Il existe une idée si ambitieuse qu'on a du mal à la prononcer sans gêne — comme si son évidence même la rendait suspecte, trop grande pour être sérieuse, même si c’est en réalité une évidence dans sa potentialité, dans le domaine de la futurologie, selon moi. C’est l'idée tout simple que les humains pourraient s'organiser ensemble sur la base du droit plutôt que de la force. Que les différends entre nations pourraient être tranchés par des institutions communes plutôt que par la guerre. Que la souveraineté d'un peuple sur son territoire pourrait être reconnue non par la conquête mais par un vote. C'est cette idée — fragile, inachevée, constamment trahie dans sa mise en œuvre — qui est au cœur du projet multilatéral. Et c'est cette idée qui est attaquée.
Elle a une généalogie précise. Elle naît avec les Lumières — non pas comme utopie abstraite mais comme projet politique concret, issu de la conviction que la raison peut servir de fondement à l'organisation collective mieux que la tradition, la foi ou la puissance brute. Kant en formule la version la plus rigoureuse dans son Projet de paix perpétuelle : une fédération d'États républicains, soumis à un droit international commun, renonçant à la guerre comme instrument politique. C'est une vision. Elle survivra à Kant sous des formes successivement imparfaites — la Société des Nations après 1918, les Nations Unies après 1945 — mais elle survit malgré les imperfections naturelles et humaines, parce que l'alternative est trop connue pour être ignorée : deux guerres mondiales en trente ans, cinquante millions de morts, un continent en ruines.
Le vote du 29 novembre 1947 est un acte de cette promesse. Trente-trois États lèvent la main pour partager la Palestine mandataire en deux États — l'un juif, l'autre arabe. Ce n'est pas une décision parfaite. Aucune décision politique réelle ne l'est. Elle ignore des réalités démographiques complexes, elle est prise dans le contexte d'un rapport de forces post-colonial où les grandes puissances ont leurs propres intérêts. Mais elle est une décision — multilatérale, légale, votée par les institutions que l'humanité s'était données précisément pour ne plus régler ses conflits par la seule force. Et c'est à cette décision — pas à une conquête, pas à une colonisation unilatérale — qu'Israël doit son existence légale. Le nier, c'est nier le multilatéralisme lui-même.
Ce point mérite d'être martelé parce qu'il est systématiquement effacé du récit dominant. Le mot Palestine lui-même est une falsification historique accomplie — non pas par Israël, mais par Rome. Après l'écrasement de la révolte de Bar Kokhba en 135 après J.-C., l'empereur Hadrien rebaptise la Judée en Syria Palaestina, du nom des Philistins — peuple disparu depuis des siècles, ennemi biblique d'Israël — précisément pour effacer le lien entre ce territoire et le peuple juif. C'est un acte de violence symbolique impériale, accompli dans le but explicite de déposséder un peuple de son nom et de sa mémoire. Que ce nom soit aujourd'hui invoqué pour nier la légitimité de la présence juive dans cette région est une ironie historique d'une amertume particulière.
La promesse multilatérale est donc aussi la promesse que l'histoire peut être dite — complète, non tronquée, avec ses contradictions et ses violences dans tous les sens. Que les faits ont une réalité indépendante des récits qu'on leur superpose. Que le droit international n'est pas un instrument sélectif qu'on invoque quand il sert et qu'on ignore quand il dérange. Cette promesse-là — épistémologique autant que politique — est au cœur de ce qui est attaqué. Et comprendre pourquoi elle est attaquée exige qu'on nomme qui l'attaque.
Dans l'Évangile de Marc — le plus bref et le plus direct — il y a une scène qui n'a pas d'équivalent dans la littérature religieuse de son époque. Jésus rencontre un homme possédé dans les tombeaux de Gérasa. L'homme est incontrôlable — on l'a enchaîné, il a brisé ses chaînes, il erre parmi les morts en se tailladant avec des pierres. Jésus lui demande : quel est ton nom? Et la réponse est : mon nom est Légion, car nous sommes nombreux.
