Un homme médite depuis six ans. Il fait du vipassana le matin, il fait circuler l'énergie le soir, il a lu ce qu'il fallait des deux côtés et n'a trouvé nulle part l'endroit où l'un des deux enseignements nierait l'autre; personne ne lui a jamais dit que l'attention nue interdisait la circulation, personne ne lui a jamais dit que la circulation méprisait l'attention nue. Il est cohérent, au sens ordinaire du mot: on pourrait aligner côte à côte tout ce qu'il tient pour vrai, et rien ne se heurterait. Et pourtant il ne va nulle part. Il a des états, il a des retours, il a des semaines où quelque chose s'ouvre et des mois où tout se referme, il a de l'expérience — beaucoup — et pas de déplacement.
Devant cela, on cherche la contradiction, et comme on ne la trouve pas, on conclut que le problème est ailleurs: pas assez de discipline, pas assez de temps, pas assez de sincérité, pas le bon maître. C'est presque toujours faux, et c'est faux d'une manière instructive, parce que l'erreur ne porte pas sur le diagnostic mais sur l'endroit où l'on a cherché. On a cherché entre les énoncés. Il existe une classe entière de dommages qui ne passent jamais par les énoncés, qui ne laissent aucune trace dans ce qu'on croit, et qui n'apparaissent que dans ce qu'on fait — deux choses qui ne se contredisent pas d'un mot, et qui s'annulent intégralement en acte.
Un cours en miracles — dicté à Helen Schucman entre 1965 et 1972 avec l'aide de William Thetford, publié en 1976 — pose la chose au chapitre huit de son Texte, dans la section sur la direction du curriculum. Un programme d'études qui veut dire quelque chose ne peut pas être incohérent; planifié par deux enseignants dont chacun croit à l'inverse de l'autre, il ne peut pas s'intégrer; mis en œuvre par les deux à la fois, chacun ne fait qu'interférer avec l'autre. Et vient la phrase qui compte, celle qui décrit un état plutôt qu'elle n'énonce une doctrine: cela produit des « fluctuations, mais pas le changement ».
Prise telle quelle, la citation ne démontre pas ce qu'on veut lui faire démontrer ici, et il vaut mieux le dire tout de suite que se le faire dire. Son exemple est celui de deux enseignants aux idées diamétralement opposées: c'est un cas de ce qui se contredit et se nuit, le cas le plus facile, celui que tout le monde voit venir. Elle ne parle pas, en apparence, de ce qui se nuit sans se contredire.
Sauf qu'elle contient beaucoup mieux que son exemple. Regardons où elle place exactement le dommage. Pas dans le contenu des deux doctrines, mais dans deux choses distinctes: l'impossibilité d'intégrer un plan à deux mains, et la simultanéité de la mise en œuvre. Ce sont deux propriétés formelles, et ni l'une ni l'autre ne demande que les contenus s'opposent. Deux plans peuvent être parfaitement compatibles ligne à ligne et ne pas s'intégrer, parce qu'intégrer n'est pas additionner. Deux mises en œuvre peuvent se contrarier sans qu'aucune des deux ne prétende quoi que ce soit contre l'autre, parce que se contrarier n'est pas se contredire. Et le signe clinique donné à la fin ne fait aucune mention du contenu: il décrit un régime de mouvement. Ça bouge et ça ne se déplace pas.
Autrement dit, le passage fournit le critère et pas le cas. Le cas, on l'a partout autour de soi dès qu'on cesse d'exiger de l'opposition doctrinale pour reconnaître de la nuisance.
Le mot juste est celui que le passage emploie lui-même: interférer. Il ne faut pas l'entendre comme une métaphore polie pour se battre, mais dans son sens strict, celui de la physique des ondes, parce que ce sens décrit exactement le phénomène dont il est question et qu'il en décrit aussi la limite.
Deux ondes de même nature et de même fréquence qui se propagent en sens contraire dans le même milieu produisent une onde stationnaire. Il n'y a là aucun conflit, au sens où rien ne s'oppose à rien: les deux ondes sont du même type, chacune obéit à la même loi, aucune n'a de propriété qui nierait l'autre, et si on retirait la seconde, la première continuerait tranquillement son chemin. Rien n'est détruit non plus: l'énergie est intégralement conservée, elle est même parfaitement visible, ça vibre, ça oscille, il y a des ventres et des nœuds, un observateur pressé dirait qu'il se passe énormément de choses. La seule chose qui a disparu, c'est la propagation. L'onde n'avance plus.
