John Lennon nous demandait d’imaginer un monde sans religion, et il croyait, comme tant d’esprits généreux de son époque, que la paix suivrait — enlevez les religions, enlevez les pays, et les hommes n’auront plus de raison de s’entretuer. C’est une belle chanson et c’est un mauvais diagnostic, j’en ai déjà parlé ailleurs, mais il faut le redire ici parce que tout ce qui suit pourrait ressembler à une critique des religions qui voudrait leur mort, et c’est exactement le contraire. Les religions portent des trésors — des siècles de sagesse accumulée, des techniques de transformation intérieure, des architectures de sens que rien dans la modernité n’a su remplacer, et le vide qu’elles laissent quand on les arrache ne reste jamais vide, il se remplit de pire, on l’a vu au vingtième siècle et on le voit encore. Non, le problème n’est pas la religion. Le problème est une mécanique précise, identifiable, qui s’est logée au cœur des trois grandes religions du Livre — pas de la même manière dans chacune, et c’est justement ces différences qui vont nous instruire — et cette mécanique, c’est l’élection.
Poser un diagnostic n’est pas prononcer une condamnation; le médecin qui nomme la maladie ne hait pas le malade, il veut qu’il vive. C’est dans cet esprit que j’écris — pour le vivre-ensemble, et peut-être, on le verra à la fin, pour quelque chose de plus ambitieux encore, dont la Chine, l’Afrique et les peuples autochtones d’Amérique nous montrent que ce n’est pas une utopie.
L’intuition de départ est simple, presque brutale : les trois religions du Livre se pensent chacune comme le peuple élu. Israël se sait choisi par l’Alliance; l’Église se proclame nouveau peuple de Dieu, verus Israel; l’islam se nomme lui-même la meilleure communauté suscitée parmi les hommes. Et de cette structure découle une psychologie sociale — un nous contre eux, nous les choisis contre le reste, les nations, les gentils, les infidèles, et c’est de là que partirait la séparation, et de la séparation la haine. L’intuition est forte et elle contient une grande part de vérité, mais elle demande à être raffinée, parce que l’élection ne fonctionne pas de la même manière dans les trois traditions — et si on ne fait pas ces distinctions, on retombe dans le geste de Lennon, on met tout dans le même sac et on jette le sac.
Il y a, je crois, trois manières de se croire choisi. Et pour les distinguer, un détour par l’Orient va nous servir — le bouddhisme, qui a lui-même pensé ses propres voies en termes de véhicules, le petit et le grand, hinayana et mahayana, nous prête un vocabulaire que les trois religions du Livre n’ont jamais eu pour se penser elles-mêmes. Appliquons-le, en le tordant un peu, et voyons ce qui apparaît.
Commençons par Israël, parce que c’est là que le mot est né — le peuple élu, am segoula, le peuple-trésor. Mais regardons ce que cette élection fait, concrètement, dans la structure de la religion : elle ne cherche pas à s’étendre. Le judaïsme ne fait pas de mission, il n’envoie pas d’apôtres, il rend même la conversion difficile — le rabbin qui refuse trois fois le candidat avant de l’accepter, c’est tout le contraire du prosélytisme. L’élection juive est généalogique, elle se transmet, elle ne se propage pas. Et elle n’est pas vécue comme un privilège mais comme un fardeau — toute la tradition rabbinique tourne autour de ce paradoxe, pourquoi nous, pourquoi ce joug, les six cent treize commandements quand les nations n’en ont que sept, les lois noahides, qui suffisent aux justes des nations pour avoir part au monde qui vient. Retenons ce point, il est capital : dans le judaïsme, celui du dehors n’a pas besoin d’entrer pour être sauvé. Le goy n’est pas un infidèle, il est un autre, avec sa propre voie, et cette altérité est légitime.
On serait tenté d’y voir le petit véhicule du monothéisme — la voie étroite, non expansive, réservée à ceux qui y naissent ou qui font l’effort considérable d’y entrer. L’analogie tient sur un axe et casse sur l’autre : le Theravada vise la libération individuelle, l’arhat qui s’éteint seul dans le nirvana, alors que le judaïsme est irréductiblement collectif, une alliance de peuple, pas un chemin de moine. Il faut donc un troisième terme, et je propose celui-ci : le véhicule gardien. Israël ne se pense pas comme le sauveur du monde ni comme son maître, il se pense comme le dépositaire — d’une Loi, d’un Nom, d’une promesse — et sa tâche est de garder le dépôt intact à travers les siècles, contre vents et empires. Le nous contre eux existe, bien sûr, mais c’est un nous qui se protège, pas un nous qui conquiert; un nous assiégé, pas un nous dévorant. Ce qui ne l’innocente pas de tout — la clôture a ses propres pathologies, et l’élection gardienne peut durcir en séparatisme quand elle se sent menacée — mais la mécanique est fondamentalement différente de ce qui va suivre.
