Il y a une scène qui se répète depuis quelques années dans les manifestations des grandes villes occidentales — Londres, Paris, Montréal, New York — et qui devrait arrêter net quiconque prend la peine de la regarder vraiment. Des personnes trans brandissent des drapeaux palestiniens. Des militantes féministes scandent des slogans aux côtés d'hommes qui croient au droit divin de contrôler le corps des femmes. Des athées convaincus relaient la propagande d'un régime théocratique. Des défenseurs des droits LGBTQ+ expriment leur solidarité avec un mouvement qui exécute les homosexuels. Ce n'est pas une caricature. C'est une réalité documentée, photographiée, répétée — et presque jamais questionnée, parce que la grille de lecture qui la produit immunise contre la question.
Cette grille, on la connaît maintenant. Elle divise le monde en opprimés et oppresseurs, en Sud et Nord, en Est et Ouest, en résistance et empire. Dans cette géométrie, peu importe ce que l'allié veut réellement faire de toi une fois au pouvoir — ce qui compte, c'est qu'il s'oppose à ce que tu t'opposes. L'ennemi de mon ennemi est mon allié. C'est une logique ancienne, compréhensible dans certains contextes de survie immédiate, mais catastrophique comme cadre d'analyse politique — parce qu'elle remplace le jugement par la géométrie, l'analyse par le camp, la pensée par l'appartenance.
Ce que je veux examiner ici, c'est la nature exacte de cette impossibilité. Pas pour accuser ceux qui tombent dans ce piège — la bonne foi est souvent réelle, la solidarité avec les victimes civiles est légitime — mais pour nommer ce qui se passe quand des forces philosophiquement incompatibles se trouvent unies par un seul dénominateur commun : la négation à défaut de dire la haine. Pas une vision partagée. Une négation partagée. Et comprendre pourquoi des forces qui se détruiraient mutuellement si elles gagnaient peuvent néanmoins former, dans le moment présent, une coalition d'une efficacité redoutable.
Commençons par le cas le plus flagrant parce qu'il est le plus difficile à esquiver. Le Hamas gouverne Gaza depuis 2007. Pendant cette période, l'homosexualité y est punie de mort ou d'emprisonnement selon les circonstances. Les personnes trans n'ont aucune existence légale — elles sont au mieux invisibles, au pire persécutées. Les femmes sont soumises à un code vestimentaire imposé par la force, leur mobilité est restreinte, leur témoignage en justice vaut la moitié de celui d'un homme selon l'interprétation scripturale appliquée.
Le Hezbollah, financé et armé par l'Iran, applique une vision similaire dans les zones qu'il contrôle au Liban. Et la République islamique d'Iran elle-même — tête de l'axe, bailleur de fonds de l'ensemble du réseau — a exécuté des milliers de personnes pour homosexualité depuis la révolution de 1979.
Face à ces faits, la position de certains militants LGBTQ+ occidentaux qui affichent leur solidarité avec ces mouvements est philosophiquement intenable. Elle ne peut se maintenir qu'en dissociant radicalement le symbole de la réalité — en faisant du keffieh ou du drapeau palestinien un signe de résistance abstraite, déconnecté de ce que la résistance en question veut concrètement construire. C'est une forme de pensée magique politique : je soutiens l'image de la résistance, pas son contenu. Mais les images ont des contenus. Et les contenus ont des conséquences.
La question qu'on n'ose pas poser — parce qu'elle brise la géométrie du camp — est simple : dans l'ordre que le Hamas ou le Hezbollah ou la République islamique d'Iran cherchent à étendre, quelle est la place des personnes que tu es, toi qui défiles pour eux? La réponse est connue. Elle est documentée. Et elle devrait rendre cette alliance non seulement intellectuellement indéfendable mais viscéralement impossible. Qu'elle ne le soit pas dit quelque chose d'important sur la puissance de la grille de lecture — sur sa capacité à suspendre le jugement au profit de l'appartenance à une cause.
