Il y a dans ces essais une expression qui revient sans avoir jamais été définie : je dis d'une thèse qu'elle coûte, ou qu'elle ne coûte rien, comme si le sens allait de soi. Il ne va pas de soi, et l'ambiguïté est d'autant plus fâcheuse que le mot sert de critère — il tranche, il classe, il décide qu'un texte tient ou qu'il ne fait que se tenir droit. Alors autant le poser une fois pour toutes.
Coûter, pour un énoncé, veut dire : interdire quelque chose. Une thèse coûte lorsqu'elle exclut un état du monde, lorsqu'il existe un fait dont la survenue l'obligerait à se rétracter, lorsqu'elle a un contraire concevable. Une thèse qui n'exclut rien est compatible avec le monde tel qu'il est et avec son inverse; elle ne peut pas être démentie parce qu'elle ne parie sur rien, et ce qu'on prend chez elle pour de la profondeur n'est que le confort d'une position qui n'a jamais exposé un flanc. Ce qui ne coûte rien ne dit rien — c'est toute la formule, le reste n'est que des variantes.
Le geste n'est pas de moi. Popper, en 1934, dans la Logik der Forschung, retourne un vieux compliment : l'irréfutabilité, qu'on tenait pour la marque des grandes doctrines, devient chez lui le signe qu'une doctrine ne parle de rien; une théorie vaut par ce qu'elle interdit, et celle qui explique aussi bien un phénomène que son contraire n'explique ni l'un ni l'autre. Sagan, soixante ans plus tard, en donne la version domestique avec son dragon dans le garage — invisible, donc on apporte de la farine pour les empreintes; incorporel, donc la farine ne prend pas; sa flamme est froide, donc le capteur ne détecte rien — et chaque excuse sauve le dragon en lui retirant un peu d'existence, jusqu'au moment où la différence entre un dragon indétectable et pas de dragon du tout est devenue nulle. La parabole vise d'ailleurs une chose précise, et il faut la lui laisser : le dragon prétend être dans le garage, il réclame le statut d'un fait et se dérobe à chaque épreuve qui en découlerait. Elle ne touche pas une foi qui n'a jamais réclamé ce statut, qui ne dit pas qu'il y a quelque chose à trouver dans la farine, et qui ne se tient pas au garage.
Je ne reprends ni le critère de démarcation ni ses prétentions : ces essais ne sont pas des sciences, une bonne partie du corpus travaille sur des matières où l'expérience cruciale n'existe pas et n'existera jamais, et je n'ai pas l'intention de faire passer une prose au tribunal du laboratoire. Ce que je reprends, c'est le geste : mesurer un énoncé non pas à ce qu'il affirme, ce qui est toujours généreux, mais à ce qu'il refuse, ce qui est toujours coûteux.
Le coût n'est pas la peine qu'on a eue à écrire. Ce n'est pas la longueur, ce n'est pas la difficulté du vocabulaire, ce n'est pas non plus l'inconfort social qu'il y a à soutenir une position mal vue — ça, c'est un risque, et les deux se confondent facilement parce qu'ils font mal au même endroit, mais un risque se prend devant un public tandis qu'un coût se paie devant un fait. Un texte peut être parfaitement téméraire et strictement gratuit : il suffit qu'il soit bâti de manière à ce qu'aucun démenti ne l'atteigne, et l'audace devient alors le meilleur camouflage de la gratuité, parce que personne n'ira chercher de la complaisance dans un texte qui se fait des ennemis.
Le coût n'est pas davantage la modestie. Un auteur peut multiplier les précautions, les peut-être, les il me semble, et n'avoir rien concédé du tout : les nuances de ton ne rétrécissent pas une thèse, elles la rendent seulement plus difficile à saisir, et une thèse qu'on ne peut pas saisir est une thèse qu'on ne peut pas réfuter. L'humilité de style est même une des formes les plus efficaces de l'immunité — on ne peut pas contredire quelqu'un qui n'a rien affirmé de net.
le prix en trois monnaies
Il faut distinguer, sinon le mot se met à tout couvrir. Le coût se paie dans trois monnaies qui ne se convertissent pas librement l'une dans l'autre.
La première est logique : ce que la thèse interdit. Si elle est vraie, qu'est-ce qui devient impossible ? Quel fait, s'il était établi demain, m'obligerait à retirer le texte ? C'est la monnaie la plus dure, la plus difficile à contrefaire, et c'est aussi celle qu'on omet le plus souvent parce qu'elle exige de nommer d'avance sa propre défaite.
