On commence toujours par le plus grossier, parce que c'est le plus grossier qui frappe le premier, noir contre blanc, et déjà l'absurdité s'installe avant même qu'on ait eu le temps de l'examiner, puisque personne n'est noir et personne n'est blanc, ce sont des mots qu'on a empruntés au spectre visible pour habiller quelque chose de bien plus trouble, et l'enfant qui dessine un bonhomme avec un crayon brun sait déjà, lui, que la couleur qu'on lui donne pour "peau" n'existe nulle part sur un corps réel, alors on ajoute jaune, on ajoute rouge, on ajoute brun, et la palette s'élargit comme si elle allait finir par dire quelque chose de vrai, comme si en empilant les teintes on allait fatalement tomber sur une carte fidèle du monde, sauf que la carte ne correspond à rien, parce que ce qu'on appelle une race n'a jamais été une couleur, c'est une histoire qu'on raconte à propos d'une couleur, et l'histoire ment plus souvent qu'elle ne dit vrai.
Il faut alors descendre, sortir du folklore chromatique et aller voir ce que la génétique elle-même a à dire, et ce qu'elle dit est sans appel : la pigmentation n'est pas portée par un gène, elle est distribuée sur des dizaines de loci, SLC24A5, MC1R, OCA2, KITLG, TYR, qui s'assemblent et se recombinent selon des trajectoires populationnelles qui n'ont souvent aucun lien de parenté entre elles, et c'est là que le grand renversement se produit, parce qu'on découvre que la peau claire des Irlandais et la peau claire des Japonais ne descendent pas d'une même mutation ancestrale partagée, ce sont deux solutions indépendantes au même problème de latitude et de rayonnement UV, deux réponses convergentes, comme l'aile de l'oiseau et l'aile de la chauve-souris résolvent le même problème du vol sans descendre d'un ancêtre volant commun, et donc dire "les peuples blancs" en pensant désigner une parenté biologique, c'est confondre une ressemblance de surface avec une généalogie, l'erreur est aussi grossière que de croire que l'oiseau et la chauve-souris sont cousins parce qu'ils volent tous les deux.
Et le contre-exemple inverse vient aussitôt confirmer la faille, parce que si on regarde du côté foncé du spectre, l'Inde du Sud et l'Afrique subsaharienne partagent une part de leur patrimoine pigmentaire, ce qui semblerait au premier regard soutenir l'idée d'une parenté, sauf qu'il faut ici résister à la tentation de la symétrie facile, le lien entre ces populations n'est ni aussi net ni aussi univoque qu'on pourrait le souhaiter pour les besoins de la démonstration, l'humanité étant originaire d'Afrique on retrouve effectivement des allèles ancestraux communs chez plusieurs populations qui n'ont plus eu de contact direct depuis des dizaines de milliers d'années, mais des trajectoires évolutives distinctes, migrations, dérive, sélection locale, sont venues ensuite redistribuer les cartes, si bien que le lien est lointain, partiel, traversé de divergences, et c'est précisément cette complexité-là qu'on doit garder, parce qu'une démonstration qui simplifie pour mieux convaincre fait exactement ce qu'elle prétend dénoncer, elle invente une parenté nette là où la biologie ne propose qu'un entrelacs.
Et puis il y a le bronzage, qu'on pourrait être tenté de citer comme preuve supplémentaire de l'instabilité de toute cette taxonomie, la peau qui change de teinte selon le soleil, l'idée séduisante que même à l'intérieur d'un seul corps la couleur n'est jamais fixe, mais il faut être rigoureux avec les mots qu'on emploie pour décrire ce phénomène, parce que le bronzage n'est pas, au sens technique du terme, de l'épigénétique, l'épigénétique désigne des modifications chimiques de l'ADN ou des histones, méthylation, acétylation, qui changent durablement, parfois à travers les divisions cellulaires et plus rarement à travers les générations, quels gènes restent accessibles à la transcription, alors que le bronzage relève d'un circuit de signalisation bien plus ordinaire, les UV abîment l'ADN des kératinocytes, ceux-ci sécrètent une hormone, l'alpha-MSH, qui se lie au récepteur MC1R des mélanocytes, lequel active la transcription du gène de la tyrosinase, qui produit la mélanine, et dès que l'exposition cesse, l'expression redescend, rien n'est reprogrammé, la machinerie était déjà là et le soleil n'a fait qu'appuyer sur l'interrupteur, un bébé ne naît pas plus foncé parce que ses parents ont passé l'été dehors, et cette précision, qui pourrait sembler un détail de biologiste pointilleux, sert en réalité l'argument plutôt qu'elle ne l'affaiblit, parce qu'elle montre que même l'instabilité de la couleur de peau visible, sa variation dans le temps chez un seul individu, n'a pas besoin d'invoquer une mécanique exotique pour démontrer son inconsistance comme marqueur identitaire, la régulation transcriptionnelle ordinaire suffit amplement à montrer qu'on a bâti des hiérarchies entières sur quelque chose qui change avec la saison.