L'autre branche de l'impossibilité est moins visible mais tout aussi profonde. La Russie de Poutine et la Chine de Xi sont des régimes matérialistes au sens philosophique du terme — non pas qu'ils soient indifférents à l'argent, bien que ce soit aussi le cas, mais qu'ils ont hérité d'une tradition idéologique qui nie toute transcendance, toute réalité spirituelle, tout fondement moral qui échapperait au contrôle de l'État. Le marxisme-léninisme dans sa version soviétique et le matérialisme dialectique dans sa version maoïste ont tous deux défini la religion comme opium du peuple, instrument de domination bourgeoise, illusion à dissoudre dans la conscience de classe.
Les révolutions qui ont suivi ces doctrines ont produit, sans exception, l'élimination systématique de la diversité religieuse dans les territoires qu'elles contrôlaient. L'URSS a fermé des dizaines de milliers d'églises, de synagogues, de mosquées, de temples bouddhistes. Elle a envoyé des prêtres, des rabbins, des imams dans les goulags. Elle a poursuivi une politique d'athéisme d'État pendant sept décennies. La Révolution culturelle maoïste a brûlé des temples, détruit des monastères, persécuté des moines — dans une tentative de purger la Chine de tout ce qui précédait et transcendait le Parti. Ces faits ne sont pas contestés. Ils font partie de l'histoire documentée du XXe siècle.
Or ces mêmes régimes — ou leurs héritiers directs — se trouvent aujourd'hui dans une relation de convergence objective avec des mouvements islamistes dont le projet est précisément l'inverse : imposer la primauté de la Charia sur toute loi humaine, soumettre la politique à la théologie, organiser la société autour d'une révélation scripturale. L'Iran des mollahs et la Russie de Poutine n'ont aucune compatibilité idéologique. Un imam iranien et un apparatchik du FSB n'ont rien en commun sur le plan des valeurs ultimes. Ce qui les unit est purement négatif : ils veulent tous les deux, pour des raisons entièrement différentes, que l'ordre libéral occidental cesse d'exister comme référence planétaire.
Cette convergence dans la négation est plus stable qu'on pourrait le croire — parce qu'elle n'exige aucun accord sur le positif, aucune vision commune de ce qui devrait remplacer ce qu'on détruit. La Légion n'a pas besoin d'un programme. Elle a besoin d'un ennemi. Et tant que cet ennemi existe, la coalition tient — aussi improbable, aussi contradictoire qu'elle soit sur tous les autres plans.
Susan Neiman a posé le diagnostic avec une précision qu'on ne peut pas améliorer : le wokisme n'est pas une évolution de la gauche traditionnelle. C'en est une rupture — peut-être même une trahison, selon la perspective depuis laquelle on lit l'histoire de la pensée progressiste.
La gauche classique était universaliste dans son fondement. Elle croyait que les travailleurs du monde entier partageaient des intérêts communs qui transcendaient les frontières nationales, ethniques et religieuses. Elle voulait dissoudre ces appartenances particulières dans une solidarité de classe plus large — non pas pour nier les cultures, mais pour refuser qu'elles servent d'instrument de division au profit des puissants. L'Internationale n'était pas une métaphore mais le projet politique d'une humanité qui se reconnaissait comme telle, par-delà les drapeaux.
Le wokisme doctrinal est tribaliste dans son fondement, dans le sens de particulariste. Il organise le monde non pas en classes mais en identités — raciales, sexuelles, culturelles, religieuses — dont les intérêts sont structurellement opposés et dont le dialogue est toujours déjà suspect parce que toujours déjà traversé par des rapports de domination. Il ne cherche pas l'unité dans le respect des diverses appartenances particulières dans un universel — il les absolutise, les sanctifie, les transforme en critères premiers d'appartenance morale. Ce n'est pas la même chose que la gauche classique. C'est, sur la question centrale de l'universel, son opposé. C'est dire que nos différences comptent plus que notre humanité une.