La deuxième est pratique : ce que la règle retire quand on l'applique. Une règle méthodologique qui ne disqualifie jamais aucun cas réel n'est pas une règle, c'est une décoration; le test n'est pas de savoir si elle est bien formulée, mais de la passer sur un corpus existant et de regarder ce qui tombe. Si rien ne tombe jamais, c'est qu'elle a été taillée aux mesures de ce qu'elle devait épargner.
La troisième est morale : ce que l'auteur cède. Un fait qui sert l'adversaire et qu'on rapporte quand même, un critère qu'on applique d'abord à son propre camp, un allié qu'on perd en le disant. Cette monnaie-là est la plus visible, et c'est justement pour ça qu'elle est la plus falsifiable au sens du faux-monnayeur — un texte peut payer généreusement en monnaie morale tout en restant logiquement gratuit, et c'est le cas le plus fréquent, le plus séduisant et le plus trompeur du lot.
L'objection sérieuse arrive ici, et je préfère la donner dans sa version dure. Ce critère du coût, dira-t-on, ne mesure pas la solidité d'une pensée : il mesure une performance. Il récompense l'auteur qui sait mettre en scène sa concession, qui place au bon endroit son paragraphe de contrition, qui a compris que rien n'achète aussi bien la confiance d'un lecteur méfiant qu'un aveu bien placé. Pire : la concession fonctionne comme blindage. Une fois qu'on a admis un tort, on est réputé de bonne foi, et le lecteur relâche exactement la vigilance qu'il aurait dû garder pour la suite — le prix affiché ne coûte rien, il rapporte. À ce compte-là, le critère ne trie pas les pensées honnêtes, il trie les rhéteurs habiles, ce qui est très exactement le contraire de ce qu'il annonce.
L'objection est juste, et elle est fatale pour la version naïve du critère — celle qui compte les concessions. Elle ne l'est pas pour la version que je soutiens, parce que le test ne porte pas sur la présence de l'aveu mais sur son effet. La question n'est jamais : est-ce que l'auteur a concédé quelque chose ? Elle est : qu'est-ce que la thèse n'a plus le droit de dire, maintenant, qu'elle avait le droit de dire avant ? Une concession qui laisse la conclusion intacte au mot près n'est pas un paiement, c'est un ornement — et un ornement dont la fonction est précisément d'avoir l'air d'un paiement, ce qui en fait de la fausse monnaie au sens strict.
Lakatos, en 1970, avait donné à cette distinction sa forme la plus nette en séparant les déplacements progressifs des déplacements dégénératifs : quand une théorie est mise en difficulté, on peut toujours lui ajouter une hypothèse qui absorbe le choc, et la question est de savoir si cet ajout fait prévoir quelque chose de neuf ou s'il se contente de colmater. L'ajout qui ne prédit rien sauve la théorie et lui retire sa raison d'être. Transposé à un essai : la concession qui n'ouvre aucune conséquence, qui ne rétrécit aucune conclusion, qui n'expose à aucun démenti nouveau, est un colmatage — l'auteur a payé pour l'apparence de payer.
Il faut poser tout de suite la limite symétrique, sans quoi le critère se met à produire une littérature d'expiation. Payer n'est pas se démolir. Un texte qui concède tout ne coûte pas davantage : il s'annule, et une thèse annulée n'interdit plus rien du tout — on retombe très exactement dans le vice de départ, la gratuité, mais par l'autre bord, celui de la modestie totale au lieu de celui de la certitude totale. Les deux se ressemblent plus qu'on ne croit : dans les deux cas, il n'y a plus rien qui puisse arriver au monde qui obligerait l'auteur à changer une ligne.
Le couple le montre mieux qu'aucun auteur : « tout est lié » et « rien n'est lié » ne disent ni l'un ni l'autre quoi que ce soit, et pourtant ils ne sont pas vides de la même façon — le second est réfutable en principe, une seule liaison établie l'abat, tandis que le premier ne l'est pas, puisque aucune observation ne produit jamais une absence de lien et que l'échec à en trouver un se lira toujours comme un manque de recherche. Vide par fausseté triviale d'un bord, vide par irréfutabilité de l'autre; et ce qui les rend équivalents à l'usage, c'est que celui qui tient au premier se défend exactement comme celui qui tient au second, en élargissant ou en rétrécissant ce qui compte comme un lien jusqu'à ce qu'aucun contre-exemple ne passe — un déplacement que je décrirai plus loin pour les hypothèses auxiliaires et qui frappe aussi bien, on le voit, les définitions.
