Il y a une phrase qu'on porte parfois pendant des années avant de comprendre qu'elle n'était pas une phrase parmi d'autres mais l'axe autour duquel tout le reste s'était mis à tourner sans qu'on s'en aperçoive ; et chez moi cette phrase vient de loin, elle vient de don Juan, elle dit qu'il ne faut jamais accorder d'importance à rien. Pendant longtemps je l'ai prise comme on prend une consigne de détachement, une sorte d'hygiène du retrait — alors qu'elle n'est rien de tout ça : elle est une attaque frontale contre la structure même qui rend les choses comparables entre elles, parce que dès qu'une chose devient importante elle entre dans une économie, elle se met à valoir plus ou moins qu'une autre, elle a besoin d'un système entier pour exister comme importante — un système de poids et de mesures. Et ce système-là, l'enseignement ancestral toltèque le refuse en bloc ; pas en disant que rien ne compte, ce qui serait du nihilisme et donc encore une forme de jugement, mais en disant que la catégorie même de l'importance ne s'applique tout simplement pas aux choses qui sont au fond plutôt qu'à la surface.
Le Christ n'est pas important. Je le dis sans aucune intention de provocation — au contraire, c'est la chose la plus respectueuse que je puisse écrire de lui — parce qu'être important c'est être situé quelque part dans une hiérarchie, c'est être comparé ; et tout ce qu'on compare, on peut un jour le déloger, le détrôner, le remplacer par quelque chose de plus important encore. Le cœur, lui, n'est comparé à rien : il n'est pas en haut d'une échelle de valeurs, il est ce à partir de quoi toute échelle devient possible ou impossible — et c'est exactement la même structure logique que Spinoza déploie quand il refuse d'appeler Dieu bon, parce que bon est une catégorie relative, une catégorie qui suppose un comparateur extérieur, alors que la substance n'a pas d'extérieur. Elle n'a personne pour la juger bonne ou mauvaise, importante ou pas ; elle est, et c'est tout — le bien comme le mal comme l'importance ne naissent que du point de vue fini du mode qui regarde depuis l'intérieur d'une comparaison qu'il a lui-même fabriquée pour pouvoir s'orienter dans le monde.
Et c'est là que l'acte impeccable entre en scène — parce que l'impeccabilité, chez don Juan, ce n'est absolument pas de l'indifférence, c'est même son exact contraire : une intensité totale dans l'exécution, un engagement complet, une présence sans reste. Sauf que cette intensité-là ne vise rien au-delà d'elle-même ; elle ne demande pas que l'acte compte pour quelqu'un, qu'il soit reconnu, qu'il ait un poids dans un quelconque bilan — et c'est précisément parce qu'il n'a rien à prouver, rien à gagner, rien à perdre, que l'acte peut être fait avec tout ce qu'on a. L'enjeu est ce qui introduit l'importance, c'est le risque de perte qui rend les choses importantes ; et un guerrier qui n'a plus d'importance personnelle à défendre n'a plus rien à risquer non plus dans ce sens-là — il peut donc se donner entièrement à l'instant sans que cet instant devienne un piédestal sur lequel il faudrait ensuite tenir en équilibre.
C'est là que la question de don Juan vient compléter ce que la non-importance laisse en suspens : si rien n'est important, comment choisit-on, sur quoi se fonde le choix une fois qu'on a retiré toute hiérarchie de valeurs ? Il ne donne pas de réponse ontologique — il pose une question, presque esthétique : est-ce que ce chemin a un cœur ? Pas « voici le chemin qui a du cœur » comme une désignation toute faite, pas un impératif qu'il faudrait satisfaire, mais une interrogation qu'on adresse à chaque chemin avant de s'y engager, et dont la réponse ne vient jamais du raisonnement — elle vient du sentiment, qui n'a pas besoin de comparaison pour s'exercer. On sent qu'un chemin a du cœur ou on ne le sent pas, et ce sentiment-là ne se mesure contre rien d'autre — il est sa propre évidence, exactement comme l'acte impeccable est sa propre justification sans avoir besoin d'un au-delà qui viendrait lui donner sa valeur après coup.
ACIM, qui vient d'un tout autre monde, d'une tout autre langue, d'une tradition qui ne doit rien à Castaneda, dit pourtant à peu près la même chose — mais en la radicalisant jusqu'au bout. Là où Spinoza garde encore une assise ontologique à la différence entre les modes (les modes existent bel et bien, même s'ils sont relatifs les uns aux autres), ACIM va plus loin et dit qu'il n'y a pas d'ordre de difficulté dans les miracles : ce qui veut dire que la hiérarchie elle-même — l'idée qu'il y aurait des degrés, des niveaux, des étapes plus avancées que d'autres sur un chemin spirituel — est déjà une sortie hors du réel, une fabrication de l'ego qui a besoin d'un monde mesurable pour continuer d'exister comme ego ; un ego ne peut pas tenir debout dans un monde sans comparaison, il a besoin de savoir où il en est par rapport à où il devrait être. Et c'est cette structure entière que l'effondrement des niveaux vient dissoudre.
Ce qui change tout, c'est ce que ça permet ensuite avec le Christ. Un Christ important est un Christ qu'on contemple depuis en bas, qu'on admire à distance — et cette distance, on a l'habitude de la confondre avec du respect ; on pense que mettre quelque chose sur un piédestal c'est lui rendre hommage, alors que le piédestal n'est qu'une distance déguisée en vénération : il maintient l'écart au moment même où il prétend l'honorer. Tant que le Christ reste important, il reste structurellement ailleurs, au sommet d'une hiérarchie où, par définition, je ne suis pas et ne peux pas être ; mais si le Christ n'est plus important — s'il est le cœur — alors il n'est plus un objet qu'on contemple de loin, il devient ce avec quoi on partage la même substance, au sens le plus exact du terme spinoziste : le même mode d'être, pas un ordre supérieur et inaccessible mais une intimité de fond. ACIM va jusqu'au bout de cette logique en disant que le Christ n'est pas une exception qui nous surplombe mais l'identité même qui nous est commune une fois que le rêve de séparation s'est dissous — ce qui n'est pas une figure qu'on adore d'en bas mais ce que je suis déjà quand l'ego, qui a justement besoin de hiérarchies et de piédestaux et de distances pour continuer d'exister, cesse de fabriquer l'écart qui le faisait vivre.
Et c'est peut-être ça, au fond, le vrai sens de cette phrase qui explique toute une vie : ne jamais accorder d'importance à rien, ce n'est pas un retrait du monde, ce n'est pas une indifférence déguisée en sagesse — c'est au contraire ce qui rend la proximité possible. On ne peut avoir une relation intime qu'avec ce qu'on ne hiérarchise pas ; l'évaluation introduit toujours la distance de celui qui juge par rapport à ce qui est jugé. Le Christ veut qu'on soit proche de lui — ce désir de proximité n'est pas une concession qu'il ferait depuis sa hauteur, une sorte d'humilité du haut vers le bas, c'est simplement ce que ça veut dire que d'être le cœur plutôt qu'un sommet : le cœur ne descend pas vers nous, il est déjà là où nous sommes, et toute la distance qu'on croit devoir franchir pour s'en approcher n'a jamais existé que dans la mesure où on continuait d'y croire.