Il faut commencer par le postulat, parce que tout le reste en découle et que l’erreur, quand elle se produit, se produit là. Dieu nous a créés à son image, ce qui ne veut pas dire qu’il nous a donné son visage mais sa fonction : nous sommes des créateurs. Or un créateur qui se croit séparé de sa source produit quand même — c’est là tout le problème, la faculté demeure lorsque la mémoire de son origine se retire —, et ce qu’il produit dans cet état, le Cours l’appelle l’ego : un système de pensée complet, presque cohérent, entièrement bâti sur une prémisse fausse, celle de la séparation.
Ici un mot doit être tenu fermement, sans quoi la démonstration bascule dès sa première ligne : l’ego n’est pas une création. Créer, dans ce vocabulaire, c’est étendre — la création prolonge ce qui est et ne peut donc produire que du réel. L’ego, lui, est fabriqué. La distinction paraît scolastique et elle porte l’édifice entier : ce qui est créé tient son être de son créateur, ce qui est fabriqué ne tient que la croyance de son fabricant. Dire que notre première création fut l’ego, c’est lui accorder d’entrée un statut d’être; et une fois ce statut accordé, tout ce qui suit devient nécessaire, y compris la guerre. Une erreur d’apprentissage se désapprend; un être se combat. Le choix du verbe, dans cette affaire, n’est jamais un choix de style.
On dit trop vite que la théosophie tolère les forces de la matérialité. Elle fait davantage, et il faut le lui reconnaître avant de lui répondre : elle en a besoin. L’involution n’y est pas une concession embarrassée faite au mal, c’est le mécanisme même par lequel une étincelle indifférenciée devient quelqu’un. La descente dans la densité fournit la résistance, la résistance fournit la prise, et sans prise il n’y a pas d’individuation mais une continuité tranquille où rien ne se distingue de rien. Le monde est l’école; l’opacité de la matière est la condition de l’exercice, non son accident.
Donnée ainsi, dans sa version forte, la position n’a rien d’une mollesse. C’est une thèse, et une thèse qui se tient : celui qui condamne la densité condamne la condition de sa propre individuation, et celui qui rêve d’un monde sans résistance rêve d’un monde où il n’aurait jamais eu à devenir personne. Une doctrine qui accorde une place à ce qui fait obstacle n’est pas une doctrine complaisante; c’est une doctrine qui a compris à quoi sert un obstacle.
Il y a pourtant un moment que cette thèse n’explique plus, et il faut le nommer avec précision, parce que c’est le seul endroit où le désaccord porte. Une force qui fait obstacle sert l’apprentissage. Une force qui travaille à ce que rien ne soit jamais appris ne sert plus la même fonction — elle en occupe la place. Lorsque des pensées intrusives poussent aux actes les plus horribles, lorsque la terreur est entretenue non pas comme une épreuve à traverser mais comme un régime à maintenir, lorsque tout l’effort porte sur le fait que l’esprit ne se manifeste pas, alors ce n’est plus la résistance d’une école, c’est le personnel d’une école employé à ce que personne n’en sorte. Le mot ne désigne plus la même chose.
À ce moment-là, ces forces servent l’ego — le maître inférieur, qui ne se nourrit de rien d’autre que de notre peur, et qui n’a besoin de rien d’autre pour durer. On objectera que cela aussi est dans le plan, que le retard fait partie du chemin, que rien de ce qui éprouve n’est perdu. C’est peut-être vrai; ce n’est pas une réponse. Une objection morale reçoit ici une réponse métaphysique, et cette substitution est le vice le plus difficile à repérer parce qu’elle a toutes les apparences de la hauteur de vue. Que le délai soit intégré au plan ne dit strictement rien de ce qu’il faut faire ce soir, ni de qui paie l’intervalle.
Vient alors le mot juste et piégé en même temps. Ces forces sont de la mauvaise herbe, et la mauvaise herbe, on l’arrache. La métaphore dit une chose vraie : l’étouffement, la croissance qui prend la place et la lumière, la prolifération silencieuse de ce que personne n’a planté. Et elle dit en même temps une chose fausse, par le geste qu’elle appelle. Arracher suppose une racine; une racine suppose un organisme; un organisme est un vivant concurrent, qui tire sa sève du même sol que vous et qui vous la dispute. La métaphore accorde donc à sa cible exactement le statut d’être que le postulat de départ lui refusait. On a posé une fabrication et l’on se retrouve, trois phrases plus loin, avec un rival.
C’est là le point de bascule de toute la question, et il est purement logique : on ne peut pas emprunter à une cosmologie l’ontologie qui peint l’ennemi et à l’autre celle qui le dissout. Ou bien ces forces ont un être propre, et alors il y a une véritable distance à franchir, un combat réel, une issue incertaine; ou bien elles n’en ont pas, et alors il n’y a jamais eu de joug, seulement une croyance en un joug. Les deux positions se défendent. Le mélange, non.
La radicalité du Cours tient tout entière dans ce qu’il fait de cette alternative, et c’est ce qui le sépare des sagesses qui composent. Combattre l’ego, c’est le confirmer. L’attaque est son idiome, sa langue maternelle, la seule opération qu’il sache reconnaître; lui déclarer la guerre, c’est descendre sur le champ de bataille qu’il a lui-même dessiné et accepter d’avance sa règle du jeu. On ne dissipe pas une ombre à coups d’épée, et le seul résultat garanti de l’exercice est l’épuisement de celui qui frappe.
