Il y a un mot qu'on oublie trop vite dans le débat sur la souveraineté : natio. Naître. Naissance. La nation, avant d'être une construction juridique, avant d'être un État, une constitution, un drapeau reconnu par les instances multilatérales, c'est un fait biologique et culturel — on y entre par la naissance, dans une langue, dans une mémoire, dans un air particulier du monde. Mon certificat de naissance l'atteste. Pas Ottawa, pas la Couronne, pas la Loi constitutionnelle de 1982. Un document d'état civil qui précède toutes les querelles institutionnelles et qui dit, simplement : tu es né ici, dans cette langue, dans ce peuple. Mon certificat de naissance du Québec.
Le Québec n'est peut-être pas encore un pays au sens du droit international — quoique la question mérite d'être posée autrement — mais il demeure une nation au sens plein et premier du terme. Une nation n'a pas besoin de la permission d'un autre État pour exister. Elle existe parce que des gens y sont nés, y ont vécu, y ont transmis quelque chose. Nier cela au nom des structures constitutionnelles canadiennes, c'est confondre la carte et le territoire — c'est croire que la réalité attend l'aval de la loi pour avoir lieu.
Ce glissement est pourtant au cœur de la stratégie fédéraliste : déplacer le débat du fait vers la légitimité institutionnelle, forcer la nation québécoise à justifier son existence dans un cadre que d'autres ont défini pour elle. Et quand l'argument juridique s'épuise, on convoque les Autochtones.
L'argument est connu jusqu'à l'usure : le Québec ne peut pas revendiquer la souveraineté sans régler d'abord sa dette envers les Premières Nations. L'argument a l'air moral. Il est en réalité une manœuvre — et une manœuvre particulièrement cynique parce qu'elle retourne contre le Québec une violence que le Québec n'a pas commise.
Qui a mis les nations autochtones sous réserve? La Couronne britannique. Qui a administré le régime des pensionnats, ce projet d'effacement culturel systématique que la Commission de vérité et réconciliation a qualifié de génocide culturel? Le gouvernement fédéral canadien. Qui a rédigé la Loi sur les Indiens, ce monument de législation raciale qui crée une catégorie juridique de personnes définies par leur origine ethnique, soumises à un régime de tutelle que nulle autre population du pays ne connaît? Ottawa, pas Québec. La Proclamation royale de 1763, l'Acte des Indiens de 1876 — ce sont des instruments britanniques et fédéraux. Le Québec francophone, lui, était déjà sous colonisation.
Il y a quelque chose de vertigineux dans cette opération : on transfère la culpabilité coloniale d'un colonisateur vers un peuple qui a lui-même subi une forme de domination, de dépossession culturelle et politique — la Conquête, le régime britannique, la Confédération imposée, l'assimilation systématique. Le Québec francophone n'a pas administré la Loi sur les Indiens. Il en a été le contemporain dominé. Et c’est lui qu’on accuse.
Il faut nommer la structure parallèle pour ce qu’elle est. Les nations autochtones ont été mises sous réserve — un dispositif territorial de confinement et de tutelle. Les Canadiens français ont été mis sous province — un dispositif politique de confinement et de tutelle. Deux instruments différents, deux populations différentes, un seul régime. La réserve neutralise la souveraineté territoriale autochtone; la province neutralise la souveraineté nationale des francophones. Dans les deux cas, on contient ce qu’on ne veut pas laisser se déployer librement.
Et il y a un geste symbolique qui résume toute cette opération mieux que n’importe quel argument juridique : le vol du mot “Canada”. Ce mot vient des Iroquoiens du Saint-Laurent — kanata, un village, un regroupement d’habitations. Ce mot ne désignait pas un peuple, pas une nation au sens ethnique. Il désignait un lieu. Les Français l’ont reçu du territoire, l’ont appliqué à leur établissement, à leur colonie, à leur identité naissante. Les “Canadiens”, c’était nous — les francophones du Saint-Laurent — et cela est documenté, historique, incontestable. Après la Conquête, les Britanniques ont fait ce qu’ils font toujours : ils ont gardé le contenant en vidant le contenu. Ils ont conservé le nom, redéfini qui était “canadien”, et rangé les vrais Canadiens sous province — exactement au moment où ils rangeaient les nations autochtones sous réserve. Même année, souvent. Même logique, toujours.