Une fois ce sol biologique débarrassé de ses fausses évidences, reste la question qu'on a en réalité posée depuis le début sans le dire, à savoir pourquoi alors le racisme continue de fonctionner si la race qu'il prétend décrire n'existe pas, et la réponse tient en une phrase qu'il faut prendre au sérieux jusqu'au bout, la blancheur n'a jamais été une catégorie chromatique, elle a toujours été un projet politique, une frontière qu'on déplace selon les besoins du pouvoir, et l'histoire québécoise en offre une démonstration qu'on connaît trop bien pour l'avoir vraiment regardée en face, parce que les Canadiens français du dix-neuvième siècle et du début du vingtième n'étaient pas, aux yeux de l'establishment anglo-protestant qui les gouvernait, pleinement blancs au sens où la blanchité anglo-saxonne se définissait alors, catholiques, ruraux, jugés économiquement et intellectuellement arriérés, parfois littéralement désignés comme une race distincte et subalterne dans le vocabulaire même de l'époque, parce que la blanchité ne se mesurait pas qu'à la pigmentation, elle se mesurait à la religion, à la langue, à la proximité avec un certain protestantisme anglo-saxon qui s'érigeait en norme, exactement comme les Irlandais catholiques ont connu aux États-Unis un sort comparable, exclus eux aussi de la pleine blanchité WASP malgré une peau qui aurait dû, selon la logique chromatique, leur ouvrir toutes les portes, et c'est cette mémoire-là, cette frontière mouvante et jamais purement biologique, que cristallise le poème de Michèle Lalonde, Speak White, où l'insulte présuppose précisément une hiérarchie dans laquelle le francophone parle une langue jugée indigne, peu importe la couleur de sa peau, l'insulte ne porte pas sur le pigment, elle porte sur la place qu'on autorise ou qu'on refuse dans l'ordre symbolique du pouvoir.
Et c'est à ce moment qu'il faut nommer ce que la trajectoire entière de cet essai a fini par révéler, à savoir que noir et blanc, jaune et rouge et brun n'ont jamais été des observations, ce sont des verdicts déguisés en descriptions, et le racisme, qu'il vienne d'une peau pâle ou d'une peau foncée, qu'il s'exerce entre Blancs et non-Blancs ou qu'il s'exerce, comme le colorisme le montre à l'intérieur même des sociétés indiennes ou africaines, entre groupes qui partagent pourtant une large part de leur héritage pigmentaire, n'a jamais eu besoin d'un fondement biologique réel pour produire des effets bien réels, il lui a toujours suffi d'un récit, et le récit se reconstruit à chaque génération selon les frontières qu'il faut tracer pour justifier qui domine et qui obéit, ce qui devrait nous libérer d'un fardeau qu'on porte depuis trop longtemps sans le questionner, celui de croire qu'il existe quelque part une vérité biologique du racisme qu'il faudrait réfuter point par point, alors qu'il n'y a rien à réfuter biologiquement puisqu'il n'y a jamais rien eu à y démontrer, il n'y a qu'une politique à démasquer, et la démasquer commence par ce geste tout simple qu'on vient de faire, refuser que la couleur, instable, composite, traversée de convergences et de divergences qu'aucune carte raciale n'a jamais su prédire, continue de servir de caution à des frontières qui n'ont jamais eu d'autre fondement que la volonté de les tracer.