Il y a quelque chose de presque comique — et qui pourtant ne fait rire personne assez longtemps pour qu'on s'y arrête vraiment — dans la posture du conspirationniste contemporain qui dénonce l'ordre mondial, les médias, les institutions, tout ce grand appareil supposément occulte qui tirerait les ficelles derrière le rideau, et qui dans le même mouvement, sans la moindre hésitation, sans que l'ironie ne lui traverse même l'esprit, va chercher sa contre-vérité du côté de Moscou, c'est-à-dire du côté de la plus vaste, la plus ancienne, la plus méthodique machine de manipulation de l'information que le vingtième et le vingt-et-unième siècle aient produite — et ce n'est pas une formule, ce n'est pas une boutade pour faire mouche, c'est un fait documenté depuis les opérations soviétiques d'INFEKTION jusqu'aux fermes de trolls de l'IRA, en passant par les officines de Douguine et ses théories du chaos contrôlé, cette idée explicite, théorisée, assumée, que le but n'est pas de faire croire une chose précise mais de dissoudre, à l'échelle d'une société entière, la possibilité même d'un récit commun, de sorte que l'adversaire occidental, fragmenté en mille certitudes qui ne se rencontrent plus, perde la capacité même d'agir de concert.
Et c'est là que la chose devient vertigineuse, parce que celui qui se croit le plus éveillé, le plus lucide, celui qui pense avoir vu à travers le voile que les autres, les endormis, les moutons, ne voient pas — celui-là se fait justement avoir par le mécanisme le plus ancien qui soit, qui consiste à lui dire : tout est manipulation, méfie-toi de tout, sauf de moi qui te révèle, moi, la vérité que les autres te cachent. Il ne voit pas que le geste même de soupçonner devient le véhicule d'un soupçon de second ordre, que sa fierté d'avoir échappé au discours dominant est précisément ce qui le rend disponible, malléable, ouvert à la prochaine couche.
Ce qui frappe, quand on s'attarde sur la généalogie de ce réflexe, c'est qu'il n'est pas né de rien, qu'il descend d'un outil critique qui fut un temps parfaitement légitime — Chomsky décortiquant la fabrication du consentement, Bourdieu analysant le champ journalistique comme champ de pouvoir, toute une tradition qui apprenait à lire les institutions non comme des sources neutres mais comme des lieux traversés d'intérêts, de rapports de force, de biais structurels qu'il fallait savoir nommer. Le problème n'est pas que cette critique ait existé, le problème c'est ce qu'elle est devenue une fois détachée de sa discipline, une fois que le soupçon, qui n'était au départ qu'une méthode parmi d'autres, exigeante, qui se vérifiait, qui se confrontait aux faits, est devenu une posture par défaut, une disposition permanente, presque une identité — on ne soupçonne plus pour vérifier, on soupçonne pour être celui qui soupçonne, et l'outil critique s'est vidé de l'exigence qui le rendait, justement, critique. Ce qui reste, c'est le geste sans la rigueur, le réflexe sans la méthode, et c'est précisément cette coquille vide que la désinformation organisée sait si bien habiter.
Mais il faut être précis ici, parce qu'on prête trop souvent au conspirationniste un état d'esprit qui n'est pas le sien : on imagine quelqu'un suspendu dans le doute, naviguant dans une incertitude permanente, alors que c'est l'exact contraire qu'on observe. Personne ne vit dans le doute, l'esprit humain ne tolère pas longtemps ce vide-là, et dès que la confiance envers le savoir partagé, vérifiable, contestable — la science, le journalisme sérieux, les institutions — s'effondre chez quelqu'un, ce vide se remplit presque instantanément, non pas par une prudence épistémique mais par une certitude de remplacement, souvent plus rigide, plus fermée que celle qu'elle a délogée.