Avec le Christ, tout bascule — et il faut être précis sur ce qui bascule exactement, parce que c’est là que se joue la suite de l’histoire. Le christianisme universalise l’élection : n’importe qui peut devenir élu, il n’y a plus ni Juif ni Grec, la porte est ouverte à tous. Mais sur quel mode? Jésus se disait fils de l’homme — pas d’abord fils de Dieu, fils de l’homme, et ce titre étrange, que les théologiens n’ont jamais fini d’expliquer, la tradition théosophique le lit littéralement : l’accomplissement de l’évolution humaine, le premier-né d’une multitude de frères comme dit Paul, celui qui montre à tous ce qu’ils sont en puissance. La bonne nouvelle, dans sa forme originelle, n’est pas « soumettez-vous » mais « réveillez-vous » — vous êtes déjà cela, le Royaume est au-dedans de vous, vous êtes des dieux qui l’ont oublié. L’élection y est offerte comme une reconnaissance de ce qui est, pas comme une adhésion à ce qui commande. J’appelle cela le véhicule filial : tous fils, tous appelés à la même filiation, et le Christ non pas comme exception métaphysique mais comme aîné, comme preuve vivante du possible humain.
Et ce n’est pas un hasard si cette structure ressemble trait pour trait au grand véhicule bouddhiste. Le bodhisattva qui refuse d’entrer seul dans la libération tant qu’un seul être souffre encore, c’est exactement la logique du bon berger qui laisse les quatre-vingt-dix-neuf brebis pour la centième; nul n’est sauvé tant que tous ne le sont pas, et le salut n’est pas une conquête mais un dévoilement de la nature — la nature de bouddha en tout être, l’image de Dieu en tout homme, deux langues pour la même intuition. La tradition théosophique va jusqu’au bout de ce parallèle : le Christ et Maitreya, le Bouddha à venir du grand véhicule, y sont un seul et même office, une seule fonction dans l’économie spirituelle du monde, attendue par les deux moitiés de l’humanité sous deux noms différents. Qu’on adhère ou non à cette lecture, elle éclaire la structure : le véhicule filial dit que le dehors n’existe pas vraiment — il n’y a pas d’infidèles, il n’y a que des endormis, et devant un endormi la seule réponse est la patience et la compassion, on ne fait pas la guerre à quelqu’un qui dort, on ne tire pas une fleur à pousser.
Voilà pour le Christ. Mais le christianisme historique, lui, n’a pas tenu cette ligne, et il faut dire pourquoi — parce que l’universalisme, même filial, porte en lui un piège que le véhicule gardien ne connaissait pas. Quand l’élection est ouverte à tous, le refus change de nature. Le Juif qui ne te ressemble pas est simplement d’un autre peuple; mais celui qui refuse ta vérité universelle, lui, a choisi l’erreur — il devient coupable de sa propre exclusion. La séparation n’est plus un fait ethnique, elle devient un verdict moral, et la haine peut alors se draper en justice : on ne persécute plus l’autre parce qu’il est autre, on le persécute pour son bien, pour son salut, et c’est le bûcher qui aime. Toute l’histoire de l’Église impériale, des croisades à l’Inquisition, tient dans ce glissement — le véhicule filial capturé par la logique de l’empire, la compassion pour l’endormi remplacée par la condamnation de l’obstiné. Le poison n’était pas dans le message; il était dans ce que le pouvoir en a fait, et nous y reviendrons, parce que la question du pouvoir est exactement celle qui sépare le Christ du Prophète.
L’islam universalise lui aussi l’élection — tous les hommes sont appelés, la umma est ouverte à quiconque prononce la profession de foi, et en ce sens il partage avec le christianisme le refus de la clôture généalogique. Mais le mode d’inclusion est fondamentalement différent, et cette différence n’est pas un détail liturgique, elle commande tout. Là où le véhicule filial disait « vous êtes fils », l’islam répond, explicitement, frontalement : Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré — lam yalid wa lam yûlad, c’est la sourate du culte pur, récitée des millions de fois par jour. La filiation divine n’est pas une vérité mal comprise qu’il faudrait nuancer, elle est le blasphème central, le shirk, l’associationnisme, le seul péché que Dieu ne pardonne pas. L’homme n’est pas fils, il est serviteur — ‘abd — et le nom même de la religion le proclame : islam, soumission. L’universalisme islamique est donc réel mais il est juridique et non ontologique; tous sont appelés, oui, mais appelés à se soumettre à une Loi, pas à reconnaître leur propre nature divine.
