Il y a dans l'enseignement de don Juan un ennemi qu'il appelle l'importance personnelle, et il y a dans la langue française un mot plus ancien, plus cruel aussi, qui dit la même chose sans le savoir — l'infatuation, s'infatuer de soi-même, se remplir de soi jusqu'à n'avoir plus de goût propre, parce que le fatuus latin désigne à la fois le sot et l'insipide, et que c'est de lui que vient l'ignis fatuus, le feu follet, cette lueur qui flotte au-dessus du marais, qui ressemble à s'y méprendre à la lanterne d'une maison, et qui mène le voyageur exactement là où il s'enfonce. L'importance personnelle est une lumière de ce genre : elle éclaire, elle réchauffe, elle a toutes les apparences d'un chemin, et c'est en la suivant qu'on s'enlise.
Beaucoup la reconnaissent chez les autres et l'appellent vertu chez eux-mêmes; d'autres ne la voient pas du tout, et tiennent la gloire de leur personnalité pour le but même de l'existence — ce qui n'est pas d'abord une faute de caractère mais une faute de vue. Un cours en miracles dirait qu'ils ne voient pas leur part d'éternité; don Juan dirait qu'ils ne voient pas ce qui les vide. Deux diagnostics, deux cosmologies qui ne s'accordent pas sur grand-chose, et pourtant une seule cécité, et c'est elle qu'il s'agit de regarder.
L'infatué réclame au monde ce qu'il a oublié d'être.
Dans le premier livre déjà, don Juan nomme les quatre ennemis de l'homme de connaissance, et l'ordre compte plus que la liste : la peur d'abord, puis la clarté, puis le pouvoir, puis la vieillesse. Le pouvoir n'arrive qu'après les deux premiers, c'est-à-dire au moment précis où l'apprenti a cessé d'avoir peur et cessé de se croire arrivé, au moment où quelque chose, enfin, fonctionne — et c'est là qu'il tombe, non pas parce qu'il a échoué mais parce qu'il a réussi. On imagine volontiers que le danger spirituel se tient au seuil, chez le débutant qui doute, alors qu'il se tient au premier succès; la peur ne retient que ceux qui n'ont pas encore commencé, le pouvoir retient ceux qui étaient en route.
On voit tant de disciples foncer dans ce piège qu'il faut bien décrire le mécanisme. Un peu de succès, quelques regards, un public qui revient — et dès lors plus rien ne compte que les applaudissements, qui ne sont pas un salaire mais une serrure. Car le public n'applaudit jamais une personne, il applaudit une forme, celle qu'il a vue la première fois, et il revient pour la revoir; celui qu'on applaudit apprend vite qu'il doit rester à l'endroit exact où on l'a aimé. Dans la langue de don Juan cela porte un nom précis, la fixation du point d'assemblage, et c'est la défaite même de l'enseignement, puisque tout l'enseignement était la mobilité — l'apprenti qui devait apprendre à se déplacer vend sa mobilité contre une place, et ce sont les sorciers noirs, justement, qui préfèrent le point fixé. L'applaudissement ne récompense pas le chemin parcouru, il paie pour qu'on cesse de le parcourir.
On applaudit le masque, et c'est le visage qui paie.
Dans son dernier livre, don Juan va plus loin que le diagnostic moral, et c'est là qu'il devient inconfortable pour quiconque voudrait n'en garder que la sagesse : l'esprit que nous croyons nôtre, avec ses inquiétudes, ses comparaisons, son besoin d'être vu, serait un esprit étranger, installé en nous par ce qu'il appelle les volants, qui se nourrissent de la lueur de notre conscience et nous laissent juste assez pour qu'il y ait encore quelque chose à manger. L'importance personnelle n'est pas, dans ce récit, un défaut que nous aurions, c'est l'installation même — le dispositif par lequel on se laisse manger en croyant se faire valoir, et la discipline du guerrier n'a pas d'autre fonction que de rendre cette lueur immangeable.
