Le cadre est celui que j'ai déclaré dans le premier essai de cette série, et il vaut ici sans changement : la doctrine des sept rayons, venue de Blavatsky en 1888 et développée chez Alice Bailey, est tenue pour un cadre-horizon et non pour un fait accordé. Ce qui suit doit pouvoir être suivi par quelqu'un qui n'en croit rien.
Le deuxième rayon occupe dans cette littérature une position particulière : il y est donné comme celui de notre système solaire, c'est-à-dire non pas comme une vertu parmi d'autres mais comme le milieu dans lequel les autres s'exercent. Je note l'affirmation et je ne m'en sers pas, parce qu'elle n'est vérifiable par aucun moyen dont je dispose. J'en retiens seulement ceci, qui l'est : de mes trois fonctions, c'est celle dont la contrefaçon est la plus facile à produire et la plus difficile à distinguer de l'original.
C'est même la seule difficulté sérieuse de cet essai. Personne n'imite la volonté par accident. Tout le monde imite l'amour, y compris de très bonne foi.
Il faut d'abord retirer le mot de la case où le français l'a rangé. Dans la doctrine, ce rayon n'est pas celui de l'émotion : c'est celui de l'attraction, entendue comme le principe par lequel des choses distinctes entrent en rapport. La formule consacrée l'appelle amour-sagesse, et l'accolement des deux mots est un avertissement — ce qui relie et ce qui connaît sont ici la même fonction, parce qu'on ne connaît vraiment que ce à quoi l'on est relié.
L'émotion, dans cette affaire, est un effet possible et non la chose. Elle accompagne souvent le rapport, elle ne le constitue pas, et elle peut fort bien se produire sans qu'aucun rapport n'existe : c'est ce qui se passe quand quelqu'un est ému par une souffrance dont il ne sait rien et qu'il n'a aucune intention d'approcher. Il y a de l'émotion et il n'y a pas de lien.
D'où la définition de travail dont je me servirai jusqu'à la fin : la fonction dont je parle est celle qui établit ce à quoi l'on tient. C'est elle qui fournit à la volonté la liste de ce qu'elle ne coupera pas, et à l'intelligence la fin à laquelle ses moyens doivent servir. Elle ne tranche pas et elle n'exécute pas. Elle dit ce qui compte, et c'est déjà énorme, parce qu'aucune des deux autres ne peut le dire.
Voici la démonstration, sur le modèle de la précédente. L'amour seul ne devient pas de la haine. Il devient une déclaration.
La fonction, isolée, continue de marcher : elle établit toujours ce à quoi l'on tient, elle le fait souvent avec finesse, et celui qui l'exerce a raison sur le fond. Ce qui lui manque n'est pas le discernement, c'est la capacité de déplacer quoi que ce soit — car déplacer, trancher, mettre fin, c'est la fonction précédente, et elle n'est pas là. Le résultat est un homme qui voit exactement ce qui compte et à qui cela ne coûte rien.
On reconnaît cette difformité à un signe qui ne trompe pas : elle produit du langage en quantité. Là où la volonté isolée produit du silence sec, l'amour isolé produit des déclarations, des professions, des messages de soutien, des paroles qui disent le lien et le remplacent. Ce n'est pas de l'hypocrisie, et c'est ce qui rend le cas intéressant. L'hypocrite sait qu'il ne fera rien. Celui-ci ne le sait pas, parce que la déclaration a chez lui exactement la même saveur intérieure que l'acte.
La sentimentalité, au sens strict, c'est cela : une fonction de liaison qui tourne sans jamais rencontrer la fonction qui coupe. Elle est agréable à celui qui l'exerce, elle est agréable à celui qui la reçoit, et elle ne modifie rien du tout.
J'ai proposé ailleurs un critère qui ne dépend d'aucune doctrine, et c'est ici qu'il rend le meilleur service : ce savoir, cette compassion, cette conversion vous ont-ils coûté quelque chose de réel — une habitude, un confort, un jugement retiré — plutôt que du temps de lecture ?