Il faut donc entendre nuire dans un sens précis, sans quoi le sous-titre promet un dégât que la démonstration ne livrera pas. Ce qui se nuit sans se contredire ne s'abîme pas: ça s'immobilise. Le tort n'est pas un ajout de dommage, c'est un retrait de déplacement. C'est pourquoi il est si difficile à repérer de l'intérieur — il n'y a rien à constater, aucune perte, aucune blessure, aucune ruine; il n'y a qu'une absence d'avancement, et l'absence d'avancement se confond avec la lenteur, laquelle passe partout pour une vertu spirituelle.
D'où la charnière, qui est toute la thèse et qu'on peut poser en une phrase: deux doctrines se contredisent au niveau des énoncés, deux disciplines se nuisent au niveau des opérations. Ce sont deux étages, et rien ne garantit qu'ils communiquent.
Une contradiction est une relation entre deux propositions: l'une affirme ce que l'autre nie, et il suffit de les mettre côte à côte pour la voir. Une interférence est une relation entre deux gestes: chacun défait ce que l'autre installe, et on ne la voit jamais en mettant les gestes côte à côte, parce que les gestes ne se lisent pas, ils s'exécutent, et ils ne s'exécutent que dans un seul appareil, qui est l'homme qui les fait. C'est là que la vérification échoue. Nous savons tous vérifier une compatibilité doctrinale — il suffit de lire — et nous n'avons aucune habitude de vérifier une compatibilité opératoire, qui demanderait de savoir ce que chaque pratique fait réellement à celui qui la fait, ce qui n'est écrit nulle part et ce qu'aucun des deux livres n'a de raison de dire, chacun étant écrit comme s'il était seul au monde.
La conséquence est celle qui coûte: la compatibilité des doctrines ne prédit rien du tout sur la compatibilité des pratiques. On peut adhérer sans la moindre incohérence à deux enseignements et se rendre parfaitement immobile en les pratiquant tous les deux. La cohérence intellectuelle n'est pas un certificat, elle est seulement une vérification faite au mauvais étage.
Reste à dire pourquoi les opérations se contrarient alors que les énoncés s'accordent. La réponse est déjà écrite ailleurs dans ce corpus, dans un essai dont le sous-titre disait: ou de ce que chacune s'interdit. Une discipline ne tient pas sa force de ce qu'elle prescrit, ou pas seulement; elle la tient au moins autant de ce qu'elle refuse de faire. Vipassana ne travaille que parce qu'il ne fait rien de ce qui monte; la retenue ne travaille que parce qu'elle ne dit pas ce qui pouvait être dit; la disponibilité ne travaille que parce qu'elle ne dirige pas.
Or une interdiction et une prescription ne sont pas du même ordre grammatical. Elles ne peuvent pas se contredire, au sens strict, puisqu'elles ne sont même pas des affirmations sur le monde: l'une dit ne fais pas ceci, l'autre dit fais cela, et deux impératifs qui portent sur des objets différents n'ont aucun moyen logique de se heurter. Ils ne se heurtent que dans l'homme, et là ils se heurtent complètement, parce que combiner deux sentiers, c'est très exactement importer dans chacun l'opération que l'autre s'interdisait. On croit ajouter une ressource. On retire à chacune des deux ce qui la faisait fonctionner.
Voilà pourquoi le dommage échappe à la vérification doctrinale: il ne se produit pas entre deux choses dites, mais entre une chose dite et une chose tue, entre ce qu'un enseignement prescrit et ce qu'un autre passe sous silence parce qu'il ne lui viendrait pas à l'idée que quelqu'un le fasse.
L'objection est immédiate, et elle est forte, et il faut la donner dans sa version dure plutôt que dans sa version commode: toutes les traditions vivantes sont des composés. Le bouddhisme n'est entré en Chine qu'en empruntant le vocabulaire taoïste, au point qu'on a nommé la méthode — l'appariement des concepts — et le chan en est sorti, qui n'est ni l'un ni l'autre et qui a tenu quinze siècles. Le corpus théosophique est explicitement une synthèse. Un cours en miracles lui-même est un composé, qui parle la langue chrétienne avec la grammaire de la psychologie clinique de son époque, et qui ne s'en cache pas. Si le mélange stérilise, comment tout cela a-t-il pu produire autre chose que des fluctuations?
La réponse tient dans le critère, à condition de le formuler correctement. Ce qui nuit n'est pas le nombre des sources, c'est le nombre des curriculums simultanés. Une tradition qui absorbe une autre tradition ne les fait pas fonctionner en parallèle: elle refond les interdictions les unes dans les autres, sur des générations, et ce qui en sort est un seul programme, avec un seul jeu de refus, qu'un homme peut suivre sans avoir jamais à arbitrer. Le chan n'est pas du bouddhisme plus du taoïsme pratiqués le même matin; c'est une troisième chose, dont les interdits sont cohérents entre eux. La composition est un travail achevé en amont par une lignée. Le mélange est un arbitrage laissé en aval à un homme seul, qui le refait chaque jour et qui n'a aucun moyen de le trancher.
