Le cadre reste celui qui a été déclaré au premier essai, avec le même statut : un cadre-horizon, pas un fait accordé. Le troisième rayon y porte le nom d'intelligence active, et l'adjectif est la moitié importante. Il ne s'agit pas de la faculté de comprendre — la compréhension appartient plutôt à la fonction précédente, qui connaît ce à quoi elle est reliée — mais de la faculté d'exécuter : trouver le moyen, agencer, produire l'effet. C'est la fonction qui répond à la question comment, quand la première a répondu à la question si et la deuxième à la question pourquoi.
La tradition lui donne un siège, la gorge, et une prérogative, la parole en tant qu'elle produit des effets. J'ai écrit ailleurs que ce rayon est double : le faire, mais aussi le verbe qui fait. Et j'ai noté que mal employé, il donne la figure du magicien qui déblatère. Cet essai est le développement de cette note.
La démonstration a la même forme que les deux précédentes, et le résultat mérite d'être énoncé avant d'être établi. L'intelligence seule ne devient pas de la bêtise. Elle devient un moyen sans fin.
Il faut y insister parce que l'attente est ici plus forte qu'ailleurs. Nous imaginons volontiers que l'intelligence mal employée s'égare, se trompe, produit des sottises savantes. C'est très rare. La difformité réelle est plus embarrassante : la fonction continue de marcher parfaitement, elle trouve les moyens avec une élégance croissante, et il n'y a plus rien au bout. Une intelligence isolée n'échoue pas à atteindre son objet, elle perd son objet et ne s'en aperçoit pas, parce que rien dans son fonctionnement ne l'oblige à en avoir un.
C'est ce qui rend cette difformité-là plus grave que les deux autres. La volonté isolée assèche celui qui l'exerce, la liaison isolée le rend inoffensif ; l'intelligence isolée, elle, est parfaitement productive. Elle bâtit. Ce qu'elle bâtit ne va nulle part, mais elle le bâtit très bien, et rien dans le résultat ne signale l'absence.
Il existe une analyse classique de ce mécanisme, et elle n'a rien de spirituel, ce qui la rend d'autant plus utile. Simmel, en 1900, montre comment un moyen pur peut devenir la fin la plus haute d'une civilisation, et il montre que c'est précisément sa vacuité qui le lui permet. Ce qui ne vise rien de particulier peut recevoir tous les investissements. Ce qui a un contenu propre entrerait en concurrence avec les fins ; ce qui n'en a pas peut les absorber toutes.
J'ai consacré ailleurs un essai à la figure que l'Évangile a nommée, et qui est exactement cela : le seul rival qui ait reçu un nom propre, un maître et non une chose dont on se sert. La distinction est faite par la source elle-même — à quatre versets d'écart, le même mot désigne une chose dont on use puis un maître qui use de vous. Ce que j'ajoute ici, dans le vocabulaire de cette série, c'est le diagnostic fonctionnel : ce maître-là est le troisième rayon sans le deuxième. Le moyen, coupé de ce qui établit ce à quoi l'on tient, remonte à la place de la fin et s'y installe, non parce qu'il est ambitieux, mais parce que la place était vide.
C'est aussi pourquoi ce mal-là ne veut rien. On ne résiste pas de la même façon à ce qui ne vous a pas remarqué. Une volonté isolée s'oppose à vous ; un moyen promu ne s'oppose à personne, il organise, et l'on se retrouve à l'intérieur de son organisation sans avoir jamais eu à céder.
La doctrine tient les rayons quatre à sept pour des différenciations du troisième, ce qui donne à celui-ci une extension particulière : ce ne sont pas quatre fonctions de plus, ce sont quatre manières dont l'exécution se spécialise. Je m'en sers pour un second exemple, plus concret que le précédent.
J'ai soutenu ailleurs qu'on peut lire l'addiction, la pornographie et la destruction écologique comme un septième rayon sans le sixième — c'est-à-dire l'ordre, la forme, la technique parfaitement maîtrisés, sans ce qui donne une direction et un attachement. Le septième organise la matière ; il le fait admirablement. Sans le sixième, il organise la matière pour rien, et le pour rien devient un pour toujours plus : un dispositif qui produit de la satisfaction sans objet, un système d'extraction qui produit du rendement sans destination, une technique de l'image qui produit du désir sans personne.