Appliqué à notre fonction, il donne une formule que je tiens pour le résultat principal de cet essai : un amour qui n'a rien coûté à celui qui le proclame manquait de volonté. Pas de sincérité, pas de profondeur — de volonté. Le diagnostic est mécanique et non moral, et c'est ce qui le rend utilisable, y compris sur soi, où les diagnostics moraux sont inopérants parce qu'on plaide toujours pour l'accusé.
Le test a une seconde vertu : il est indifférent à l'objet. Il ne demande pas si l'on aime la bonne chose. Il demande si le lien a produit une coupure quelque part. Et comme toute coupure se constate — une soirée qu'on n'a pas passée ailleurs, une somme dont on ne dispose plus, une relation qu'on a laissée refroidir pour en tenir une autre —, la réponse n'est pas une affaire d'introspection. Elle est une affaire d'inventaire.
Il existe une version supérieure de cette difformité, et elle est redoutable parce qu'elle a l'apparence de l'accomplissement plutôt que celle de la faiblesse.
Un enseignement que je fréquente met en garde contre ce qu'il appelle le pardon-pour-détruire, et il précise que cette contrefaçon est plus nuisible que l'absence de pardon, précisément parce qu'elle en prend l'apparence. C'est un garde-fou interne, formulé par la doctrine contre son propre usage, et je n'en connais pas beaucoup d'exemples ailleurs. Le mécanisme est celui-ci : on pardonne à quelqu'un d'une manière qui l'établit dans la position du fautif et soi-même dans celle de qui surplombe. Le lien est proclamé, il est même célébré, et il sert à trancher — sauf que la coupure est dissimulée sous la liaison, ce qui la rend indiscutable.
La même structure produit la vulgate du tout est parfait, qui est probablement la plus répandue des contrefaçons spirituelles contemporaines. Elle consiste à convertir une doctrine sur la nature ultime des choses en une dispense d'agir sur les choses prochaines. J'ai posé ailleurs le principe qui coupe court à cela et je le redonne parce qu'il vaut ici mot pour mot : la relativité morale du sommet n'autorise jamais celle de la base. Que tout soit tenu pour réconcilié en dernière instance ne rend pas indifférent ce qui arrive à quelqu'un cet après-midi, et une doctrine qui produit cette indifférence n'a pas été comprise, elle a été utilisée.
Il y a enfin la contrefaçon la plus discrète, et c'est celle qui m'inquiète le plus, parce qu'elle est invisible à celui qui la commet : l'amour qui se fait payer par un autre. J'ai soutenu ailleurs qu'un silence est une discipline quand celui qui le tient en porte le coût, et une imposture quand il le fait porter à un autre. La règle est la même ici. Un homme qui pardonne largement une dette dont sa famille avait besoin, un homme dont la générosité s'exerce sur le temps et les ressources de ceux qui l'entourent, exerce une fonction de liaison dont il ne paie pas le prix. Le test du coût attrape ce cas-là, et il faut qu'il l'attrape, sans quoi il serait taillé pour ne rien coûter.
La difformité désigne à nouveau ce qui l'aurait empêchée, et cette fois elle en désigne deux.
Il manque la volonté, ce qui a été dit : sans la fonction qui coupe, le lien reste une opinion sur ce qui compte. Le remède n'est donc pas d'aimer davantage — c'est le mauvais conseil qu'on donne toujours à ces gens-là — mais de trancher une fois, sur une chose petite, et de constater ce qui s'ensuit.
Il manque aussi l'intelligence, et cela est moins remarqué. Une liaison sans moyens produit ce qu'on pourrait appeler de l'aide inefficace : l'homme veut réellement secourir, il paie réellement de sa personne, et il fait mal parce qu'il n'a pas cherché comment on s'y prend. La charité qui n'étudie pas son objet est une catégorie entière de dégâts, et elle a le privilège d'être à l'abri de la critique, puisque l'intention était bonne. Le troisième essai de cette série montrera que l'intelligence isolée devient un moyen sans fin ; il faut ajouter ici que la fin sans moyen n'est pas moins stérile, seulement plus sympathique.