La réponse est théologiquement précise et philosophiquement troublante. Ce qui possède cet homme n'est pas une entité unique avec un nom, une identité, une cohérence interne. C'est une multitude — des milliers de forces occupant le même espace sans unité autre que leur présence simultanée. Et cette multitude a une propriété remarquable : elle n'a pas de projet propre. Elle supplie Jésus de ne pas la chasser hors du pays. Elle demande à entrer dans les porcs. Elle n'a pas de vision du monde à imposer, pas de territoire à conquérir, pas d'idéologie à défendre. Elle a seulement un ennemi — la présence de ce qui peut la nommer et la dissoudre.
C'est exactement la structure de ce qu'on affronte. Le triangle que j'essaie de cartographier — la théocratie iranienne, le nihilisme stratégique russe, le relativisme woke occidental — n'est pas une alliance. Ces trois forces sont philosophiquement incompatibles entre elles. L'Iran des mollahs exécute les homosexuels; une partie de la gauche identitaire occidentale défile pour l'Iran tout en se réclamant des droits LGBTQ+. La Russie de Poutine est un régime d'extrême droite nationaliste; une partie de l'extrême gauche occidentale relaie ses narratifs anti-occidentaux. Le Hamas interdit les syndicats, persécute les chrétiens, impose la charia; des militants progressistes brandissent ses couleurs dans des manifestations où ils défendent par ailleurs le féminisme, les droits LGBT et la laïcité. Ces contradictions ne dérangent personne dans ce triangle parce que le triangle n'a pas besoin de cohérence interne. Il n'a besoin que d'un ennemi commun.
Et cet ennemi commun, c'est précisément la promesse multilatérale — l'universalisme, la raison laïque, l'idée que des valeurs peuvent s'appliquer à tous indépendamment de leur appartenance tribale, religieuse ou nationale. Mon nom est Légion : je suis théocratique ici, nihiliste là, relativiste ailleurs — mais partout où je suis, je m'oppose à ce qui pourrait me nommer.
Cette structure explique quelque chose qui déroute souvent les observateurs : pourquoi la désinformation russe amplifie-t-elle simultanément l'extrême droite et l'extrême gauche dans les pays cibles? Parce que l'objectif n'est pas de faire triompher une position — c'est de fragmenter. De faire en sorte que les deux camps se haïssent assez pour ne plus pouvoir construire ensemble le terrain commun que le droit exige. La Légion n'a pas besoin que vous adhériez à son récit. Elle a besoin que vous n'adhériez plus au vôtre. Elle a besoin de votre haine.
C'est pour cette raison que les réponses classiques échouent. On ne peut pas négocier avec une Légion — il n'y a pas d'interlocuteur unique porteur d'intérêts négociables. On ne peut pas la vaincre militairement — elle n'a pas de capitale, pas de commandement, pas de centre de gravité à détruire. On ne peut pas la convaincre — elle n'a pas de position cohérente à réfuter. Ce qui peut la dissoudre, dans l'Évangile comme dans notre contexte, c'est d'abord la nommer. Poser la question : quel est ton nom? Et forcer la réponse à se révéler dans toute sa contradiction.
Le wokisme est le cas le plus douloureux des trois — parce que c'est celui qui vient de chez nous, qui parle notre langue, qui se réclame de nos valeurs. Et parce qu'il a commencé par quelque chose de juste.
Il faut le dire sans ambiguïté : la reconnaissance des discriminations systémiques est une avancée morale réelle. La prise de conscience que le racisme n'est pas seulement une affaire d'intentions individuelles mais de structures institutionnelles — c'est une contribution intellectuelle légitime, documentée, nécessaire. Le mouvement des droits civiques aux États-Unis, les luttes féministes, la dépénalisation de l'homosexualité — tout cela appartient à la même impulsion, et cette impulsion est bonne. Elle vient de la même source que les Lumières : la conviction que tous les humains méritent d'être traités avec une dignité égale.
Le chemin vers l'enfer est pavé de bonnes intentions — la formule est usée jusqu'à la corde, mais elle décrit avec une précision chirurgicale ce qui s'est passé. À un moment difficile à dater exactement — quelque part dans les années 2000, accéléré par les réseaux sociaux après 2010 — quelque chose a basculé. La critique légitime des structures de domination s'est transformée en une grille d'analyse totalisante qui, poussée à sa limite, produit l'exact contraire de ce qu'elle prétend défendre.