On voit alors que la difformité du troisième rayon a des enfants, et que ce sont eux que nous rencontrons le plus souvent. La forme pure, la procédure impeccable, le protocole qui a cessé de se demander à quoi il servait : ce sont tous des moyens promus, et ils sont plus nombreux dans nos vies que les tyrans et que les sentimentaux réunis.
La version personnelle de la même panne se loge dans la parole, et c'est la raison pour laquelle la tradition met ce rayon à la gorge.
La parole est une exécution : elle produit un effet dans le monde, elle déplace quelque chose chez celui qui écoute. Une parole reliée à ce à quoi l'on tient et tranchée par la volonté est ce qu'on appelle une parole juste, et elle est rare parce qu'elle exige les trois fonctions à la fois. Une parole coupée des deux autres continue pourtant de produire des effets — c'est même tout ce qu'elle fait. Elle convainc, elle séduit, elle emporte, et elle ne va nulle part.
J'ai décrit ailleurs le personnage que Mozart et Da Ponte ont donné à cette figure : un homme dont la parole est pure production d'effet, qui tient un catalogue de ses conquêtes parce qu'un catalogue est ce qui reste quand il n'y a pas d'objet, et qui est englouti pour n'avoir pas consenti une seule fois à se taire. La retenue est exactement ce qui manque à cet homme, et la retenue n'est pas le mutisme : on ne retient que ce qui pouvait sortir. C'est une opération de la volonté exercée sur la fonction de la gorge — autrement dit, une composition.
Et il faut nommer le risque de celui qui écrit des essais, puisque c'est le mien. Un homme qui produit des textes bien agencés sur des sujets élevés exerce cette fonction toute la journée. Rien dans la qualité du texte n'indique s'il y avait une fin. Le seul contrôle disponible est celui que j'ai donné dans le deuxième essai, et il vaut ici pour l'auteur autant que pour le lecteur : qu'est-ce que ceci m'a coûté qui ne soit pas du temps de travail ?
L'objection est la plus sérieuse des trois essais, et elle est empirique. Vous décrivez la technique et le moyen comme une fonction en péril d'être orpheline, et pendant ce temps la technique a fait ce qu'aucun sermon n'a jamais fait : l'extrême pauvreté est passée d'environ deux milliards de personnes en 1990 à quelque sept cents millions à la fin des années deux mille dix. Aucune liaison, aucune volonté, aucune profession de foi n'a produit cela. Des moyens l'ont produit — des marchés, des chaînes logistiques, des vaccins, des engrais. Votre méfiance à l'égard du moyen promu est une méfiance de lettré à l'égard de ce qui marche.
Je concède l'objection entière, chiffres compris, et je refuse de la contourner par un détour sur la répartition ou sur les coûts écologiques, qui existent et qui ne répondent pas. Ce que j'ai décrit n'est pas la technique : c'est la promotion du moyen au rang de fin. Ce sont deux choses différentes, et il faut un critère pour les séparer, sans quoi j'aurais simplement écrit une élégie contre l'efficacité.
Le critère est le renversement. Il y a difformité au moment précis où le moyen justifie qu'on sacrifie les fins qu'il servait — l'institution qu'on protège aux dépens de ceux qu'elle existait pour servir, la procédure maintenue contre son objet, la croissance d'un dispositif payée par ce que le dispositif devait produire. Tant que le moyen sert, il n'y a rien à reprocher, et l'admiration est due.
Ce critère a une propriété que je tiens pour sa qualité principale : il coupe des deux bords. Il attrape le technicien qui sacrifie les gens à son système, et il attrape tout aussi bien celui qui sacrifierait la subsistance des siens à la pureté de ses principes — car celui-là aussi a promu un moyen, son intégrité, au rang de fin dernière. Je me range parmi les justiciables des deux côtés.
Comme dans les deux essais précédents, un fait que le cadre n'explique pas et que je garde.