Ce qui ne condamne pas l'énoncé, à condition qu'on le tienne à sa place : « tout est lié » est parfaitement recevable comme horizon, comme consigne de ne pas isoler trop vite ce qu'on étudie, pourvu qu'il soit déclaré à l'entrée pour ce qu'il est et qu'il ne serve jamais de réponse à une objection de fait. Ce qui n'est pas recevable, c'est de le vendre en conclusion, comme s'il avait été gagné en chemin.
De là une conséquence que je tiens pour le cœur de cet essai : le prix ne se mesure pas au volume de ce qui est cédé, mais à ce que la thèse continue d'interdire une fois la cession faite. Une concession qui laisse une thèse encore tranchante est un paiement; une concession qui laisse une thèse molle est une faillite. Et il s'ensuit qu'aucune autocritique n'a besoin d'une victime : il n'est pas nécessaire qu'un texte soit rabaissé, ni qu'un ancien essai soit sacrifié en public, pour que le suivant paraisse honnête. L'autocritique n'est pas un rite d'humiliation, c'est un travail de délimitation — on ne s'exécute pas, on se borne, et border une thèse est un geste qui la rend plus dure et non plus faible.
Le coût est exigible d'une thèse, pas de tout écrit. Un exposé qui pose un vocabulaire, une description qui rapporte ce qu'on a vu, un récit, une méditation sur une image, un chapitre qui ouvre un champ sans encore rien y démontrer : ces textes-là n'interdisent rien parce qu'ils ne prétendent rien interdire, et leur demander un prix serait une confusion de genre, comme reprocher à une carte de ne pas trancher un litige de propriété. Ce n'est donc pas une condamnation que de constater qu'un texte ne coûte rien; c'est un reclassement.
La foi appartient à ce reclassement, et pour une raison qui n'a rien d'une indulgence. Elle n'est pas un dogme, au sens d'une thèse qu'on refuserait d'exposer, mais elle n'est pas non plus un énoncé intellectuel qui aurait choisi de ne pas s'exposer : elle ne se tient pas sur le terrain où la première monnaie a cours. Lui présenter la facture logique, c'est commettre le transfert de critère que j'ai décrit ailleurs, juger un domaine avec l'instrument d'un autre, et conclure que rien n'est là parce que l'instrument n'a rien enregistré. Ce qui reste exigible d'un essai qui parle de foi, ce sont les deux autres monnaies sous une autre forme : ce que l'auteur cède en l'écrivant, et ce que la pratique change en celui qui la fait, qui ne se vérifie qu'en la faisant et ne se transporte pas dans une démonstration.
Le vice n'est jamais la gratuité, il est la gratuité déguisée en démonstration — le texte qui a l'appareil, les articulations, le donc et le par conséquent, et qui n'a jamais mis un fait en jeu. Ce qu'on peut exiger d'un écrit, en toute rigueur, c'est qu'il sache lequel des deux il est et qu'il le dise, parce que le lecteur n'accorde pas le même crédit aux deux et qu'il a le droit de savoir ce qu'il achète.
Reste que le prix, une fois qu'on l'a exigé, ne se laisse pas fixer aussi facilement que la règle le suppose, et il faut le concéder au complet, sous peine de faire précisément ce que cet essai dénonce. Duhem l'avait vu dès 1906, Quine l'a généralisé en 1951 : on ne teste jamais un énoncé isolé, mais un énoncé accompagné de tout un cortège d'hypothèses auxiliaires, et devant un démenti rien n'oblige à condamner le cœur plutôt que la périphérie. On peut toujours sauver n'importe quoi en cédant ailleurs. Le coût est déplaçable, et un auteur habile le déplace toujours vers ce qui lui est le moins cher.
Les sciences humaines ajoutent deux difficultés qui ne sont pas des faiblesses de méthode mais des propriétés de leur objet. La première est morale : l'expérience qui trancherait est presque toujours celle qu'on n'a pas le droit de faire, on ne sépare pas des enfants de leurs parents pour savoir ce que le sang transmet, et ce qui tient lieu d'épreuve est alors l'histoire, la comparaison, le cas qui s'est produit sans qu'on l'ait provoqué. La seconde est que l'objet répond : les classifications qu'on applique aux gens modifient les gens qu'elles classent, et une prédiction publiée peut se réaliser ou se démentir du seul fait d'avoir été lue. Le démenti existe encore, mais il se lit plus lentement, et il se lit rarement seul.
Il y a pire, et c'est empirique. Festinger et ses collègues, en 1956, suivent un groupe qui avait annoncé une date — la chose la plus réfutable qu'un humain puisse dire — et observent que la date passe, que rien n'arrive, et que la croyance non seulement survit mais s'intensifie, le groupe se mettant à prosélyter comme il ne l'avait jamais fait. L'énoncé était impeccablement falsifiable; il a été falsifié; il n'a rien coûté. Ce qui veut dire que le prix ne réside pas dans la forme logique de l'énoncé mais dans ce que celui qui l'avance accepte de perdre — et ça, aucune structure de phrase ne le garantit.