Et voilà pourquoi le dehors, encore une fois, change de nature. Pour le véhicule filial, celui du dehors est un endormi — la réponse est la compassion. Pour une structure de soumission, celui du dehors est un insoumis, un rebelle à l’ordre divin, et la rébellion n’appelle pas l’éveil, elle appelle la reddition. Je veux être juste ici, parce que la caricature ne sert personne : l’islam historique a inventé le statut de dhimmi, la protection des gens du Livre, et il fut des siècles où l’on vivait mieux en juif à Cordoue qu’à Paris; la tradition distingue le grand jihad, contre soi-même, du petit, contre l’ennemi; l’agressivité n’est ni une essence ni une fatalité. Mais la mécanique est là, inscrite dans la grammaire même de la révélation : quand l’inclusion est pensée comme obéissance, le refus est pensé comme révolte, et le monde se divise en deux maisons — la maison de l’islam et la maison de la guerre, dar al-islam et dar al-harb, les juristes classiques n’ont pas inventé ces catégories par accident, ils ont tiré les conséquences d’une structure. J’appelle cela le véhicule juridique : une élection universelle dont le contenu n’est pas la filiation mais la Loi, et dont la frontière n’est pas entre les éveillés et les endormis mais entre les soumis et les insoumis.
Mais l’islam contient son propre grand véhicule, et c’est peut-être la preuve la plus éclatante de tout ce qui précède — par la négative. Le soufisme, depuis mille ans, dit à l’intérieur de l’islam exactement ce que le véhicule filial disait : Ibn Arabî et l’unité de l’être, wahdat al-wujûd, où toute la création est théophanie; Rûmî et l’amour qui dissout les religions elles-mêmes — ni chrétien ni juif ni musulman, dit-il, ma place est le sans-place; et al-Hallâj, qui monta au gibet de Bagdad pour avoir dit Ana al-Haqq, Je suis la Vérité — je suis le Réel, c’est-à-dire, en langage filial, je suis fils. On l’a exécuté pour cela, précisément pour cela : pour avoir réintroduit dans la maison de la soumission l’identité de l’homme et du divin. Le courant ontologique existe donc bel et bien dans l’islam — il y a toujours existé, il y est même d’une profondeur et d’une beauté que peu de mystiques chrétiens égalent — mais il y est structurellement suspect, périodiquement persécuté, poussé à la marge par l’orthodoxie légaliste, et là où il a fleuri c’est presque toujours contre elle ou dans ses angles morts. Ce que le christianisme a mis au centre, l’islam l’a poussé au bord, et parfois au gibet. La structure se confirme par ce qu’elle réprime.
Il faut maintenant ajouter la couche politique, parce que l’élection n’est pas qu’une affaire liturgique — j’ai déjà exploré ce terrain dans Du prophète et du Prince. et il faut en rappeler ici l’essentiel, car les trois véhicules se distinguent aussi par leur rapport fondateur au pouvoir. Moïse est législateur d’un peuple — il donne la Loi, mais à une nation particulière, et quand Israël perd sa terre — après l'écrasement de la révolte de Bar Kokhba en 135 après J.-C., l'empereur romain Hadrien rebaptise la Judée en Syria Palaestina, du nom des Philistins, peuple disparu depuis des siècles, ennemi biblique d'Israël, précisément pour effacer le lien entre ce territoire et le peuple juif, un acte de violence symbolique impériale, accompli dans le but explicite de déposséder un peuple de son nom et de sa mémoire — la Loi survit sans État pendant deux mille ans; le véhicule gardien peut vivre sans royaume, c’est même là qu’il a montré sa force la plus étonnante. Jésus, lui, refuse le pouvoir en toutes lettres — mon Royaume n’est pas de ce monde, rendez à César ce qui est à César — et quand on veut le faire roi il s’enfuit dans la montagne; le véhicule filial naît désarmé, il naît même vaincu, sur une croix romaine, et c’est trois siècles plus tard, quand Constantin le capture, que commence sa corruption — le christianisme impérial est une trahison de structure, le pouvoir greffé sur un message qui l’avait expressément refusé.
