En septembre 2026, cette semaine pendant que je l'écris, pour trois jours d'affilée, le premier ministre du Manitoba a répondu presque exclusivement en français aux questions de l'Assemblée législative, dans une province dont le français est langue officielle depuis sa naissance en 1870, devant des députés qui disposaient tous de l'interprétation simultanée — de sorte qu'aucun d'eux n'a manqué un seul mot de ce qu'il disait. Wab Kinew, Anishinaabe d'Onigaming, passé par le Collège Béliveau, une école d'immersion de Winnipeg, n'a rien fait d'autre qu'user d'un droit que la constitution de sa province lui reconnaît en toutes lettres; et pourtant il avait fallu, dès le printemps, que le député conservateur Konrad Narth, devenu depuis chef de l'opposition, lui reproche de répondre en français à une question posée en anglais, puis qu'il s'en excuse en précisant qu'il n'avait rien contre la langue, seulement contre sa politisation, et que les réseaux sociaux prennent le relais avec la phrase qui revient chaque fois, celle qu'on croirait raisonnable si on ne l'écoutait pas : il aurait pu le dire dans les deux langues.
Cette phrase contient tout le problème. Personne, jamais, n'a demandé à un député unilingue anglais de traduire en français ce qu'il venait de dire — la demande ne se pose pas, elle ne se formule même pas, et si quelqu'un la formulait elle aurait l'air d'une provocation. Le bilinguisme qu'on exige de Kinew est à sens unique : celui qui parle la langue minoritaire doit doubler, celui qui parle la langue majoritaire est quitte, et l'on appelle cela courtoisie. Dans un rapport de force inégal, le bilinguisme officiel ne garantit pas l'égalité de deux langues, il garantit au groupe dominant qu'il n'aura jamais à apprendre l'autre; pour une bonne part de l'anglosphère canadienne, le bilinguisme, c'est le droit de ne pas parler français.
Dans Du nom., on a vu comment le terme nu occupe la généralité pendant que le terme qualifié devient un cas particulier — Canadien sans adjectif, et tout le reste avec. Les langues obéissent à la même mécanique. L'anglais, au Canada, est la langue non marquée : on la parle sans que cela signifie quoi que ce soit, sinon ce qu'on dit; le français est la langue marquée, celle dont l'usage est toujours lu comme un geste, une déclaration, une intention qu'il faudrait expliquer. C'est exactement ce que contenait l'excuse de Narth — il n'avait rien contre la langue, seulement contre sa politisation — sans qu'il s'en aperçoive : parler anglais à l'Assemblée du Manitoba n'est jamais politiser l'anglais, alors que parler français l'est d'office, et le soupçon ne porte pas sur ce que fait le locuteur mais sur la langue qu'il emploie.
Kinew a d'ailleurs répondu là-dessus avec une justesse que ses critiques n'ont pas relevée : il est faux, disait-il, d'associer automatiquement le fait de parler français à un acte politique, même si cela soulève des questions chez certains. Les questions, précisément, sont le symptôme. Qu'un premier ministre emploie l'une des deux langues officielles de sa province ne devrait pas être une nouvelle; que ce soit une nouvelle, qu'il faille commenter, interpréter, chercher le calcul derrière — Narth vient d'être élu chef, c'est donc une manœuvre, c'est donc contre lui —, voilà qui mesure l'écart entre le statut juridique du français et sa place réelle. On ne demande pas à quelqu'un pourquoi il respire.
L'objection mérite d'être prise dans sa version forte, parce qu'elle n'est pas toujours de mauvaise foi : un premier ministre gouverne tout le monde, la très grande majorité des Manitobains ne parle pas français, et la démocratie voudrait que celui qui exerce le pouvoir soit compris de ceux sur qui il l'exerce sans qu'il leur faille un intermédiaire; il ne s'agirait pas de droit mais de considération, de cette politesse élémentaire qui fait qu'on parle la langue de son auditoire. Le raisonnement a l'air démocratique; il ne l'est pas, ou plutôt il remplace la loi par le nombre, et c'est toute la différence.
Si deux langues sont officielles, le choix de l'une ou de l'autre appartient à celui qui parle — c'est le sens même du mot officiel; et le droit du citoyen, lui, est d'être servi et de comprendre par les institutions, ce pour quoi l'interprétation, la traduction des lois, les services dans les deux langues existent. Exiger que la langue minoritaire soit chaque fois suivie de la majoritaire, c'est réintroduire par la porte de la courtoisie la hiérarchie que la loi a fait sortir par la porte du droit — qu'on explicite dans le tripartite texte fondateur Du droit ou de la force. — : l'anglais redevient la langue par défaut, le français un supplément qu'on tolère pourvu qu'il ne remplace rien. Un droit qu'on ne peut exercer qu'à condition de se répéter dans l'autre langue n'est pas un droit, c'est un ornement. L'argument prouve d'ailleurs trop : si la règle était d'être compris de la majorité sans intermédiaire, le français n'aurait aucun usage possible dans un parlement bilingue, et son statut officiel serait purement cérémoniel — ce que, au fond, l'objection souhaite sans le dire.
