Iran, djihadisme radical et la question de l’intervention
Il y a des sujets qu’on évite par lassitude. Pas parce qu’ils ont perdu de leur urgence, mais parce qu’ils traînent, qu’ils s’étirent dans le temps sans résolution visible, et qu’on finit par se taire faute de voir le bout. L’Iran est de ceux-là. Pourtant l’enlisement n’est pas une réponse. C’est même souvent le terrain dans lequel les régimes les plus dangereux prospèrent.
Je veux revenir sur ce sujet avec la même franchise que j’avais voulu lui apporter au départ, en posant d’abord clairement la lentille depuis laquelle j’écris — parce que la transparence de l’auteur est la condition minimale d’une lecture honnête.
Une position sans ambiguïté
Mes deux grands-pères ont fait la Deuxième Guerre mondiale. L’un était parachutiste, l’autre pilote de Spitfire. Ils sont revenus avec des blessures que le mot « traumatisme » ne suffit pas à nommer. Cette ascendance ne fait pas de moi un amateur de guerre. Elle fait de moi quelqu’un qui sait ce que la guerre coûte réellement, et qui précisément pour cette raison refuse de la traiter comme une abstraction idéologique.
Je suis anthropologue de formation. Longtemps, j’ai délibérément tenu à distance tout ce qui touchait au militaire, précisément parce que le poids familial était trop lourd, trop présent. Mais l’honnêteté analytique finit par rattraper les évitements personnels.
Je n’aime pas Trump. Je l’ai dit, je le redis. Mais l’antipathie pour un acteur politique ne peut pas tenir lieu d’analyse géopolitique. Et je n’ai pas davantage de sympathie pour le régime iranien — bien au contraire. Ce que je veux faire ici, c’est distinguer ce que les émotions mélangent trop facilement.
Les extrêmes comme trahison de leur propre principe
Avant d’aller plus loin, une précision sur ce que j’entends par « extrêmes », parce que le mot est galvaudé.
Si l’on définit la droite par la liberté des marchés et l’autonomie individuelle, l’extrême droite n’en est pas une version amplifiée — elle en est une perversion. Elle impose, contrôle, uniformise. De même, si la gauche se définit par la redistribution et l’égalité, l’extrême gauche n’en pousse pas les valeurs à leur terme : elle les retourne en nouvelles hiérarchies, en nouvelles exclusions, en nouvelles orthodoxies. Le racisme anti-blanc n’est pas une radicalisation de l’antiracisme — c’est sa corruption.
Les extrêmes ne sont pas les versions intensifiées de ce qu’ils prétendent incarner. Ils en sont les formes dégénérées. Cette distinction est essentielle pour ne pas se laisser piéger dans de faux débats où l’on serait contraint de choisir entre deux absurdes.
La dynamique causale que l’on refuse de voir
Sur l’Iran, sur le Moyen-Orient, sur la géopolitique des blocs, il y a une asymétrie dans l’analyse publique qui me frappe depuis longtemps. Quand les États-Unis interviennent militairement, le monde descend dans les rues pour dénoncer l’impérialisme américain. Ce qui précède rarement cette indignation, c’est l’identification de ce qui a précédé l’intervention américaine.
La guerre de Corée a été déclenchée par une agression du bloc soviétique. La paranoïa américaine de la Guerre froide, réelle et souvent excessive dans ses manifestations, s’est construite en réaction à des agressions réelles et documentées. Les États-Unis ont désarmé après la Première Guerre mondiale. Ils ont fortement contribué à la construction de l’ordre d’après 1945. C’est un fait historique, pas une apologie.
Cela ne signifie pas que les États-Unis sont irréprochables — loin de là. Cela signifie que dans une lecture causale sérieuse, le point de départ n’est presque jamais américain. Et que critiquer la réaction sans nommer l’action qui l’a provoquée, c’est une lecture tronquée qui sert des intérêts précis.
L’Iran : pourquoi la négociation seule est insuffisante
Les négociations avec l’Iran s’étirent depuis des décennies. Le cœur du problème est connu : l’Iran veut la capacité nucléaire. Non pas comme outil de prestige régional, mais comme garantie d’intouchabilité — une assurance-vie contre le type d’intervention qui a renversé d’autres régimes dans la région.