Muhammad, lui, est prophète et prince à la fois — et ce n’est pas un accident historique, c’est un fait fondateur. À Médine il est chef d’État, législateur, juge, commandant militaire; la révélation descend en même temps qu’il gouverne, et elle règle aussi bien la prière que le butin, le jeûne que les traités. Le véhicule juridique n’a donc pas été capturé par le politique comme le fut le christianisme — il est né politique, la fusion du trône et de l’autel n’est pas sa maladie, elle est son acte de naissance. Et c’est pourquoi la sécularisation, qui fut pour le christianisme un retour douloureux mais possible à sa structure d’origine — redonner à César ce qu’un empereur avait volé au Christ —, est pour l’islam orthodoxe un démembrement : on ne rend pas à César ce que le Prophète lui-même a tenu dans une seule main. Ce qui n’interdit rien pour l’avenir — les structures ne sont pas des destins — mais ce qui explique pourquoi le chemin est si rude, et pourquoi ceux qui le tentent, de Kemal aux réformistes d’aujourd’hui, doivent lutter non contre une dérive de leur tradition mais contre son centre de gravité.
Et maintenant, retour à Lennon — parce que c’est ici que son erreur devient lumineuse. Supprimez les religions, et que reste-t-il ? L’élection reste. La mécanique du nous choisi contre eux, les éveillés contre les endormis, les purs contre les corrompus, survit très bien à la mort de Dieu — elle se réincarne, et souvent en pire, parce que sans transcendance il n’y a plus d’instance au-dessus du nous pour le juger. Le léninisme fut un véhicule juridique sans Dieu : une avant-garde élue par l’Histoire, une orthodoxie, des tribunaux pour les insoumis, et la maison du socialisme contre la maison de la guerre impérialiste. Le nationalisme racial du vingtième siècle fut un véhicule gardien devenu fou : l’élection généalogique sans l’Alliance qui l’humiliait, le peuple-trésor sans le fardeau des commandements, la pureté du sang à la place de la sainteté du dépôt. Et le wokisme contemporain rejoue la structure sous nos yeux : les éveillés — le mot y est, littéralement — contre les endormis, la grâce remplacée par la conscience des privilèges, la confession publique, l’excommunication, l’hérésie; une élection morale sans pardon, ce qui en fait, soit dit en passant, un christianisme amputé de sa seule partie qui guérissait. Lennon voulait abolir les religions pour tuer la séparation; il aurait tué les hôpitaux en laissant vivre la maladie.
Un autre monde est-il possible? Il ne s’agit pas d’imaginer, il s’agit de regarder — parce que ce monde a existé et existe encore, et le plus grand exemple en est la Chine. Pendant deux millénaires, trois traditions s’y sont partagé l’âme du même peuple : le confucianisme pour l’ordre social et le rite, le taoïsme pour la nature et l’immortalité, le bouddhisme pour la souffrance et la libération — et la formule classique, sanjiao heyi, les trois enseignements ne font qu’un, ne fut pas un slogan de tolérance mais une pratique vécue : le même homme était confucéen dans ses devoirs, taoïste dans ses promenades et bouddhiste devant la mort, sans jamais sentir qu’il trahissait l’un en fréquentant l’autre. Pourquoi cela fut-il possible? Parce qu’aucune des trois ne portait la mécanique de l’élection — aucune ne divisait le monde en choisis et en réprouvés, aucune ne faisait du refus une faute; elles étaient des voies, dao, des chemins, et un chemin ne hait pas les autres chemins, il mène ou il ne mène pas. Il y eut des rivalités, des persécutions même, quand tel empereur favorisait l’une contre l’autre — je ne peins pas un paradis; mais la structure de fond permettait la cohabitation dans une seule poitrine, ce que les trois véhicules du Livre, chacun jaloux de son élection, n’ont jamais permis. La leçon chinoise est donc précise : ce n’est pas la pluralité religieuse qui fait la guerre, c’est l’exclusivité de l’élection — et une religion peut être profonde, exigeante, complète, sans se croire seule choisie.
Et il y a plus fort encore que la Chine, parce que la Chine a bâti sa concorde entre traditions non exclusives — mais l’Afrique et les Amériques, elles, ont fait du syncrétisme sous la contrainte même de l’élection missionnaire, dans la cale des navires négriers et sous le fouet des conversions forcées, et elles en ont fait quelque chose. Le vodou haïtien a marié les lwa du Dahomey aux saints catholiques — Ogou devient saint Jacques, Erzulie devient la Vierge — non par confusion mais par intelligence de survie devenue théologie : les esclaves ont reconnu sous les images imposées leurs propres puissances, et ils ont fait des deux panthéons une seule maison. Le candomblé brésilien et la santería cubaine ont fait de même avec les orishas yoruba, et ce qui devait être un écrasement est devenu une création — des religions neuves, vivantes, où l’élection du colonisateur s’est dissoute dans l’hospitalité africaine du sacré, parce que les religions africaines traditionnelles, comme les chinoises, ne divisaient pas le monde en fidèles et infidèles : les dieux des autres étaient des dieux, on pouvait les rencontrer, les adopter, les marier aux siens. Le kimbanguisme au Congo, les Églises indépendantes africaines par milliers, ont fait entrer les ancêtres et la guérison dans le christianisme sans lui demander la permission; l’Afrique n’a pas reçu le véhicule filial, elle l’a réinventé, et souvent en le rapprochant de ce qu’il était avant Constantin.