Cela dit, l'objection laisse un résidu qu'il serait malhonnête d'effacer, et je le garde: rien dans ce que j'avance ne permet de prédire à l'avance quelles combinaisons s'intégreront et lesquelles s'annuleront. Je peux dire où le dommage se produit quand il se produit; je ne peux pas dire d'avance qu'il se produira, et aucune des doctrines dont je me sers ne le peut davantage. C'est un fait que mon cadre n'explique pas.
Il faut dire ici d'où je parle, parce que la suite en dépend et qu'un cadre non déclaré devient indiscutable. J'écris depuis le cadre théosophique des sept rayons et depuis Un cours en miracles, deux corps de doctrine qui ne s'accordent pas entre eux sur la question de savoir s'il y a une distance à franchir, et que je ne prétends pas ici réconcilier. Leur statut, dans ce texte, est celui d'un horizon: ils choisissent la question, ils ne fournissent aucune réponse de fait, et si on les retire, l'argument sur les énoncés et les opérations tient encore entièrement.
Et il faut dire aussi ce qui n'est pas retiré, parce que ce texte pourrait passer pour la rétractation d'un autre. La pluralité des sentiers reste vraie. Sept rayons, sept manières d'aller, des voies qui ne se ressemblent pas et qui mènent au même endroit: rien de tout cela n'est atteint par ce qui précède, et c'est même la condition pour que le problème existe. S'il n'y avait qu'un chemin, il n'y aurait pas d'interférence, il n'y aurait que de l'erreur. Le tort n'est pas dans les sentiers, qui sont bons, ni dans leur nombre, qui est nécessaire. Il est dans le marcheur qui les tient tous les deux en même temps. Ce qui distingue le sentier du mélange n'est pas la vérité de l'un et la fausseté de l'autre, c'est la succession et la simultanéité — on peut changer de voie, personne n'a jamais pu en emprunter deux, et pour la même raison purement formelle qui fait qu'un curriculum à deux enseignants ne s'intègre pas.
Maintenant qu'on tient la distinction, elle sert bien au-delà des pratiques, et elle éclaire l'endroit d'où venait la citation.
Une contradiction est une relation entre deux termes de même statut. Pour nier une proposition, il faut être une proposition; pour s'opposer à une réalité, il faut en être une. C'est une exigence de rang, et non de force. Or si l'on suit la doctrine jusqu'au bout — et je rappelle que je la déclare comme doctrine et non comme fait —, l'ego n'est pas entier, et ce qui n'est pas entier n'a pas le rang qu'il faudrait pour occuper la place du second terme. Il ne peut donc pas contredire Dieu. Il ne peut qu'interférer.
Ce qui veut dire que la mise en scène des deux enseignants diamétralement opposés est elle-même une concession pédagogique: une symétrie fabriquée, offerte à quelqu'un qui ne peut pas encore penser un choix dont l'un des deux termes n'a pas de consistance. On lui donne deux professeurs pour qu'il puisse en congédier un. Il n'y en a jamais eu deux. Et le choix, une fois la symétrie retirée, cesse d'être une délibération entre deux options: on ne peut pas choisir l'ego, non parce que ce serait mal, mais parce qu'il n'y a rien là à choisir; ce qui reste comme unique option non fictive est ce qui est entier, et être entier est tout ce que Dieu est.
Deux systèmes qui n'ont rien emprunté à celui-là arrivent à la même impossibilité, ce qui vaut la peine d'être noté sans en faire une preuve. Spinoza, à la trente-troisième proposition de la deuxième partie de l'Éthique: il n'y a rien de positif dans les idées qui fasse qu'on les dise fausses. Le faux n'est pas une chose, c'est une privation. Et bien avant lui, la doctrine augustinienne du mal comme privatio boni, qui refuse au mal toute substance propre et n'en fait qu'un défaut d'être. Trois traditions sans contact arrivent à la même conclusion formelle: ce qui n'est pas entier ne produit pas d'effet positif. Ce n'est pas une convergence qui démontre; c'est une convergence qui indique que la propriété tient à la logique du problème plutôt qu'à la révélation particulière d'un texte.