L'objection la plus forte n'est pas théorique, elle est humaine, et elle est celle-ci : vous êtes en train de disqualifier la douceur. Il existe des gens d'une bonté réelle, qui ne déplacent rien, qui ne tranchent jamais, qui n'ont aucune espèce d'efficacité, et dont la présence est pourtant ce qui a permis à d'autres de tenir. Les appeler difformes est faux et cruel, et le vocabulaire mécanique que vous employez ne fait que masquer un jugement de valeur assez brutal en faveur de ceux qui agissent.
Je concède beaucoup, et d'abord le principal : l'essai juge des compositions et non des personnes, et il n'est pas transportable de l'une à l'autre. Un homme n'est pas une composition ; il en a plusieurs, différentes selon les domaines de sa vie, et la plupart d'entre nous sommes composés convenablement quelque part et misérablement ailleurs. Rien de ce que j'écris ne permet de dire d'un homme qu'il est du deuxième rayon isolé, et le premier essai s'est interdit ce geste pour de bonnes raisons.
Je concède aussi que la présence sans efficacité est un bien réel, et je vais plus loin : c'est peut-être le bien le plus sous-estimé de tous, parce qu'il ne laisse aucune trace mesurable. Ce que je maintiens est plus étroit. La difformité que je décris n'est pas la douceur : c'est l'écart entre ce qu'on déclare tenir pour important et ce à quoi on a effectivement consenti à renoncer. Un homme doux qui n'a jamais rien déclaré n'est pas concerné par cet essai. Un homme qui proclame beaucoup et ne renonce à rien l'est, et sa douceur n'est pas ce qu'on lui reproche.
Voici, comme je m'y suis obligé, un fait que le cadre n'explique pas et que je garde.
Si l'on en croit la doctrine, notre système entier est de ce rayon, et les êtres qui l'expriment devraient donc se reconnaître entre eux sans difficulté et former des ensembles stables. Or les communautés bâties explicitement sur ce principe — les groupes spirituels, les fraternités, les écoles de sagesse — comptent parmi les plus schismatiques que je connaisse. Elles se divisent plus souvent que les organisations bâties sur la tâche ou sur l'autorité, et elles se divisent sur des points de doctrine minuscules, avec une âpreté que l'on ne trouve pas ailleurs.
La doctrine n'a pas d'explication de cela. On peut en bricoler une — le rayon attire aussi ses contrefaçons, la lumière fait des ombres proportionnées —, mais c'est exactement le genre de réponse qui rend un cadre irréfutable et donc inutile, et je ne la retiens pas. Je constate simplement que la fonction que la doctrine dit être celle du lien produit, dans ses expressions collectives les mieux identifiées, un taux de rupture anormalement élevé, et que rien dans le système ne le prévoyait.
Trois choses.
D'abord, si l'on trouvait couramment des liaisons fortes qui ne coûtent rien — un attachement réel, durable, ayant informé des choix, sans qu'aucune coupure ne soit constatable nulle part —, le test du coût mesurerait autre chose que ce que je prétends, et la formule centrale de cet essai tomberait.
Ensuite, si le remède annoncé échouait : je soutiens qu'à un homme dont la difformité est celle-ci, il faut conseiller de trancher une fois plutôt que d'aimer davantage. Si l'expérience montrait que trancher une fois n'améliore rien et qu'aimer davantage améliore, la description serait juste et la grammaire fausse.
Enfin, si l'on montrait que l'écart entre ce qu'on déclare et ce à quoi on renonce est universel et constant, sans variation entre les hommes et sans effet observable, alors il n'y aurait pas de difformité à décrire mais une propriété de l'espèce.
Je termine par ce qui rend ce rayon plus difficile à traiter que les deux autres. La volonté isolée s'entend : elle claque. L'intelligence isolée se voit : elle produit des objets. La liaison isolée, elle, ne fait aucun bruit et ne laisse aucune trace, et l'on ne s'aperçoit de son insuffisance qu'au moment où l'on avait besoin qu'elle fasse quelque chose.
C'est pourquoi il vaut mieux ne pas attendre ce moment-là pour faire l'inventaire.