Déparler est un mot de chez nous, et comme beaucoup de mots de chez nous, il travaille plus fort que son air ne le laisse croire. Il porte deux sens, les deux sont exacts, et les deux sont dans ce projet.
Le premier, celui qu'on entend dans la cuisine : dire n'importe quoi, perdre le fil, sortir les mauvais mots. Celui-là me revient de plein droit, parce que je suis dyslexique — de cette dyslexie qui intervertit, qui substitue, qui fait dire un mot pour un autre avec une conviction totale. Dans l'écrit, ça se corrige. En vidéo, personne ne corrige rien, et c'est exactement le point.
Le second est celui du blogue : défaire la parole. Prendre les discours reçus, les évidences, les mots qui pensent à notre place, et les démonter pièce par pièce jusqu'à voir ce qu'ils tenaient ensemble.
Entre les deux, il y a tout ce que je fais ici.
Commençons par où tout commence. Les vlogues, *Déparler sans script* sur TikTok et YouTube, ne sont pas le brouillon de l'écrit ni sa version dégradée : ils en sont l'aîné.
L'oral est plus vieux que tout ce qu'on appelle littérature. Avant la Grèce déjà, avant que quiconque songe à fixer quoi que ce soit, on pensait à voix haute, on transmettait de bouche à oreille, les aèdes portaient des mondes entiers sans une ligne écrite — et avant eux, les oiseaux chantaient, et ils chantent toujours, sans réviser, sans regretter une note. C'est ça, l'improvisation : pas l'absence de structure, mais la structure vivante, celle qui tient debout dans l'instant parce que le corps la porte. Le souffle, le timbre, l'hésitation qui dit quelque chose que la phrase ne dit pas. Ce qui passe dans la voix ne passe nulle part ailleurs — c'est d'une voix colorée que l'humain a tout dit avant d'écrire quoi que ce soit, et mes mauvais mots y courent en liberté, dyslexie comprise, parce qu'ils font partie de la couleur.
Et la voix a ses lettres de noblesse jusque dans le camp adverse. Socrate, le père de toute la philosophie qui a suivi, n'a pas écrit une ligne. Il se méfiait de l'écriture, et dans le *Phèdre*, Platon lui fait dire pourquoi : l'écrit produira l'oubli dans les âmes, il donnera une apparence de sagesse à des gens qui auront l'air de savoir sans savoir, et surtout le texte est orphelin — interrogez-le, il répond toujours la même chose, tandis que la parole vivante se défend, s'ajuste, choisit son interlocuteur. La philosophie occidentale entière naît d'un homme qui parlait sans script.
Les plus grands écrivains eux-mêmes sont revenus à la voix quand il l'a fallu. Milton aveugle a dicté le *Paradis perdu*. Dostoïevski a dicté *Le Joueur* en vingt-six jours à une sténographe qu'il a fini par épouser. La littérature a été composée par la bouche bien plus souvent qu'on ne l'enseigne. L'oral n'est pas ce qui reste quand on ne sait pas écrire : c'est la source dont l'écrit est le dépôt.
Mes vlogues sont donc la matière première à partir de laquelle je construis mes textes — à quelques exceptions près où j'ai dicté dans un enregistreur, ce qui est le même processus créatif, sauf que je n'ai pas partagé les fichiers audio.
L'autre versant est le déparler structuré, révisé, pesé. Des essais où chaque phrase a été retournée, où les références ont été vérifiées une par une, où des sous-sections entières ont été retirées parce qu'elles diluaient. On y prend des objets concrets — une loi, un traité, un programme sculptural, un mot — et on leur demande non seulement ce qu'ils disent mais ce qu'ils font, ce qu'ils tiennent, ce qu'ils cachent.
La lettre pèse, la voix jaillit. La lettre rend des comptes, la voix rend l'instant. Et ce serait une erreur de croire que l'une est le sérieux et l'autre le divertissement, parce que les deux font le même travail depuis deux bouts opposés — défaire la parole toute faite : celle des autres dans l'écrit, la mienne dans l'oral, où mes propres mots se défont tout seuls et me forcent à penser plus vite qu'eux.
Et la voix engendre la lettre. Ces essais naissent d'un vlogue transcrit, la parole improvisée devenue matière première du texte pesé. Socrate parlait, Platon écrivait; ici les deux sont la même personne, séparés par quelques jours et deux ou trois projets.
J'ai fait mes sciences pures et appliquées au cégep, puis j'ai commencé l'université en philosophie parce que j'aimais l'épistémologie — parcours qui m'a redirigé vers les sciences humaines, parce que l'épistémologie demande un chantier. On ne peut pas réfléchir longtemps à ce qui fonde une connaissance sans avoir envie d'aller voir comment elle se fabrique.
De là vient une manière de travailler qui ne creuse pas de division entre les disciplines. Je me tiens du côté de la Renaissance, des Lumières, et d'une partie du post-modernisme — Nietzsche surtout, malgré plusieurs dérives après lui. Les disciplines qui se referment sur elles-mêmes finissent par ne plus parler qu'à leurs propres membres, et une bonne part de ce qui m'intéresse se trouve précisément aux endroits où deux d'entre elles se touchent sans se reconnaître.
Il faut donc s'attendre à des textes de nature plus spirituelle, et j'aime ce mot parce qu'il s'agit d'abord d'une vie de l'esprit — ce que nous expérimentons ici, et ce qui ne va en rien contre le fait que je veuille m'ancrer dans tout ce que je fais, dans tout ce que je sens et dans tout ce que j'écris. Ma spiritualité s'est développée dans les lectures sur les Autochtones, notamment à travers l'œuvre de Carlos Castaneda — dont le terrain déclaré portait nominalement sur les Yaquis du nord du Mexique, et chez qui le mot toltèque n'apparaît qu'à partir des livres tardifs, dans un sens qu'il forge lui-même. On reconnaîtra aussi chez moi une tendance théosophique, et puisqu'en anthropologie on aime contextualiser, je précise que je suis né dans la religion catholique.
Tout ça pour dire que ces articles touchent à peu près à tout : à la politique, à la planète comme un tout, aux phénomènes humains quels qu'ils soient — par une approche qui cherche la science partout, y compris dans les recoins que certains préfèrent renvoyer d'un revers de main au mystère religieux, sans explication possible ou dans le déni le plus complet.
Un mot sur ce que j'ai nommé plus haut, puisque c'est la clé du dispositif entier.
Ma dyslexie, je me la suis diagnostiquée moi-même, jeune, seul. Ce n'est pas une difficulté de lecture au sens où on l'imagine d'ordinaire : c'est essentiellement une affaire de vitesse. L'esprit va plus vite que le canal, les mots se bousculent à la sortie, l'un prend la place de l'autre, et je m'entends dire une chose en pensant l'autre avec une certitude parfaite. À l'oral, ça se voit et ça s'assume — c'est même une partie de la couleur dont je parlais. À l'écrit, ça demande un travail que j'ai longtemps trouvé décourageant.
C'est ce travail-là qui a changé, et c'est l'objet du texte suivant.
Un mot pratique, enfin. Les essais vont grosso modo du plus récent au plus ancien. Les titres que vous verrez en haut sont donc soit un texte récent, soit un texte fondateur comme celui-ci.
Il n'y a pas vraiment de logique de lecture. Faites comme bon vous semble. Certains essais renvoient à d'autres, plusieurs reviennent sur les mêmes objets par un autre angle, et vous trouverez sans doute assez vite le genre qui vous intéresse. La source est orale, le chantier est ouvert, et ces textes sont miens.
Bonne lecture, et merci.