Le conspirationniste n'est jamais sceptique au sens propre, il est croyant, et c'est même là toute sa différence avec la méthode scientifique qu'il prétend parfois invoquer : la science avance par hypothèses qui restent en principe réfutables, qui doivent pouvoir être abandonnées devant un fait contraire ou au minimum ajusté, alors que le dogme conspirationniste avance par confirmations qui ne peuvent jamais être réfutées — toute preuve contraire devient simplement la preuve supplémentaire d'une dissimulation plus profonde encore. C'est divers d'une personne à l'autre, certes, l'un croit à telle version, l'autre à une version concurrente, parfois incompatible, mais c'est rigoureusement dogmatique en chacune, et quand une certitude finit par s'effriter sous le poids de ses propres contradictions, elle n'ouvre presque jamais sur le doute, elle se reconvertit, le sujet glisse vers un nouveau dogme tout aussi fermé, tout aussi total, parce que ce qu'il cherche n'a jamais été la vérité au sens où la méthode scientifique l'entend, mais une certitude qui tienne, et qui surtout le tienne, lui, en place dans une position de savoir.
C'est exactement ce terrain que la stratégie russe contemporaine sait cultiver, et il faut insister sur le mot stratégie, parce qu'il ne s'agit pas d'un effet secondaire accidentel mais d'une doctrine assumée, théorisée notamment chez Douguine sous la forme d'un eurasisme qui voit dans le chaos informationnel occidental non un risque mais un objectif. Mais ce chaos visé n'opère jamais en injectant du doute dans chaque esprit individuel — il opère en multipliant les dogmes concurrents jusqu'à ce qu'aucun terrain commun ne subsiste entre eux. Le doute est l'effet de surface, observable de l'extérieur, au niveau de la société entière, qui ne s'entend plus sur rien ; mais à l'intérieur de chaque tête, ce n'est jamais du doute qu'on trouve, c'est une certitude fermée, simplement différente de celle du voisin. C'est la doctrine du déluge de mensonges, qu'on a vue à l'œuvre depuis l'opération INFEKTION jusqu'aux ingérences électorales documentées des dernières années — non pas convaincre tout le monde d'une seule chose, mais produire autant de certitudes irréconciliables qu'il y a de publics à fragmenter, sachant que des certitudes qui ne se parlent plus produisent, ensemble, exactement la même paralysie qu'un doute généralisé, sans jamais avoir eu besoin de faire douter qui que ce soit.
Et c'est ici que le paradoxe se referme sur lui-même de la manière la plus cruelle : le conspirationniste qui se croit éveillé, qui pense avoir échappé au grand récit dominant, devient l'instrument le plus docile de cette entreprise précisément parce qu'il a appris à soupçonner sans avoir appris à discerner — et ces deux gestes, qu'on confond trop facilement, n'ont rien à voir l'un avec l'autre. Le soupçon généralisé ne le laisse jamais dans l'incertitude, il le précipite au contraire vers une nouvelle certitude, plus dure encore, parce que désormais validée par le sentiment d'avoir percé à jour ce que les autres ignorent. Le vrai discernement, lui, ne fonctionne pas ainsi : il ne rejette jamais en bloc pour aussitôt adopter en bloc, il pèse, il distingue, il reste capable de dire ceci est vrai et cela est faux, et capable surtout de réviser ce jugement devant un fait nouveau, sans que cette révision menace son identité même. Pour emprunter une image qui m'est familière, le dogmatisme conspirationniste est un ajna sans cœur, une lucidité qui a coupé son ancrage, qui croit voir clair précisément parce qu'elle a cessé de sentir ce qui, malgré tout, mérite encore d'être pesé plutôt que tranché d'avance. Le discernement véritable ne se prouve pas par la fermeté d'une certitude qu'on garde envers et contre tout, mais par la capacité à rester en mouvement devant le réel — et c'est peut-être la seule défense réelle contre une stratégie qui ne cherche pas à nous faire douter de tout, mais à nous offrir, à chacun, une certitude fermée suffisamment satisfaisante pour qu'on cesse d'en chercher une autre. Comme disait le Bouddha, la seule chose qui ne change pas, c'est que tout change.