Il faut ajouter quelque chose, parce que l’argument autochtone contre la souveraineté québécoise joue parfois sur une confusion qu’on laisse trop souvent passer : ni “québécois” ni “canadien” n’a désigné un peuple avant nous. Ces mots viennent du territoire — l’un de l’algonquin “kebec”, là où le fleuve se resserre, description topographique précise du Saint-Laurent à hauteur de la ville de Québec; l’autre de “kanata”, un village iroquoien. Ni l’un ni l’autre ne désignait un peuple dans la langue qui l’a engendré. Ce sont les Canadiens français, devenus Québécois, par la conquête, qui ont chargé ces mots d’une identité nationale vécue, transmise, défendue. Revendiquer ces noms comme preuve d’une antériorité qui condamnerait notre souveraineté, c’est confondre l’étymologie et l’histoire — c’est prendre le mot pour le peuple, et le peuple pour le mot.
La logique qui sous-tend cette accusation est une logique d’amalgame territorial : parce que le Québec occupe un territoire où vivent des peuples autochtones, on lui impute la responsabilité de tout ce qui s'y est passé — y compris ce que d'autres ont fait sur ce territoire, avec d'autres moyens, sous d'autres autorités. C'est une substitution commode. Elle sert Ottawa parfaitement.
Il y a un parallèle constitutionnel qu’on n’énonce pas assez clairement : les États-Unis ont inscrit les Noirs dans leurs textes de loi comme catégorie raciale — “other persons” dans la Constitution originale, la règle des trois cinquièmes, les lois de ségrégation des États du Sud qui nommaient la race explicitement. Le Canada a fait exactement la même chose avec les “Indiens” : une catégorie ethnique inscrite dans la loi, un statut juridique distinct, un appareil d’État dédié à son administration. C’est la même architecture raciale, le même geste législatif. Et c’est précisément cet État — celui qui a construit ce régime, qui l’administre encore — qui se drape aujourd’hui dans la cause de ses propres victimes pour neutraliser la souveraineté québécoise. Ce n’est pas de la solidarité. C’est de l’instrumentalisation — et elle est d’autant plus cynique qu’elle s’exerce au moment précis où le régime de tutelle continue de fonctionner à plein régime.
Car la Loi sur les Indiens est toujours là. Raciste dans sa structure même, pas seulement dans ses applications historiques — elle classe des êtres humains par origine ethnique et les administre en conséquence. Même son étymologie est gênante : "Indien" est une erreur de navigation de 1492 codifiée dans le droit canadien du XIXe siècle. On a littéralement transformé la confusion géographique de Colomb en catégorie juridique permanente. Cela dit quelque chose sur la manière dont cette loi a été pensée : non pas avec les peuples concernés, mais sur eux, de l'extérieur, par quelqu'un qui ne savait même pas où il était.
Pendant ce temps, Ottawa brandit ces mêmes peuples comme argument contre la souveraineté québécoise. La mécanique est révélatrice — mais elle l'est encore plus quand on regarde ce qu'Ottawa protège réellement derrière ce discours moral.
Les ressources naturelles des territoires autochtones — droits miniers, hydroélectriques, forestiers — transitent toutes par le fédéral. Le contrôle de ces territoires est un enjeu économique et géopolitique considérable. La "protection" des Premières Nations est aussi, structurellement, une protection du contrôle fédéral sur ces espaces. La souveraineté québécoise briserait cette chaîne de commandement. C'est cela qui est inacceptable pour Ottawa — pas la justice autochtone, qu'il administre depuis un siècle et demi avec les résultats qu'on connaît.
L'argument "les Autochtones" surgit donc avec une urgence soudaine dès que la question référendaire se pose. Il disparaît dans les périodes ordinaires, quand les réserves manquent d'eau potable et que les taux de suicide atteignent des sommets. Cette sélectivité n'est pas un hasard. C'est un aveu.