Qu'on prenne la chose à la lettre ou comme une image, elle fait penser ce que la morale ordinaire ne fait pas penser : l'infatué n'est pas un homme trop plein de lui-même, c'est un homme qu'on vide et qui prend la sensation du vidage pour celle du remplissage. Chaque applaudissement le grandit et le diminue dans le même geste, il en sort plus gros et plus creux, et c'est pourquoi il lui en faut toujours un autre.
Celui qui s'enfle croit se nourrir; il est le repas.
Le Cours arrive au même endroit par l'autre bout. Pour lui, l'ego est une pensée de séparation, et ce qui se croit séparé se croit manquant; ce qui se croit manquant cherche à être spécial, et ce qui veut être spécial a besoin de témoins, parce qu'on n'est jamais spécial tout seul — il faut quelqu'un en dessous, quelqu'un qui regarde, quelqu'un qui confirme. Le Cours oppose ainsi la grandeur à la grandiosité : la grandiosité se mesure, se compare, se fait reconnaître, et elle s'effondre dès que la salle se vide; la grandeur est donnée, elle n'est pas plus grande parce qu'on la voit ni plus petite parce qu'on l'ignore, elle appartient à chacun au même titre, et c'est précisément pour cela qu'elle n'intéresse pas l'ego, qui n'a que faire d'une grandeur qu'il ne pourrait pas avoir de plus que les autres.
D'où l'insatiabilité, que le Cours explique mieux que n'importe quelle psychologie : on réclame aux autres ce qu'on n'a jamais perdu, et comme personne ne peut rendre ce qui n'a pas été pris, aucune quantité d'applaudissements ne comble rien. L'infatuation n'est pas un excès d'amour de soi, c'en est l'oubli — elle est ce que devient le besoin d'éternité quand il ne sait plus où regarder.
Ce qui a besoin de témoins n'est pas encore grand.
Reconnaître l'importance personnelle comme un ennemi n'est pas prétendre l'avoir vaincue, et la confusion des deux est elle-même l'une de ses ruses les plus fines. Celui qui se vante de son humilité a seulement trouvé une scène plus discrète; mais celui qui renonce à toute vigilance de peur d'en tirer de l'orgueil a perdu sur les deux tableaux, puisqu'il laisse l'ennemi travailler sans témoin. La vigilance n'est pas un trophée, c'est un guet — on ne la possède pas, on la tient, et on la tient chaque jour parce que l'ennemi ne meurt pas d'une bataille. Celui qui parle devant une caméra sait ce qu'un compteur de vues peut faire à une voix, et il le sait d'autant mieux qu'il regarde la chose en face plutôt que de se croire au-dessus.
Ce guet n'est d'ailleurs pas un combat, et c'est ce que De l'ennemi établissait : l'ego gagne toutes les batailles qu'on lui livre, y compris celles qu'on remporte, puisque toute attaque lui accorde la réalité qu'il réclame. Voir l'ennemi pour ce qu'il est, sans peur, suffit à lui retirer ce qu'il prenait — on ne le terrasse pas, on cesse de le nourrir.
Reconnaître l'ennemi n'est pas l'avoir vaincu, mais c'est cesser de le servir sans le savoir.
L'objection la plus dure vient de l'intérieur même de la tradition, et il faut la donner entière : les dernières années de Castaneda — les séminaires de Tenségrité, l'entreprise qui les vendait, le cercle fermé qui l'entourait — sont lues par beaucoup comme la chute exacte dans le troisième ennemi, et l'on demande alors ce que vaut un enseignement contre l'importance personnelle si celui qui l'a porté au monde n'y a pas échappé.
La réponse ne consiste pas à nier les faits mais à voir ce qu'ils prouvent. Si la lecture est juste, elle ne réfute pas l'enseignement, elle le confirme dans sa partie la plus grave : connaître le piège ne vaccine contre rien, et le savoir le plus précis sur l'ennemi n'a jamais dispensé personne du guet. Elle confirme aussi ce que De la praxis. soutenait déjà, que l'œuvre dépasse l'homme — ce qui a été transmis ne se mesure pas à la tenue du transmetteur, pas plus qu'une carte ne devient fausse parce que celui qui l'a dessinée s'est perdu. Si même lui a pu tomber, alors personne n'est assez avancé pour cesser de regarder, et c'est très exactement la thèse.