Et le standard du nombre n'est jamais appliqué dans l'autre sens. Les politiciens fédéraux parlent français là où la loi les y oblige, dans les lieux et les régions désignés bilingues, aux moments prévus; on les entend rarement s'adresser spontanément en français aux régions francophones, et personne au Canada anglais ne s'en offusque, personne n'écrit qu'ils auraient pu le dire dans les deux langues. Quand le nombre joue pour l'anglais, il s'appelle réalité; quand le droit joue pour le français, il s'appelle politisation.
L'histoire du Manitoba rend la chose plus grinçante encore. La province est née bilingue, par l'article 23 de l'Acte du Manitoba de 1870, négocié au sortir de la résistance de la Rivière-Rouge par une population où les Métis francophones pesaient lourd et par Louis Riel, qu'on reconnaît aujourd'hui comme le fondateur de la province; les lois, les débats, les tribunaux devaient l'être dans les deux langues. Vingt ans plus tard, quand l'immigration ontarienne eut renversé les proportions, l'Official Language Act de 1890 abolissait le français sans autre forme de procès, la même année que tombaient les écoles confessionnelles, et la loi Thornton de 1916 achevait l'école bilingue — on retrouve là, comme dans De la fausse minorité., le Manitoba de 1890 à côté du Règlement 17 ontarien, deux versions d'une même opération.
Il a fallu qu'un homme de Saint-Boniface, Georges Forest, conteste une contravention de stationnement rédigée en anglais seulement pour que la Cour suprême, en 1979, déclare inconstitutionnelle la loi de 1890, et qu'elle rende en 1985 un renvoi déclarant invalides toutes les lois unilingues adoptées depuis — près d'un siècle de législation en violation de la constitution de la province, sauvé seulement par une validité temporaire le temps de tout traduire. Entre les deux, la tentative de règlement négociée en 1983 et 1984 avait soulevé une hostilité ouverte, celle que Kinew évoquait en rappelant qu'il n'y a pas si longtemps la communauté francophone de sa province subissait des attaques ignobles. Le droit, pendant tout ce temps, n'avait pas disparu : il dormait. Et c'est la leçon que ce siècle enseigne, qu'un droit ne se perd pas seulement par abrogation, il se perd par désuétude, par cette lente habitude de ne pas l'exercer pour ne déranger personne, jusqu'au jour où l'exercer devient une provocation.
Le Nouveau-Brunswick montre l'asymétrie mieux que n'importe quelle autre province, justement parce que la loi y est la plus égalitaire du pays : seule province officiellement bilingue, par sa loi de 1969 puis par la Charte de 1982, qui y ajoute en 1993 l'égalité des deux communautés linguistiques. Sur le papier, la symétrie est parfaite; dans les faits, le bilinguisme individuel repose massivement sur les Acadiens, pendant que la majorité anglophone demeure largement unilingue. La loi garantit le service en français par l'État, mais le marché, le travail, la rue, le commerce parlent anglais, et c'est l'Acadien qui doit devenir bilingue pour gagner sa vie, pour être servi dans le privé, pour vivre tout court dans sa propre province. Le comble, c'est que les postes bilingues de la fonction publique, qui reviennent pour cette raison surtout à des francophones, sont régulièrement dénoncés par des mouvements politiques anglophones comme un privilège — l'effort d'apprendre l'autre langue, que l'un a fait et l'autre pas, rebaptisé avantage injuste de celui qui l'a fait.
Voilà ce que produit une symétrie juridique entre deux langues de poids inégal : non pas l'égalité, mais un partage où l'un porte et l'autre est porté. Le bilinguisme institutionnel ne rend pas les deux peuples bilingues; il rend bilingue le plus faible et dispense le plus fort, et il appelle cela égalité parce que les deux langues figurent dans le même article.
L'immigrant, dans ce système, n'a aucune faute à porter; il fait ce que n'importe qui ferait. Arrivant dans un pays où une langue ouvre le continent, le marché, les études, la carrière et le reste du monde, et où l'autre n'est garantie qu'à titre de droit qu'on peut invoquer devant certaines institutions, il apprend la première, et il aurait tort d'apprendre la seconde s'il n'a qu'une vie et qu'un budget de temps. L'État bilingue ne lui donne aucune raison de faire autrement — il lui garantit même qu'il n'aura jamais à le faire, puisque le service en anglais lui est acquis partout. Hors Québec, le fédéral s'est fixé en 2003 une cible de 4,4 % d'immigration francophone qu'il n'a atteinte, pour la première fois, que près de vingt ans plus tard, pendant que le poids du français reculait à chaque recensement; on ne compense pas une pente par une cible.
Le Québec a connu exactement la même pente avant 1977, et ce n'était pas davantage une affaire de mauvaise volonté : à Saint-Léonard, les enfants des immigrants italiens allaient à l'école anglaise notamment parce que c'était la langue de l'ascension, et toutes les lois d'avant la Charte, qui laissaient le libre choix, ne faisaient qu'organiser cette gravité. Le libre choix entre deux langues inégales n'est pas un choix, c'est une pente, et le bilinguisme qui n'oblige personne laisse simplement la pente faire son travail.
