Il y a quelque chose d’épuisant à se faire dire, par des gens qui n’ont jamais eu à le défendre, que notre langue va bien parce qu’elle existe ailleurs — comme si le français parlé à Dakar ou à Kinshasa changeait quoi que ce soit au fait qu’à Montréal, dans nos propres commerces, sur notre propre île, on nous sert de plus en plus en anglais, et qu’il faut sourire et continuer en anglais nous-mêmes parce que c’est plus poli, parce que c’est plus simple, parce qu’au fond on a compris depuis longtemps que c’est nous qui devons nous adapter ; la francophonie mondiale est une statistique, notre vécu est une langue de travail qui recule, et confondre les deux n’est pas une erreur d’analyse — c’est un choix, celui de ne pas avoir à regarder le problème en face.
Et le plus pervers là-dedans, c’est l’inversion du moment où la cause devient légitime — on était trop nombreux, autrefois, pour qu’on s’inquiète de notre survie, alors la question ne se posait pas ; on est en train de devenir minoritaires aujourd’hui, et la question, comme par hasard, ne se pose toujours pas, sauf que cette fois c’est parce qu’il est trop tard, parce qu’on a déjà perdu, parce que pleurer sur du lait renversé serait indigne. Il n’y a donc jamais eu, et il n’y aura jamais, de moment où notre survie linguistique aura eu le droit d’être un combat légitime ; le critère se déplace toujours juste assez pour qu’on n’ait jamais raison de résister — ni avant, quand on était forts, ni après, quand on s’affaiblit.
On nous disait speak white quand on était majoritaires sur notre propre territoire — ce n’est pas une légende, c’est une expression qui a existé, qu’on nous a lancée dans les usines et dans les rues, et qui a fini par devenir un poème parce qu’il fallait bien que quelqu’un la fixe quelque part avant qu’on l’oublie. Et aujourd’hui, le même geste se reproduit, mais maquillé : on nous classe désormais — nous, les descendants de ceux à qui on disait de parler blanc — comme les blancs eux-mêmes, comme la majorité dominante qu’il faut interroger, comme si notre histoire de minorité linguistique humiliée s’effaçait dès qu’elle devenait gênante pour le récit qu’on veut nous imposer. On n’était pas assez blancs pour avoir le droit de parler notre langue ; on est devenus trop blancs pour avoir le droit de la défendre — la catégorie change de sens exactement quand ça arrange celui qui l’utilise.
Et c’est tout le problème de ce vocabulaire militant importé — woke, allié, colon, racisé — des mots qui n’ont pas d’ancrage stable, qui glissent d’une accusation à l’autre selon les besoins du moment, qui n’ont jamais eu à se fixer dans une histoire locale parce qu’ils ont été fabriqués ailleurs, pour d’autres rapports de force, et qu’on nous applique sans jamais vérifier si le moule correspond à la forme. L’anglais, lui, n’a pas de flou étymologique — il en a au contraire une tradition lexicographique d’une rigueur redoutable ; ce qui manque de définition, ce n’est pas la langue, c’est ce registre militant anglo-américain précis, conçu pour l’exportation idéologique, qui fonctionne par glissement sémantique plutôt que par sens fixe.
Et c’est là que le glissement vers la défense des autochtones devient presque comique dans sa cécité — on nous dit que ce sont eux qu’il faut défendre, pas nous, sans jamais réaliser qu’on leur a fait, à très peu de choses près, ce qu’on nous a fait à nous : eux, on les a mis en réserve ; nous, on nous a mis en province — deux gestes de la même main, deux manières de circonscrire un peuple sur un territoire réduit pour mieux gouverner ce qui reste autour.
Il faut ici être précis, parce que la nuance protège l’argument plutôt que de l’affaiblir : la Loi sur les Indiens est une création fédérale, pas québécoise — c’est Ottawa qui l’a rédigée en 1876, c’est Ottawa qui a tenu les registres de statut, administré les réserves, financé les pensionnats que des congrégations ont fait fonctionner ; le Québec n’a jamais eu compétence constitutionnelle sur les affaires autochtones, et l’accusation qui voudrait nous renvoyer cette responsabilité se trompe d’adresse. Mais cette précision, loin de casser le parallèle, le confirme : si ce n’est pas nous qui avons inventé l’appareil qui a réduit les nations autochtones à des réserves, c’est exactement la même main fédérale, le même geste d’encadrement par le haut, qui nous a réduits, nous, à une province parmi d’autres dans une fédération où la décision ultime ne nous appartient jamais tout à fait. La différence d’échelle et d’intensité de la violence ne change rien à la parenté du mécanisme — administrer un peuple en circonscrivant son territoire et en codifiant son identité depuis l’extérieur.
Celui qui vient nous faire la leçon sur notre supposé privilège, en anglais, depuis Montréal, n’a souvent pas fait le bout de chemin de penser que cette même structure fédérale qui nous a réduits à une province a réduit, par un mécanisme apparenté, les nations autochtones à des réserves. Invoquer les autochtones contre nous, sans voir qu’on a subi une variante du même mécanisme, ce n’est pas de la solidarité envers les minorités autochtones — et évidemment pas envers les minorités francophones — c’est de l’ignorance historique habillée en vertu, qui se dit éveillée, mais dort de confort.