C'est ici que le Cours dépasse la pratique toltèque, et le paradoxe est là. Chez don Juan, le guerrier traque sa propre importance, et l'importance des autres lui sert d'outil : le petit tyran du Feu du dedans est un adversaire précieux justement parce que son arrogance offre au guerrier une occasion de s'éprouver, de ne pas réagir, de garder sa lueur. Le dispositif est d'une efficacité redoutable, mais il demeure une économie de combat — l'autre y reste un moyen, un terrain d'entraînement, et son importance y est prise au sérieux comme obstacle, donc prise au sérieux tout court.
Le Cours demande autre chose, de plus difficile : voir au-delà, voir l'autre sans son importance personnelle, comme si elle n'était pas lui — parce qu'elle n'est pas lui. L'infatuation de l'autre cesse alors d'être un instrument pour devenir un voile, et le travail ne consiste plus à s'en servir mais à regarder à travers. Le Cours ajoute la raison de cette exigence, qui en fait autre chose qu'une politesse : ce que je vois en mon frère, je le renforce en moi, si bien que tenir son ego pour sa vérité revient à confirmer le mien. Celui qui voit l'autre comme un petit tyran se voit encore comme un guerrier, et deux importances se font face; celui qui voit à travers l'autre n'a plus personne à défendre.
Le guerrier se sert de l'importance de l'autre; le Cours la traverse.
On objectera que voir au-delà, c'est fermer les yeux — absoudre l'arrogant, applaudir à son tour, laisser faire au nom de sa part d'éternité, ce qui serait le pardon-pour-détruire sous un autre nom. Mais voir à travers est le contraire d'applaudir : applaudir, c'est croire le masque, et le condamner, c'est encore le croire, puisque dans les deux cas on le prend pour le visage. Voir au-delà refuse les deux, et c'est le seul regard qui ne fournit à l'infatué aucune des deux choses dont il se nourrit, ni l'admiration ni l'adversaire. C'est aussi ce que De la retenue. disait du luthier de Benjamin Creme : sortir de scène, c'est cesser d'offrir une surface à projeter — et l'on peut faire sortir de scène quelqu'un d'autre simplement en cessant de le regarder comme un spectacle.
Ne crois pas l'infatué sur parole quand il te dit qui il est.
Le Cours lui-même est double, et l'infatuation en montre les deux faces mieux que tout autre sujet. Il y a d'abord voir l'erreur pour corriger la perception — reconnaître le feu follet comme feu follet, l'applaudissement comme serrure, l'importance comme installation, et tout ce travail est négatif, il défait, il retire, comme Du ne pas faire le soutenait de l'effort qui ne produit rien mais déblaie. Puis il y a apprendre comment on doit être, ce qui, à bien lire, n'est pas apprendre du tout, puisque ce qu'on doit être est ce qu'on est déjà réellement : le second mouvement n'ajoute rien au premier, il est ce qui apparaît quand le premier est terminé.
Voir l'erreur pour la défaire, voir le vrai pour s'en souvenir.
L'infatuation est donc l'oubli auquel on a donné un visage, et c'est pourquoi on ne la guérit pas en la remplaçant par de la modestie, qui n'est souvent qu'une autre manière de se regarder. On ne la guérit pas non plus en la combattant, puisque le combat lui donne de la consistance. On ne l'éteint pas : on n'éteint pas un feu follet, on attend le jour, parce qu'il n'est visible que dans la nuit — et le jour, ici, n'est pas une conquête, c'est ce qui était déjà là derrière la lueur qu'on prenait pour une lanterne.
On n'apprend pas à être ce qu'on est; on désapprend à l'oublier.