Droits doubles, devoirs doubles
LA CONDITION D'UN OUTIL CRITIQUE
Cet essai n'est ni féministe ni masculiniste. Non par fausse neutralité, mais par cohérence logique : les deux sont devenus, dans leur forme populaire contemporaine, des variantes du même problème qu'ils prétendent résoudre.
La condition de validité de tout outil critique est son universalité. Un principe qui s'applique différemment selon le groupe examiné n'est plus un principe — c'est une allégeance déguisée en analyse. Prétendre que discriminer les femmes est du sexisme, mais que discriminer les hommes n'en est pas, c'est avoir intégré la hiérarchie de sexe dans la définition même du tort. Ce qui est, structurellement, du sexisme.
L'analogie avec la race est ici éclairante. Affirmer que le racisme envers les Noirs est du racisme, mais que le racisme envers les Blancs n'en est pas, c'est avoir intégré la hiérarchie raciale dans la définition du concept — ce qui est précisément la structure d'une pensée raciste. La simple utilisation asymétrique du mot suffit à trahir l'attitude qu'il prétend condamner.
Ces idéologies ont capturé les outils critiques qui devaient les combattre. Le mot racisme était censé désigner une structure de pensée réductrice — il est devenu lui-même une structure de pensée réductrice appliquée sélectivement. Idem pour sexisme, idem pour oppression. Quand un concept critique perd son universalité, il cesse d'être critique. Il devient militant.
Ce qui suit examine une asymétrie réelle, la nomme avec rigueur, et en cherche les mécanismes — sans désigner un coupable de sexe. C'est simplement de la cohérence.
I. L'ANGLE MORT
Un des angles morts les plus tenaces du féminisme populaire contemporain est celui qui a intégré l'égalité des droits en surface, mais qui a conservé, souvent sans le voir, une asymétrie profonde dans l'économie émotionnelle du couple.
Il faut ici distinguer égalité formelle et égalité substantielle. Le féminisme de la deuxième vague a massivement visé la première : accès aux mêmes droits civils, juridiques, professionnels. C'est un acquis réel. Mais l'économie affective du couple relève de la seconde — celle des pratiques concrètes, des attentes tacites, des asymétries vécues — et cette dimension n'a jamais été soumise à une exigence de réciprocité symétrique.
Par exemple, la notion de travail émotionnel, telle que formulée par la sociologue Arlie Hochschild dans The Managed Heart (1983), a servi à désigner le labeur affectif invisible assumé par les femmes dans les relations et le monde du travail. C'est un concept utile. Mais il n'a jamais été retourné pour nommer son pendant masculin : la régulation émotionnelle imposée à l'homme, ce travail constant de contention intérieure qui n'est pas reconnu comme travail parce qu'il ne produit rien de visible — il empêche seulement quelque chose d'éclater.
II. LE PARTAGE INÉGAL
La femme a hérité du droit à la vulnérabilité — ses états intérieurs sont légitimes, nommables, contextualisés biologiquement si nécessaire, « c'est ma semaine » devient même un adage pour lequel plusieurs hommes seraient prêt à accorder plus de temps de congé. Elle a accès au registre émotionnel complet, y compris la crise, sans que ça entame fondamentalement son statut d'adulte responsable.
L'homme, lui, a hérité de l'obligation de régulation — ses états intérieurs sont suspects s'ils débordent, minimisés s'ils sont exprimés trop tôt, pathologisés s'ils persistent. S'il a une crise, c'est de la toxicité. S'il se retire, c'est de la fuite. S'il demande de la réciprocité, c'est du contrôle.
Le sociologue R.W. Connell, dans Masculinities (1995), a montré que la masculinité hégémonique impose effectivement la régulation émotionnelle comme norme structurante. C'est juste. Mais ce que Connell n'articule pas — parce que ce n'était pas encore visible à cette époque — c'est ce qui arrive à cette norme dans le contexte post-féministe. Elle n'a pas été levée. Elle a été réencadrée moralement. Ce qui était une contrainte sociale imposée de l'extérieur est devenu une vertu attendue de l'intérieur, pendant que la norme symétrique féminine — maîtrise de soi, stoïcisme, responsabilité sans filet — s'effaçait progressivement au nom de l'authenticité émotionnelle. L'homme doit toujours se contenir. La femme a désormais le droit de ne plus le faire.
III. LE PIÈGE RHÉTORIQUE
Quand on soulève cette asymétrie, on répond souvent que « c'est le patriarcat qui prive les hommes de leurs émotions » — ce qui est partiellement vrai historiquement, mais qui devient une manœuvre quand ça sert à esquiver la question présente. Car dans la relation concrète, ici et maintenant, c'est bien la femme qui bénéficie de l'asymétrie, pas une structure abstraite.
Cette esquive a une forme logique précise que la philosophie analytique a nommée motte and bailey : on défend une position forte et contestable (l'asymétrie émotionnelle bénéficie concrètement à la femme dans la relation), et lorsqu'on la conteste, on se replie sur une position plus défendable et moins précise (le patriarcat nuit aux hommes aussi). Les deux affirmations ne sont pas contradictoires — elles peuvent être vraies simultanément — mais le glissement de l'une à l'autre permet d'esquiver sans réfuter. La position forte n'est jamais vraiment affrontée.
C'est précisément ce déplacement qui rend le débat stérile. On répond à une observation sur le présent par une explication du passé. On substitue une cause structurelle à une responsabilité relationnelle. Et la personne qui a soulevé l'asymétrie se retrouve, sans l'avoir cherché, à défendre le patriarcat — alors qu'elle demandait simplement de la cohérence.
IV. CE QUE ÇA RÉVÈLE
L'égalité n'a pas été complète. On a accordé aux femmes l'accès aux espaces masculins — travail, autonomie, sexualité — sans symétriquement imposer aux femmes les disciplines masculines : régulation, stoïcisme, responsabilité émotionnelle sans filet.
Le résultat est une génération de femmes qui cumulent les droits des deux anciens rôles, et une génération d'hommes qui cumulent les devoirs des deux mêmes rôles.
Gregory Bateson a théorisé le double bind comme une situation d'injonction contradictoire dont on ne peut sortir sans enfreindre l'une ou l'autre des règles en jeu. L'homme contemporain se trouve précisément dans cette configuration : il doit être émotionnellement présent — c'est la nouvelle norme relationnelle, celle qu'on lui reproche de ne pas satisfaire — mais sans jamais déborder, car le débordement est immédiatement qualifié de toxicité. Trop fermé, il est un bloc. Trop ouvert, il est instable. La fenêtre de l'acceptable est étroite, asymétrique, et définie par l'autre. Pas surprenant que les statistiques de suicide sont les pires à son sujet, que sur les femmes.
Nommer cette asymétrie n'est pas une régression. Ce n'est pas davantage une attaque contre les acquis féministes réels. C'est simplement la condition d'une égalité qui irait jusqu'au bout d'elle-même — une égalité qui ne s'arrêterait pas aux droits, mais qui atteindrait enfin les devoirs. Une égalité qui serait une justice universelle dans le sens d'un non-sexisme plutôt que dans le sens des féministes et masculinistes qui empirent constamment le débat. Une égalité qui peut considérer la justice réparatrice sans rentrer dans le terrain vaseux de l’équité identitaire qui reproduit l'asymétrie à sa manière, toujours en prétextant la différence, jamais en reconnaissant notre plus grande ressemblance.