On dit souvent, dans ces parages, que l'illusion existe même si elle n'existe pas, et on tient le paradoxe pour une profondeur. Ce n'en est pas une; c'est un statut mal nommé. L'ego n'est pas une chose qui aurait un être diminué, une créature de rang inférieur qu'on aurait logée quelque part entre l'être et le néant. Il est une opération en train d'être exécutée. Son mode d'existence est entièrement celui de la mise en œuvre — exactement comme le second enseignant de la citation, qui n'existe que tant que quelqu'un est en train de mener son programme. C'est un verbe que nous avons pris pour un nom, et toutes les difficultés qu'on rencontre à le situer dans l'être viennent de cette faute de grammaire.
La conséquence pratique est considérable, et elle est la seule chose vraiment utile de tout ce texte. On ne détruit pas une figure d'interférence en l'attaquant. Il n'y a rien à attaquer: les nœuds ne sont pas des objets, ce sont des endroits où deux choses s'annulent, et frapper dessus ne fait qu'ajouter une troisième source au désordre. On coupe une des deux sources, et la figure disparaît sans avoir jamais été combattue — ce qui n'est pas une manière élégante de dire qu'on s'en désintéresse, puisque couper une source est justement ce qui coûte.
C'est ici que le vieux paradoxe se dénoue. Un cours en miracles a une section intitulée « je n'ai besoin de rien faire »; le ne-pas-faire toltèque exige la discipline d'une vie entière; et l'on croit devoir arbitrer entre les deux. Il n'y a pas à arbitrer, si le non-faire à l'égard de l'ego est le meilleur faire à l'égard de Dieu. L'opération soustractive cesse alors d'être une privation d'action: elle devient la seule action dont le sujet ne soit pas lui-même l'obstacle. Un homme qui déblaie une source travaille dur et ne fabrique pas d'eau; il retire ce qui empêchait, et ce qui coulait déjà se remet à couler de soi. Cesser d'exécuter l'ego n'est pas s'abstenir: c'est la seule chose qu'on puisse faire qui laisse quelque chose d'entier se manifester, parce que ce qui est entier n'attendait rien d'autre qu'un milieu où ne pas être annulé.
Et l'effort, dans ce régime, a une propriété logique singulière que j'ai déjà eu à formuler: son succès est la disparition du sujet qui le fournissait. Ce n'est pas une figure de style. Une source qu'on coupe ne laisse pas derrière elle un coupeur triomphant; elle laisse une onde qui se propage.
De là une proposition qui est peut-être la plus consolante de toute cette doctrine: la peur ne peut pas détruire l'amour, elle ne peut qu'en retarder l'expression. Et il faut voir que dans la figure retenue, ce n'est pas une image. Une interférence ne détruit aucune énergie, elle en suspend la propagation; retarder sans détruire n'est pas une manière approximative de décrire ce que fait la peur, c'est littéralement ce que fait une onde qui en rencontre une autre. On peut donc dire la phrase au sens propre, ce qui est rare pour une phrase de ce genre.
Et c'est précisément parce qu'on peut la dire au sens propre qu'il faut immédiatement dire ce qu'on n'a pas le droit d'en faire.
Car la suite vient toute seule: si ce n'est qu'un délai, ultimement rien n'est changé. C'est vrai dans le cadre, et c'est une réponse métaphysique donnée à une objection morale. L'objection n'a jamais porté sur l'issue; elle porte sur l'intervalle. Répondre à qui souffre maintenant que la durée est nulle au regard de l'éternité, c'est appliquer à une question posée en bas le critère qui vaut en haut, et le transfert de critère est la faute unique, celle dont toutes les autres dérivent. La relativité morale du sommet n'autorise jamais celle de la base.
Le texte a d'ailleurs de quoi répondre sans commettre ce transfert, et sa réponse est plus dure que la version consolante. Le temps y est lui-même une production de la séparation; le délai n'est donc pas une durée réelle pendant laquelle on attendrait quelque chose, il est le nom que prend l'opération tant qu'elle se poursuit. Ce qui retire à la proposition tout usage rassurant: elle ne dit pas ça ira, elle dit ce que tu appelles attendre est le nom de ce que tu es en train de faire. On voit la différence de coût entre les deux formulations, et laquelle des deux se vend.
Il reste alors la seule question qui ait une portée pratique, et c'est celle du coût, non celle de l'issue. Un délai peut être métaphysiquement nul et n'être pas gratuit, parce que quelqu'un le porte. Quand celui qui retarde en paie l'intervalle, on a affaire à une discipline en retard, ce qui n'appelle aucun jugement. Quand il le fait porter à un autre, on a Pamina devant un silence qui ne dit rien: l'épreuve est celle de Tamino, et le prix est payé par elle. Un vide n'est jamais neutre, et un délai non plus.