Et en Amérique du Nord, la Native American Church a tissé le Christ au peyotl, la prière à la tente de sudation, sans que personne y voie contradiction — parce que la structure spirituelle autochtone, encore une fois, n’était pas une structure d’élection mais une structure d’alliance. Et nous voilà ramenés chez nous, à Montréal, en 1701 : la Grande Paix, dont j’ai écrit ailleurs — dans trop d'articles pour un lien, vous n'avez qu'à utiliser l'outil de recherche et écrire 1701, c'est un point tournant de référence historique, selon moi, en tant que québecois — qu’elle fut un modèle d’alliance sans assimilation, trouve ici sa portée pleine. Le wampum à deux rangs des Haudenosaunee — deux lignes pourpres parallèles sur fond blanc, ton canot et mon vaisseau descendant la même rivière, chacun gardant ses lois, ses coutumes, ses manières, sans que l’un tente de gouverner l’autre — c’est le contre-modèle exact de l’élection dévorante : ni conversion, ni soumission, ni même fusion, mais la coexistence comme forme spirituelle à part entière. Les peuples autochtones avaient pensé, avant nous et mieux que nous, ce que les trois véhicules du Livre cherchent encore : comment être pleinement soi à côté d’un autre pleinement autre, sur la même rivière.
Que conclure ? D’abord ceci : le diagnostic est posé, et il est différencié. Le véhicule gardien sépare mais ne dévore pas; le véhicule filial ne portait pas le poison mais l’a bu quand l’empire le lui a tendu; le véhicule juridique est né avec le glaive dans la même main que le Livre, et son grand véhicule intérieur, le soufisme, attend depuis mille ans qu’on le laisse remonter au centre. Aucune des trois n’est condamnée par sa structure — les structures ne sont pas des destins, je le redis — mais chacune a son travail propre à faire, et ce travail porte un seul nom : renoncer à l’exclusivité de l’élection. Non pas renoncer à se croire choisi — tout peuple, toute âme peut se savoir porteuse d’une mission, et la tradition ésotérique que je fréquente enseigne bien qu’il existe des âmes plus avancées et des groupes chargés de tâches particulières — mais renoncer à croire que le choix des uns est la réprobation des autres. L’élection est peut-être une vérité initiatique mal digérée : quelque chose de vrai sur le plan de l’âme — il y a des aînés, il y a des serviteurs du plan — qui devient poison dès qu’on le projette sur la chair, sur le sang, sur le collectif, dès que l’importance personnelle, comme aurait dit don Juan, s’empare de ce qui devait rester impersonnel. Le fils aîné qui se croit fils unique : voilà toute la pathologie en une image.
Lennon avait donc tort, mais il avait presque raison — il avait raison de sentir que quelque chose, dans les religions telles qu’elles sont, fabrique de la séparation, et tort de croire que ce quelque chose était la religion elle-même. Je ne lui reproche pas, il n'avait pas l'éducation anthropologique que j'aie, mais ce qu’il fallait imaginer, ce n’est pas un monde sans religions; c’est un monde où les trois filles d’Abraham auraient appris ce que la Chine a pratiqué, ce que l’Afrique a créé dans les fers, ce que les Haudenosaunee ont tissé dans le wampum — un monde où chacune garderait son canot, ses lois et ses chants, sur la même rivière, sans prétendre que la rivière n’a été creusée que pour elle. Une unité dans le respect des diversités plutôt qu'une une uniformité par conformité imposée, qu'elle soit additive ou soustractive. Cela demande à chacune de mettre de l’eau dans son vin, et l’image tombe bien : le vin, c’est l’élection, l’ivresse d’être choisi; l’eau, c’est ce qui est commun, ce qui ne se possède pas, ce qui coule sous tous les canots. Les noces, un jour peut-être, changeront l’eau en vin pour tout le monde — mais en attendant, c’est le geste inverse qu’il faut apprendre, et il n’est pas moins sacré.