Imagine. La chanson est belle, on ne va pas faire semblant du contraire — la mélodie descend comme une prière, le piano avance à petits pas, la voix promet quelque chose qui ressemble à la douceur. Et c'est précisément le problème, parce que la beauté d'une chose n'a jamais garanti la justesse de ce qu'elle dit, et que depuis cinquante ans on chante cet hymne les yeux fermés sans regarder ce qu'il propose réellement, ce qu'il faudrait retirer du monde pour que sa promesse tienne.
Car écoutez la grammaire du morceau : pas de paradis, pas de pays, pas de possessions, pas de religion. Chaque couplet enlève quelque chose. La paix qu'on nous fait imaginer n'est pas construite, elle est obtenue par soustraction — on retire les sources de friction une à une, comme on désamorce une bombe, et ce qui reste à la fin, ce n'est pas l'humanité réconciliée, c'est l'humanité réduite. Une unité par appauvrissement du réel.
C'est l'erreur par excellence d'un certain progressisme contemporain, celle qu'on retrouve partout où l'on confond l'harmonisation des différences avec leur suppression : croire que la diversité du phénomène humain est le problème, quand le problème a toujours été ce qu'on en fait. On ne pacifie pas un chœur en faisant taire les voix ; on obtient le silence, et le silence n'est pas la paix, il en est l'imitation la plus grossière.
Soyons justes avec Lennon, parce que la justesse est exactement ce qu'on défend ici. Dans sa dernière grande entrevue, celle accordée à David Sheff en 1980, il précisait que le vers ne visait pas Dieu mais les dénominations — le réflexe du mon-Dieu-est-plus-gros-que-le-tien, la religion comme drapeau de guerre, le sectarisme qui tue au nom de ce qui devait relier. Sa cible était réelle, et elle mérite d'être visée ; personne n'a besoin qu'on défende les bûchers.
Mais le texte dit ce que le texte dit. And no religion too — tout est balayé d'un geste, le sectaire et le mystique, le fanatique et le contemplatif, l'inquisiteur et le moine qui n'a jamais levé la main sur personne. Lennon n'a pas fait dans la chanson le travail de distinction qu'il faisait en entrevue, et une œuvre appartient à sa lettre plus qu'aux intentions de son auteur ; depuis un demi-siècle, Imagine est reçue, chantée, brandie comme un hymne à l'homogène — la preuve que l'intention ne protège de rien quand la grammaire dit le contraire.
Et la grammaire, ici, est celle d'un état terminal. La paix d'Imagine n'est pas un travail, elle est un aboutissement ; elle ne demande rien aux hommes sinon d'avoir moins de choses à défendre, moins de choses à aimer, moins de choses à être. Elle ne traverse pas le conflit, elle le contourne en supprimant ses conditions de possibilité — ce qui revient à supprimer, du même geste, les conditions de possibilité de à peu près tout ce qui fait qu'une vie humaine a un contenu.
Il existe une figure littéraire qui incarne exactement cette logique, et ce n'est pas un pacifiste : c'est Sauron. On se trompe sur lui quand on en fait un agent du chaos — Sauron ne propose pas le chaos, il propose l'ordre. Un anneau pour les gouverner tous : c'est un projet d'unification, le plus ambitieux de son monde. Et la paix de Mordor existe, elle est même parfaite ; plus aucun conflit entre les peuples quand il n'y a plus de peuples, seulement des fonctions dans une machine unique, des rouages qui ne se disputent pas parce que les rouages ne se disputent jamais.
Tolkien avait un mot pour cela : la Machine. Il l'écrivait avec une majuscule, dans ses lettres, pour nommer ce qu'il tenait pour la tentation fondamentale — la volonté de dominer le réel plutôt que de le cultiver, de plier les choses et les êtres à un plan plutôt que de les laisser croître selon leur nature. Il avait vu la Machine de près, dans les tranchées de la Somme, puis dans les totalitarismes qui promettaient chacun, à leur manière, un monde enfin unifié. Il savait que l'uniformité n'est pas l'échec de ces projets ; elle en est le but.
La paix de Sauron ne peut pas venir avant que tout le monde soit pareil — c'est sa définition même. Elle n'arrive pas après la victoire, elle arrive après l'effacement ; elle ne réconcilie pas les différences, elle les rend impossibles. Et si l'on met côte à côte cette paix-là et celle d'Imagine, on découvre avec un certain malaise qu'elles partagent la même syntaxe : un monde d'où l'on a retiré ce qui distingue, et qu'on appelle paisible parce qu'il ne reste plus rien pour se disputer. La paix du cimetière et la paix de la machine sont la même paix.
