. La façon de lui rester fidèle n’était pas de renoncer au cadre, ce qui aurait produit des textes écrits depuis nulle part par personne. C’était de lui donner un endroit où il n’a pas le droit d’entrer — et de reconnaître qu’il y a aussi des lieux où c’est lui qui habite, et où la règle, à son tour, doit demander la permission.