On notera enfin que le relativisme absolu, celui du tout est parfait, ne pousse à rien, au sens strict: il ne produit jamais la décision de continuer, il produit une non-interruption. Ce qui est parfaitement cohérent avec tout ce qui précède, puisqu'une opération qu'on ne coupe pas se maintient d'elle-même sans qu'aucun choix ait jamais eu à être formé. C'est ce qui rend cette vulgate si efficace: elle n'a jamais à convaincre personne de faire quoi que ce soit.
D'où une règle que je place dans le texte et non en note, parce qu'elle est la seule protection dont ce genre de proposition dispose. La thèse selon laquelle l'illusion n'ajoute rien à ce qui est réel peut être tenue, elle ne peut pas servir à répondre à une question de conduite. Elle est irréfutable au sens plein — aucune durée finie ne pourra jamais la contredire, puisque toute durée finie est ce qu'elle prédit —, et j'ai décidé ailleurs de ne pas tenir cette irréfutabilité pour un défaut: elle est le prix d'une métaphysique qui refuse de descendre. Mais une proposition irréfutable qui se met à trancher des questions de conduite ne fait plus de la métaphysique, elle fournit une dispense. Et c'est très exactement la contrefaçon dont le Cours se garde lui-même quand il avertit qu'un pardon qui sert à détruire est pire que l'absence de pardon, parce qu'il en prend l'apparence. Ce qui vaut du pardon vaut ici mot pour mot: une irréalité qui sert à ne pas répondre est pire qu'un refus de répondre, parce qu'elle en a l'air d'une réponse.
Le point faible de tout ce qui précède est le même que celui de tous les diagnostics rétrospectifs: le critère peut servir d'alibi. Quiconque stagne pourra conclure qu'il mélangeait, quiconque doute pourra dire à un autre qu'il a deux maîtres, et la thèse absorbera tout, y compris ce qui la contredit. Il lui faut donc une épreuve qui décide d'avance, et non après coup, et cette épreuve ne peut se faire qu'en pratiquant.
Je propose celle-ci, qui est une ablation. Observer d'abord le cycle de l'oscillation — le temps qu'il faut pour revenir au même point. Retirer ensuite l'une des deux pratiques pour une durée fixée avant de commencer, plus longue que ce cycle. Si le régime de mouvement change, le doublement des sources en était la cause. S'il ne change pas, il ne l'était pas, et l'explication doit être cherchée ailleurs — insuffisance, mauvais moment, autre chose. La condition qui donne à l'épreuve sa valeur est que la durée soit fixée avant, faute de quoi on l'ajustera jusqu'à obtenir ce qu'on voulait démontrer.
D'autres praticiens peuvent aussi m'opposer ce que je n'ai pas vu: deux disciplines conservant chacune ses interdictions intactes, menées simultanément, et produisant du déplacement plutôt que de la fluctuation. Non pas deux doctrines conciliées dans la tête de quelqu'un, ce qui ne prouve rien, mais deux jeux de refus incompatibles tenus tous les deux, et un mouvement quand même. Je n'en connais pas; je n'ai aucun moyen de démontrer qu'il n'y en a pas, et c'est de la pratique d'un autre que viendrait la correction, pas d'un argument.
Et il y a ce que le critère m'a coûté, sans quoi il aurait été taillé pour ne rien coûter. Il m'a retiré deux choses que j'aurais bien voulu garder: le contrôle du souffle et le recours à l'imagination, dont aucun ne contredit d'un seul mot ce que je pratique par ailleurs, et dont chacun défait ce que la disponibilité installe — l'un parce que régler son souffle est encore une manière de tenir le laisser-aller sous contrôle, l'autre parce que fabriquer une image occupe la place de ce qui devait apparaître. Aucun des deux n'est mauvais. Ils sont, chez moi, la seconde source. Je sais cela d'un savoir de pratique, et c'est le genre de savoir qui ne se transporte pas dans un texte: je peux le montrer à qui pratique, je ne peux pas le prouver à qui lit.
Une onde stationnaire est belle à regarder. Elle a des nœuds réguliers, des ventres qui montent et qui descendent, une géométrie propre, et rien n'y est perdu; on peut passer une vie devant, à noter les états, à mesurer les amplitudes, et à prendre le compte rendu de ses oscillations pour l'histoire de son avancement. Rien ne s'y contredit et rien n'y avance. Et la seule chose à y faire n'est pas d'ajouter, ni de croire mieux, ni de comprendre davantage: c'est de couper une source, et de constater qu'aussitôt, ce qui n'avait jamais cessé d'être là se remet à se propager.