Le contrepoint est dans la même œuvre, et ce n'est pas un hasard si c'est lui qui gagne. La Communauté de l'Anneau, ce sont neuf marcheurs de peuples différents — hommes, elfe, nain, hobbits, magicien — qui ne fusionnent jamais. Gimli reste nain jusqu'au bout, avec sa hache, sa rancune héréditaire et son culte des cavernes ; Legolas reste elfe, avec son arc, sa mémoire longue et son mal de la mer. Leur amitié vaut quelque chose précisément parce qu'elle traverse une différence maintenue — elle ne l'abolit pas, elle ne la relativise même pas, elle la porte.
Et regardez ce que produit la victoire contre Sauron : pas un monde unifié. Les royaumes restent distincts, les Elfes partent vers l'Ouest, les Hobbits retournent à leur Comté et referment la porte ronde derrière eux. Le mal vaincu, personne ne propose de fonder l'humanité unique ; chacun rentre chez soi, et c'est cela, la victoire — que chacun ait encore un chez-soi où rentrer. L'alliance, pas la fusion. La paix comme accord entre des voix qui restent des voix.
On n'a pas besoin d'aller chercher cette paix-là dans la fiction ; elle a eu lieu, ici, à l'été 1701. La Grande Paix de Montréal : trente-neuf nations autochtones, les Cinq-Nations iroquoises, les nations des Grands Lacs, et la Nouvelle-France, réunies pendant des semaines de palabres, de wampums échangés, de calumets et de discours — et au bout, une paix qui allait tenir. Trente-neuf nations qui restent trente-neuf nations et qui font la paix quand même. Personne, autour de ces feux, n'a demandé à personne de cesser d'être ce qu'il était ; personne n'a proposé qu'on imagine un monde sans Hurons, sans Iroquois, sans Français, pour que le sang cesse de couler.
C'est même l'inverse : la diplomatie de 1701 fonctionne parce que chaque nation parle en son nom propre, avec ses protocoles, ses métaphores, ses morts à pleurer et ses griefs à déposer. La paix n'y est pas un état d'où le conflit a été soustrait ; elle est un travail, une architecture, un entretien — quelque chose qu'on renouvelle, qu'on répare, qu'on tient à bout de bras entre des peuples qui restent parfaitement capables de se nuire et qui choisissent, cérémonie après cérémonie, de ne pas le faire. Voilà une paix qui mérite le nom, et elle a été signée à Montréal deux cent soixante-dix ans avant qu'on nous demande d'imaginer le contraire.
Reste la question spirituelle, parce que c'est elle, au fond, que Lennon croyait régler. Admettons un instant — et les traditions les plus sérieuses l'admettent depuis longtemps — que les religions ne soient pas des erreurs concurrentes mais des filtres différents d'une même source ; des langues distinctes pour dire ce qui déborde toute langue, des angles de réception d'une lumière qu'aucun angle n'épuise. Alors abolir la diversité religieuse, ce n'est pas dégager la vérité de ses déguisements : c'est appauvrir la réception du réel lui-même, fermer des fenêtres en croyant abattre des murs.
Et ce qui resterait après l'abolition ne serait pas la vérité nue. Ce serait un seul filtre — celui qui a survécu, celui du siècle, celui de la chanson — qui se prendrait pour l'absence de filtre. Une croyance qui ne connaît pas son propre nom, une religion qui se croit sortie de la religion, et qui pour cette raison même échappe à toute critique, puisqu'on ne critique pas ce qu'on ne voit pas. C'est peut-être la définition la plus exacte de la pensée unique : non pas une pensée qui interdit les autres, mais une pensée qui a oublié qu'elle en est une.
Le sectarisme que Lennon visait mérite d'être combattu — mais on ne guérit pas le mon-Dieu-est-plus-gros-que-le-tien en supprimant les dieux, pas plus qu'on ne guérit la guerre en supprimant les nations ou la jalousie en supprimant l'amour. On le guérit en apprenant à tenir plusieurs vérités dans la même pièce sans qu'elles s'entretuent ; ce qui est plus difficile, plus lent, moins chantable — et seul réel.
Il y a donc deux grammaires de la paix, et tout le reste en découle. La première obtient l'unité par soustraction : elle retire les pays, les biens, les dieux, les appartenances, et appelle paix le silence qui s'installe quand il ne reste plus rien à défendre. C'est la paix d'Imagine, c'est la paix de Mordor, et qu'elles se ressemblent devrait nous inquiéter davantage que ça ne le fait — l'une est chantée par un homme doux au piano blanc, l'autre régnerait depuis Barad-dûr, mais toutes deux ne peuvent venir qu'une fois tout le monde pareil.
La seconde est une paix de tension maintenue. Elle ne supprime pas les différences, elle les honore ; elle ne rêve pas d'un monde où plus rien ne peut s'opposer, elle travaille dans un monde où tout le peut et où l'on choisit que non. C'est la paix des neuf marcheurs, c'est la paix des trente-neuf nations ; c'est la seule qui laisse debout, à la fin, des êtres qui valent la peine d'être en paix. L'autre ne pacifie que des ombres.
Imaginez ça.