C'est le raisonnement qui a mené le Québec à refuser le modèle. La commission Laurendeau-Dunton avait proposé, dans les années soixante, un partenariat égal entre deux peuples fondateurs; Ottawa en a retenu le bilinguisme institutionnel, des droits individuels portés par la personne où qu'elle se trouve, et la Loi sur les langues officielles de 1969. Le Québec, en 1977, a pris l'autre voie, celle de la langue commune sur un territoire — ce que Jean Laponce, quelques années plus tard, allait théoriser en montrant que deux langues en contact ne coexistent durablement que si la plus faible dispose d'un territoire où elle est la langue normale de la vie publique. Dans De la langue commune., cette voie est défendue pour elle-même; ici, il suffit d'en tirer la logique : on avait compris que la symétrie juridique entre deux langues de poids inégal produit, dans les faits, l'assimilation de la plus faible, et que seule une asymétrie en droit, en faveur de la langue menacée, permet d'approcher quelque chose comme l'égalité réelle.
L'objection est connue : le Québec refuserait donc à ses anglophones ce qu'il réclame pour les francophones ailleurs. Elle ne tient pas devant l'inventaire. Les anglophones du Québec disposent d'un réseau scolaire de la maternelle à l'université, de trois universités dont l'une parmi les plus réputées du pays, d'hôpitaux, de cégeps, de médias, d'institutions qu'aucune minorité francophone hors Québec n'a jamais approchées, ni au Manitoba ni même en Acadie. La langue commune n'abolit pas la langue de la minorité; elle refuse seulement que la langue la plus forte devienne la langue par défaut de tout le monde. C'est très précisément ce que le bilinguisme canadien, sous couvert d'égalité, n'a jamais refusé.
Il y a quelque chose de juste, au fond, à ce que ce soit un Anishinaabe qui rappelle tout cela à l'Assemblée du Manitoba. Le français, là-bas, n'est pas d'abord la langue d'une majorité venue d'ailleurs; il fut la langue de la Rivière-Rouge, des Métis, de Riel, la langue de ceux qui ont fondé la province avant qu'on la leur retire, et un premier ministre des Premières Nations qui la parle par choix, appris à l'école d'immersion, ne revendique rien pour son peuple ni contre l'autre — il exerce un droit qui appartient à la province entière, et c'est ce qu'on lui reproche.
Ce n'est pas seulement une ironie de l'histoire. De la fausse minorité. montrait qu'une tutelle sous province et une tutelle sous réserve restent deux formes d'une même opération, sans qu'aucune ait à se mesurer à l'autre : l'Acte des Sauvages de 1876 et l'Official Language Act de 1890 sortent du même atelier, à quatorze ans d'écart, sous la même main qui retirait aux uns leur gouvernement et aux autres leur langue. Que le fils d'un survivant des pensionnats défende à l'Assemblée le droit de ceux qu'on a mis en province, c'est la jonction retrouvée de deux peuples que la tutelle avait pris soin de tenir séparés — et la Grande Paix, plutôt que la Conquête, comme modèle de ce que pourrait être leur rapport.
Dans Des alliances., on demandait ce qu'on exige de celui qui tend la main, et l'on dénonçait l'allié de vitrine — celui qui occupe le micro, réclame le crédit, se place au centre du récit et disparaît quand le soutien devient coûteux —, en même temps que le remède qui aggrave le mal, ce test de conformité verbale qui sélectionne les plus dociles plutôt que les plus fiables. Le geste de Kinew en est l'exact contraire, et c'est pourquoi il faut le nommer ainsi. Il ne parle pas à la place des francophones, il ne leur emprunte aucun vocabulaire, il ne réclame aucun crédit — il nie même que le geste ait quoi que ce soit d'exceptionnel —, et il paie, puisque c'est lui qui encaisse l'accusation de politisation. Une alliance, au sens que l'étymologie a gardé, est un pacte entre souverainetés distinctes, où chacun reste ce qu'il est et prête sa force à l'autre; un Anishinaabe qui exerce le droit d'un autre peuple fondateur sans se fondre en lui ni le revendiquer pour soi en est l'image la plus nette qu'on ait vue depuis longtemps.
Kinew fait l'inverse de ce que le système attend. Le bilinguisme canadien a toujours fonctionné à la condition tacite que le droit des francophones reste un droit dormant, invoqué dans les formulaires, honoré dans les cérémonies, toléré tant qu'il ne remplace jamais l'anglais; et le jour où quelqu'un l'exerce pleinement, trois jours de suite, sans se répéter, il découvre que la tolérance était tout ce qu'on lui avait consenti. Un droit qu'on n'exerce que lorsqu'il ne dérange personne n'est plus un droit, c'est une tolérance; et la traduction simultanée existe pour qu'on puisse parler sa langue, non pour dispenser les autres de l'entendre.
Il aurait pu le dire dans les deux langues. Il l'a dit dans l'une des deux, celle que la loi lui donne et que l'usage voudrait lui reprendre — et c'est exactement ce que ses critiques ne lui pardonnent pas, parce qu'ils ne demandent pas le bilinguisme : ils demandent l'anglais, avec le français en sous-titre.