L’Iran s’inscrit dans un bloc de l’Est reconfiguré, ancré principalement autour de la Russie, qui fonctionne par guerres par procuration et par déstabilisation progressive. Le 7 octobre 2023 n’est pas sorti du néant : il a été planifié, entraîné, financé. L’implication iranienne dans le soutien au Hamas est documentée. Ce n’est pas une hypothèse complotiste — c’est le registre factuel.
Or une organisation dont le pouvoir est délibérément morcelé, dont les têtes dirigeantes sont multiples et diffuses, est par construction presque impossible à négocier. On peut décapiter un régime centralisé et ouvrir une fenêtre de transition. Quand le pouvoir est structurellement dispersé, les frappes ciblées produisent le morcellement sans produire la négociabilité. C’est là où les décisions prises par l’administration Trump — même lorsqu’elles s’appuyaient sur des stratégies qui n’étaient pas sans mérite — ont produit des effets contre-productifs : supprimer des têtes sans créer les conditions d’une interlocution cohérente.
L’analogie qui devrait nous déranger
Prenons une crise humanitaire comme Haïti. Face à la violence des gangs qui dévore le pays, la réponse occidentale — canadienne notamment — a consisté principalement à accueillir des réfugiés. Ce geste, présenté comme humanitaire, cache une hypocrisie structurelle : on sauve quelques pourcents de la population, on se donne bonne conscience, on y gagne une main-d’œuvre dont on a besoin — et les quatre-vingt-quinze pourcents restants continuent de vivre sous la terreur.
Quand les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne, on n’a pas attendu que suffisamment d’Européens traversent la Manche ou l’Atlantique. On a pris ses responsabilités, on a mobilisé, et on est allé libérer l’Europe. Ce n’était pas de l’impérialisme — c’était de la responsabilité collective face à une menace qui allait au-delà des frontières nationales.
La question qu’on évite de poser est pourtant directe : pourquoi ce principe s’appliquerait-il aux nazis d’hier mais pas aux régimes totalitaires d’aujourd’hui qui exercent une terreur comparable sur leurs populations ?
Une précision indispensable
Je ne dis pas que l’islam est le problème. Je dis quelque chose de beaucoup plus précis : dans un groupe de près de deux milliards de personnes — le plus grand groupe religieux homogène au monde — il existe une minorité radicale violente qui finance le terrorisme, qui aspire à une guerre de conversion globale, et qui possède ou cherche à posséder des moyens militaires de destruction massive. Cette minorité ne représente pas la majorité. Mais elle constitue une menace réelle qui ne se résout pas par la seule voie diplomatique.
La grande majorité des musulmans dans le monde vivent leur foi comme une religion de paix. Cette réalité et la dangerosité du radicalisme djihadiste coexistent sans se contredire. L’une n’efface pas l’autre. Refuser de nommer la seconde par crainte d’amalgamer avec la première, c’est une forme de lâcheté intellectuelle qui laisse le champ libre aux extrêmes des deux bords.
Ce que tout cela implique
La conclusion à laquelle j’arrive n’est pas confortable, et je ne la présente pas comme telle. Malgré l’antipathie légitime envers certaines postures américaines. Malgré la méfiance justifiée face à tout discours qui légitimerait une guerre au nom de valeurs universelles alors qu’il sert des intérêts particuliers. Il reste qu’un régime comme celui de l’Iran, structurellement hostile à la négociation, engagé dans le financement du terrorisme à l’échelle régionale, et en course vers la capacité nucléaire, représente un danger qui dépasse le cadre bilatéral.
La défense n’est pas une option idéologique. Quand une personne est agressée devant soi, se réclamer d’un détachement spirituel pour ne pas intervenir n’est pas de la sagesse — c’est de la complicité passive habillée en hauteur de vue.
L’histoire a montré à plusieurs reprises que laisser des régimes totalitaires se consolider, en espérant que la diplomatie finira par suffire, produit des catastrophes d’une ampleur bien supérieure à ce que l’intervention précoce aurait coûté. Ce n’est pas une leçon agréable. Mais c’est une leçon réelle.