La doctrine fait dériver les rayons quatre à sept du troisième, ce qui implique qu'une prédominance des rayons dérivés devrait accompagner une activité intense du rayon dont ils dérivent. Or les périodes que la littérature elle-même décrit comme fortement marquées par le septième — les époques de ritualisation, de mise en ordre, de codification des formes — ne coïncident pas avec les périodes d'expansion technique et productive maximale, et parfois leur sont franchement inverses. La dérivation est affirmée et jamais mise à l'épreuve.
J'ajoute la même lacune que celle relevée au premier essai, parce qu'elle s'aggrave ici : les attributions de rayons aux nations, chez les auteurs de cette tradition, sont non seulement invérifiables mais divergentes, et elles portent visiblement les préférences politiques de qui les énonce. Un système qui produit des classements que rien ne peut réfuter et qui reflètent les sympathies de l'auteur doit être tenu à distance de tout usage descriptif. Je m'en sers pour lire des compositions et des pannes. Je ne m'en sers pas pour distribuer les peuples ni les hommes.
Il est temps de refermer la série, et le résultat est plus court que le chemin qui y mène.
Trois difformités ont été décrites, et elles n'appartiennent visiblement pas à la même famille. Un homme sec et hautain, un homme qui déclare et ne renonce à rien, un système qui produit sans destination : ces trois-là ne se ressemblent pas, on ne les rencontre pas dans les mêmes lieux, et ils s'agacent mutuellement. Chacun voit très bien la panne des deux autres et pas la sienne, ce qui est d'ailleurs la meilleure preuve qu'il s'agit bien de trois choses.
Et pourtant elles ont la même cause formelle : une fonction qui marche seule. Pas une fonction faible — les trois marchent, et c'est ce qui rend le diagnostic difficile —, une fonction non composée. C'est cela, la science des trois rayons telle que je peux la soutenir : pas une typologie des personnes, une grammaire des compositions. Elle ne dit pas de quel rayon vous êtes, ce qu'elle serait bien incapable d'établir. Elle dit ce qui manque quand quelque chose est défiguré d'une certaine façon, et elle le dit de manière assez précise pour qu'on puisse aller vérifier.
Un lecteur qui ne croit pas un mot de la doctrine des sept rayons peut faire sien tout ce qui précède, parce que les trois difformités, il les a vues, et parce que la seule chose que j'aie demandé qu'on m'accorde est qu'elles aient quelque chose en commun. Ce qui excède cela — l'origine cosmique des rayons, leur nombre, la ligne dont chacun relève — appartient au cadre déclaré, et le cadre a été laissé à l'entrée pour qu'on puisse l'y reprendre en sortant.
Trois choses feraient tomber cet essai, et avec lui la série.
D'abord, si l'intelligence isolée produisait ordinairement de l'erreur plutôt que du moyen sans fin — si la panne annoncée n'était pas celle qu'on observe —, le diagnostic serait faux à l'endroit même où il prétend être précis.
Ensuite, si le critère du renversement n'attrapait jamais rien : s'il ne servait qu'à condamner ce que je condamnais déjà et n'obligeait jamais à reclasser un cas contre mon inclination, c'est qu'il aurait été taillé pour ne rien coûter. Le chapitre sur la pauvreté est là pour qu'il en coûte au moins une fois.
Enfin, et cela vaut pour les trois essais : si les trois difformités décrites se ramenaient à une seule sous une description mieux faite, il n'y aurait pas de grammaire mais un mot compliqué pour dire le déséquilibre, et cette série n'aurait été qu'un exposé de doctrine — ce qui n'est pas une condamnation, mais un autre genre, et il faudrait alors la republier sous ce titre.
Il reste une conséquence pratique, et c'est la seule que je tienne pour sûre. Devant une chose défigurée — une œuvre, une institution, une vie, la sienne —, la question utile n'est pas de savoir laquelle des trois fonctions est en excès. C'est de savoir laquelle est absente.
L'excès n'existe pas dans cette grammaire. Il n'y a que des fonctions seules, et une fonction seule finit toujours par ressembler à un excès parce qu'elle occupe une place qui aurait dû être partagée.