On présente souvent la souveraineté québécoise comme une menace pour les Premières Nations. L'inverse est plus défendable. Ce que la souveraineté rendrait possible — si elle était abordée avec lucidité et courage — c'est précisément la rupture avec le régime colonial qui les opprime depuis un siècle et demi.
Un Québec souverain n'hériterait pas mécaniquement de la Loi sur les Indiens. Il aurait la possibilité — et la responsabilité — de la remplacer par autre chose. Non pas une "protection" administrée de l'extérieur, mais un rapport de nation à nation, négocié directement, sans Ottawa comme intermédiaire intéressé, comme la grande paix de Montréal de 1701 l'avait fait avant eux. L'intermédiaire intéressé, c'est précisément le problème : Ottawa n'a jamais négocié avec les Premières Nations à partir d'une position désintéressée. Il négociait avec elles tout en contrôlant les ressources de leurs territoires et en gérant leur statut juridique. C'est une contradiction structurelle que la souveraineté québécoise permettrait de court-circuiter.
Le Parti québécois, dans son Livre bleu, pose lui-même la souveraineté comme une occasion de s'affranchir ensemble du carcan fédéral issu du régime colonial britannique — un horizon partagé entre Québécois et Premières Nations, pas une culpabilité québécoise. C'est la bonne formulation. Elle reconnaît que les deux peuples ont été, chacun à leur façon et selon des modalités très différentes, les sujets d'un même appareil de domination.
Ce qu'on peut proposer — sans attendre le consensus mou qu'on exige toujours du côté souverainiste mais jamais du côté fédéraliste — c'est une démarche qui pose clairement les termes : abrogation du régime de tutelle racial, négociations directes sur une base de réciprocité, reconnaissance des juridictions autochtones sur leurs territoires, participation pleine aux institutions d'un Québec souverain pour ceux qui le souhaitent. Pas une utopie — un cadre. Un cadre qui serait déjà moins mauvais que ce que la Loi sur les Indiens offre depuis 1876.
On a reproché au PQ de soumettre son chapitre sur les Premières Nations sans consultation préalable suffisante. L'argument mérite d'être retourné. Depuis quand la démocratie consiste-t-elle à ne rien poser sur la table avant d'avoir obtenu l'accord de tout le monde? C'est le contraire de la délibération — c'est la paralysie érigée en vertu.
La politique de conviction avance des positions, même imparfaites, même qui dérangent — et c'est à partir de ces positions que le débat devient possible. Parizeau faisait ça a contrario des politiciens cassettes qui ne formulent des phrases que pour répondre aux sondages. On se positionnait par rapport à lui, et c'est cela qui produisait de la politique réelle, pas du populisme, mais une proposition, une réponse, une synthèse, c'est quasiment la dialectique historique de Hegel à l’œuvre, mais les fédéralistes attendent les sondages avant de dévoiler leurs plateformes sans vision. Le consensus mou comme idéal démocratique est lui-même une idéologie, et une idéologie au service du statu quo : si toute proposition doit être pré-approuvée par tous les acteurs concernés avant d'être formulée publiquement, rien ne changera jamais, et c'est précisément l'objectif de ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change. Le statu quo. Le nivellement vers le bas sans aucun courage ni vision politique.
"Prématuré" — voilà le mot qu'on entend chaque fois que la souveraineté revient sur la table. Prématuré par rapport à quoi, exactement? Au confort de ceux qui administrent le régime actuel? La souveraineté du Québec sera toujours prématurée pour quelqu'un. C'est structural. Le moment idéal n'arrivera pas — il faudra le provoquer.
Ce qui est prématuré, c'est peut-être la patience. Un peuple né ici, dans cette langue, dans cette mémoire — un peuple dont l'existence précède les constitutions qui prétendent le définir — n'a pas à attendre la permission d'exister. Il n'avait pas à la demander en 1760. Il n'a pas à la demander aujourd'hui.