Ce que cette rupture produit concrètement, c'est une incapacité à appliquer les mêmes standards à des acteurs différents. Si la valeur d'une position dépend de l'identité de celui qui la tient — si ce qui compte c'est d'où tu parles, pas ce que tu dis — alors il devient impossible de juger le Hamas avec les mêmes critères qu'on applique à Israël, parce que l'un est positionné du côté des opprimés et l'autre du côté des oppresseurs dans la géométrie identitaire. Peu importe ce que chacun fait réellement. La position dans la hiérarchie des victimes détermine d'avance la légitimité du jugement.
Et c'est là que le wokisme rejoint, sans le vouloir et sans le savoir, l'opération de la Légion. Non pas parce qu'il serait secrètement manipulé par Moscou ou Téhéran — la plupart de ses militants sont sincères dans leur désir de justice. Mais parce qu'il produit le même effet : la dissolution du terrain commun, l'impossibilité du désaccord de bonne foi, la substitution de l'appartenance au raisonnement. Une société qui ne peut plus désaccorder ne peut plus se gouverner. Et une société qui ne peut plus se gouverner est une société à prendre.
Imaginons — exercice de pensée, pas de prophétie — que cette coalition gagne. Que l'ordre libéral occidental s'effondre, que les institutions multilatérales sont définitivement paralysées, que la Légion a réussi à dissoudre le terrain commun au point où plus aucune réponse collective n'est possible. Qu'est-ce qui se passe ensuite entre les membres de la coalition?
La réponse historique est connue — parce que l'histoire a déjà produit des versions de ce scénario. Les révolutions qui unissent des forces disparates contre un ennemi commun se dévorent presque invariablement une fois l'ennemi abattu. La Révolution française a mangé ses enfants. La révolution bolchévique a liquidé ses alliés anarchistes et socialistes-révolutionnaires dès qu'ils n'étaient plus utiles. La révolution iranienne de 1979 a commencé comme une coalition large — communistes, libéraux, nationalistes, islamistes — et s'est terminée par l'exécution ou l'exil de tous les non-islamistes qui avaient contribué à la faire.
Dans notre cas, les contradictions sont si fondamentales qu'elles n'auraient pas besoin d'attendre la victoire pour se manifester. Un régime islamiste qui étendrait son influence ne tolérerait ni le relativisme identitaire du wokisme — qui contredit l'idée même d'une vérité révélée — ni l'athéisme matérialiste du bloc de l'est. La Russie de Poutine, si elle obtenait l'effondrement de l'ordre occidental, se retrouverait immédiatement en compétition avec l'Iran pour l'influence dans les zones de vide géopolitique — comme elle l'est déjà, en Syrie, en Afrique. Et le wokisme, dans un monde sans institutions libérales pour le protéger, n'aurait plus aucun des droits qu'il revendique — parce que ces droits sont des produits des Lumières, pas de leurs adversaires.
Ce paradoxe — des forces qui ont besoin de ce qu'elles détruisent pour continuer à exister — est peut-être le révélateur le plus clair de la nature de cette coalition. Elle ne peut prospérer que dans l'entre-deux : assez forte pour éroder l'ordre libéral, mais pas assez pour le remplacer. Dès qu'elle gagnerait vraiment, elle se retournerait contre elle-même. C'est la logique de la Légion — une multitude sans cohérence interne, qui n'existe que dans l'opposition, qui se dissout dès qu'il faut construire quelque chose.
Et c'est peut-être, paradoxalement, une raison d'espoir — non pas de passivité, mais d'espoir analytique. La coalition est réelle et dangereuse dans sa phase d'érosion. Mais elle porte en elle-même les germes de sa propre dissolution. Ce qui peut accélérer cette dissolution, c'est précisément ce qu'on a décrit ailleurs : nommer les contradictions, rendre visibles les incompatibilités, forcer les alliés impossibles à se regarder en face et à répondre à la question qu'on n'ose pas leur poser.
Dans quel monde veux-tu vivre? Et qui, dans ta coalition, te laisserait y vivre?