Mais l’argument décisif n’est pas celui-là, qui n’est qu’une image; il est dans la structure de l’attaque elle-même. Toute attaque est une défense. Une défense suppose une menace. Une menace suppose un agresseur réel, capable de retirer quelque chose à quelqu’un. Quiconque lève l’arme a donc concédé le point litigieux avant le premier coup, et il l’a concédé par son geste, là où aucune profession de foi ne pourra le reprendre. La peur n’est pas un défaut de courage dans cette affaire : c’est la signature d’une croyance. On ne craint que ce à quoi l’on a d’abord accordé le pouvoir de nous atteindre, et ce pouvoir, ces forces ne l’ont pas pris — il leur a été prêté.
Reste à dire ce qu’on fait, puisqu’il ne s’agit pas de ne rien faire. La réponse tient en une phrase, et elle était déjà dans la prémisse : ne pas avoir peur, et voir l’ennemi pour ce qu’il est. Ce n’est pas une version adoucie de l’arrachage, une manière polie de reculer devant le geste. C’en est la forme accomplie. Ce qui n’a d’existence que par la créance qu’on lui accorde meurt exactement du retrait de cette créance, et de rien d’autre; le regard sans peur n’est donc pas ce qui remplace l’élimination, c’est l’opération par laquelle elle s’accomplit. La mauvaise herbe est bien arrachée — par la seule voie où le jardinier ne se blesse pas.
Il faut ici se garder d’une contrefaçon qui ressemble à la chose et qui en est le contraire exact : l’indifférence. On l’invoque souvent pour dire la même opération, on écrit que ces forces se dissolvent dans la lumière de notre indifférence, et l’on n’a pas remarqué qu’on venait d’affirmer deux gestes incompatibles à une phrase d’intervalle. Regarder droit dans les yeux et se détourner ne sont pas deux noms pour la même chose. Le critère qui les sépare est simple, et il vaut partout : un non-faire se définit toujours par sa cible, la passivité n’en a aucune. Que suis-je en train de ne pas faire ? Le regard peut répondre — je n’accorde plus à cette pensée-ci le statut de fait, je ne lui prête plus la voix qui la faisait passer pour la mienne, je ne lui donne plus le corps de ma terreur. L’indifférence ne peut rien répondre, parce qu’elle n’a rien regardé. Elle ne retire aucune croyance; elle en ajoute une, celle qu’on peut congédier sans avoir vu.
Une doctrine qui déclare l’irréalité du monde fournit la dérobade la plus puissante qui soit, et il faut le dire dans le texte même qui la défend, sans quoi le texte devient l’instrument de ce qu’il dénonce. L’homme qui saigne saigne dans la durée; celui à qui l’on répond que sa souffrance n’a pas de réalité dernière reçoit une proposition métaphysique en guise de secours, ce qui est le même transfert de critère que tout à l’heure, exercé dans l’autre sens. La thèse porte sur le rapport intérieur à ces forces — sur ce qu’on leur accorde, sur ce qu’on cesse de leur prêter. Elle ne tranche aucune question de conduite, elle n’autorise à s’abstenir de rien, et le jour où elle sert à justifier une abstention, elle est devenue le pardon-pour-détruire sous un autre nom, plus nuisible que l’absence de pardon parce qu’elle en a l’apparence.
Le non-combat se pratique donc à l’intérieur, et il n’empêche jamais de tirer quelqu’un de l’incendie. Rien, dans le fait de refuser à la fumée le statut d’adversaire, ne dispense de sortir l’enfant. Ce sont deux ordres, et la seule faute grave serait de laisser le premier répondre à la place du second.
Il reste un désaccord que rien de ce qui précède ne résout, et l’honnêteté commande de le laisser dehors plutôt que de le recoudre. Les deux enseignements ne décrivent pas le même territoire. L’un est évolutionniste au sens fort — le monde est l’école, il y a des étages, une progression, un temps qui construit quelque chose. L’autre soutient que la séparation n’a jamais eu lieu et que le monde est le rêve dont on s’éveille. C’est une contradiction frontale sur la seule question qui compte : y a-t-il une distance à franchir ? Elle porte sur la métaphysique, elle ne se règle pas par la conduite, et ce texte n’est pas l’endroit où elle se réglera.
Il faut même reconnaître ceci, qui coûte : parler d’un regard à tenir, d’une croyance à retirer, d’une opération qui demande de la durée, c’est raisonner de façon graduelle, donc plus théosophique que le Cours ne l’est lui-même, lui qui est notoirement non graduel. Composé assumé, donc, plutôt que fausse synthèse — on ne gagne rien à dissimuler la couture.
Ce qui vient d’être soutenu ne se démontre pas, il s’éprouve, et il s’éprouve à ses fruits. Un regard sans peur qui, tenu longtemps, ne retirerait rien de réel — aucune habitude, aucun jugement, aucune de ces pensées auxquelles on cesse de prêter sa voix — ne serait pas une opération mais une posture, et il vaudrait mieux alors ne pas s’en réclamer. Un non-combat qui rendrait plus lent à tirer quelqu’un de l’incendie aurait trahi sa propre limite d’usage, quelle que soit la beauté de sa doctrine : c’est à la main tendue qu’on reconnaît qu’il a été compris, et à rien d’autre. Et la guerre se juge au même tribunal : si elle libérait vraiment ceux qui la mènent, il faudrait reprendre au postulat; ce qu’elle laisse d’ordinaire derrière elle, c’est la sécheresse et une supériorité tranquille.
Reste, pour finir, la propriété la plus étrange de cet adversaire-là, celle qui devrait suffire à nous avertir. Il gagne toutes les batailles qu’on lui livre, y compris celles qu’on remporte, puisque chacune établit qu’il y avait quelqu’un en face, il faut donc le tuer avec douceur, sachant qu'il n'a jamais existé.