La conséquence pratique est simple et désagréable : on ne peut pas fixer le prix après coup, parce qu'après coup on trouve toujours une raison. Il faut le nommer d'avance, écrire dans le texte publié ce qui l'obligerait à tomber, et surtout laisser la clause en place le jour où elle devient encombrante. Une clause de réfutation qu'on réécrit quand le fait approche n'est pas une clause, c'est un rétroviseur.
Trois choses, dont la dernière m'engage.
D'abord, il est asymétrique à l'usage : il est infiniment plus facile d'exiger un prix d'autrui que d'en payer un, et le critère du coût est l'outil rêvé de celui qui veut disqualifier sans argumenter — il suffit de demander à l'adversaire ce qui le ferait changer d'avis, de trouver sa réponse insuffisante, et de repartir avec les honneurs sans avoir soi-même rien avancé. Employé ainsi, il devient exactement la chose qu'il condamne : une position d'où l'on ne peut pas perdre.
Ensuite, il peut tuer trop tôt. Une intuition naissante n'a pas encore de conséquences testables, et lui présenter la facture à sa première heure ne la corrige pas, ça l'étouffe. Il y a d'ailleurs des choses que je discerne et que je ne peux pas montrer — le senti, l'instinct, ce que la pratique de la méditation donne à savoir et qui ne se transporte pas dans un texte —, et le critère du coût n'a rien à y voir : il porte sur ce qu'un essai prétend démontrer à un lecteur, jamais sur ce que quelqu'un sait. Confondre les deux reviendrait à décréter que rien n'existe hors de ce qui se prouve par écrit, ce qui est une thèse métaphysique lourde, et qui, elle, ne coûterait rien à celui qui l'avance.
Enfin, et c'est le paiement de cet essai-ci : les clauses de réfutation dont ce corpus est pourvu ne sont pas des paiements, ce sont des créances, et elles n'ont leur place qu'au bas des essais qui prétendent démontrer un fait — au bas d'un essai dont l'objet est une expérience ou une foi, une clause demanderait un prix dans une monnaie que ce texte ne détient pas, et son absence n'y est pas une dette. Là où elles sont à leur place, aucune n'a encore été activée. Aucune n'a jamais obligé à retirer un texte, à rétrograder une conclusion, à reclasser un essai en exposé de doctrine — et une promesse de payer n'est pas un paiement, si élégamment qu'elle soit rédigée. Tant qu'aucune clause n'a mordu, tout cet appareil demeure une déclaration d'intention, et je n'ai pas le droit de m'en prévaloir comme d'une preuve d'honnêteté. Le prix réel de ce texte est celui-là : il m'oblige à rétracter un jour quelque chose, publiquement, dans les termes que j'aurai moi-même fixés d'avance, sans quoi il aura été la plus soignée des gratuités.
Trois choses, et j'accepte les trois.
S'il se trouve qu'on peut aligner, d'un côté, une série de textes tenus pour justes et féconds qui n'interdisent rien du tout, et de l'autre une série de textes qui interdisent beaucoup et qui sont pourtant faibles, alors le coût ne mesure pas ce que je prétends qu'il mesure, et il faudra dire qu'il est une vertu de style parmi d'autres plutôt qu'un critère.
Si les trois monnaies se ramènent à une seule à l'usage — si aucun cas réel ne se laisse trier par la distinction entre le logique, le pratique et le moral —, alors la distinction est un ornement, et cet essai aura fait précisément ce qu'il reproche aux autres : ajouter une articulation qui ne fait rien prévoir.
Et si, passée sur l'ensemble du corpus, la règle ne retire jamais rien à aucun texte, y compris aux miens, y compris à celui-ci, alors elle aura été taillée pour ne rien coûter, et l'essai se réfute en se lisant.
Une dette qu'on écrit noir sur blanc et qu'on n'acquitte jamais finit par ressembler à un patrimoine. C'est la façon la plus discrète de tricher : on n'a menti sur rien, on a même tout déclaré, et la déclaration elle-même est devenue le bien qu'on exhibe. Ce qui vaut pour un homme vaut pour un corpus, et il n'y aura qu'une seule manière de savoir si celui-ci pense ou s'il se donne le genre de penser — le jour où un fait viendra réclamer son dû, et où l'on verra bien si quelque chose est retiré.