L'équité identitaire en est l'exemple le plus clair. L'intention est réparatrice : corriger des inégalités historiques en accordant une attention particulière aux groupes qui ont été systématiquement défavorisés. Nul ne peut sérieusement s'opposer à cette intention. Mais dans sa mise en œuvre doctrinaire, elle remplace l'individu par la catégorie — elle juge les personnes non pas sur ce qu'elles font ou pensent mais sur ce qu'elles sont, sur l'identité dont elles sont porteuses. Ce faisant, elle reproduit exactement la logique qu'elle prétend combattre : la détermination de la valeur d'une personne par son appartenance à un groupe. Ce n'est pas de la justice réparatrice. C'est de la discrimination avec une conscience propre, ce qui la rend plus difficile à reconnaître.
Susan Neiman l'a formulé avec une clarté qu'on ne peut pas améliorer : woke is not left. Le wokisme n'est pas une évolution de la gauche traditionnelle — il en est une rupture. La gauche classique, de Marx à Orwell en passant par Jaurès, était universaliste : elle croyait que les travailleurs du monde entier partageaient des intérêts communs qui transcendaient les frontières nationales et ethniques. Le wokisme est tribaliste : il organise le monde en identités collectives dont les intérêts sont structurellement opposés, et où le dialogue entre groupes est toujours déjà une relation de domination. Ce n'est pas la même chose. C'est même, à certains égards, l'opposé.
Mais ce qui distingue le wokisme des deux autres bases du triangle — et c'est ici que l'analyse doit être précise — c'est son absence totale de projet positif. L'Iran des mollahs veut imposer la charia à l'échelle mondiale — c'est un projet, même monstrueux. La Russie de Poutine veut restaurer une sphère d'influence impériale — c'est un projet, même criminel. Le wokisme n'a pas de projet. Il a une posture. Une posture de résistance permanente, d'opposition systématique, de dénonciation incessante — mais sans destination, sans vision de ce à quoi devrait ressembler le monde une fois les oppressions dénoncées. C'est ce qui le rend si facilement instrumentalisable : une force qui sait seulement ce contre quoi elle est peut être dirigée dans n'importe quelle direction par quiconque lui fournit un ennemi suffisamment convaincant.
Et la Légion sait fournir des ennemis. La désinformation russe a compris avant beaucoup d'autres que le wokisme était une fissure exploitable — non par sympathie idéologique, mais par opportunisme stratégique. Amplifier la rage identitaire, radicaliser les camps, rendre tout compromis impossible, transformer chaque désaccord en guerre morale — c'est exactement ce que produisent les opérations d'influence sur les réseaux sociaux, et c'est exactement la dynamique que le wokisme doctrinal alimente de son côté. Ils ne se coordonnent pas. Ils convergent.
Le mot-clic comme forme de possession est une métaphore qui mérite d'être prise au sérieux. Une possession, dans l'acception biblique, c'est une entité extérieure qui prend le contrôle d'un corps, d'une voix, d'une identité — qui les utilise pour ses propres fins sans que le possédé en soit conscient. Le mot-clic fonctionne de façon analogue : il colonise la pensée, impose un cadre d'interprétation, détermine d'avance les conclusions avant que les faits soient examinés. Il crée l'illusion d'une position tout en supprimant la pensée qui devrait la fonder. Et comme la possession, il change — le mot-clic d'aujourd'hui remplace celui d'hier, l'ennemi de la semaine succède à celui de la semaine précédente, sans que cette instabilité ne dérange personne, parce que ce qui importe n'est pas la cohérence mais l'intensité de l'opposition.
C'est pourquoi il est si difficile, de l'intérieur, de voir la perversion. Chaque cause prise isolément semble juste — défendre les innocents dans la bande de Gaza, dénoncer le racisme, reconnaître les identités marginalisées. C'est l'ensemble qui est problématique : un système de pensée qui immunise contre la réfutation, qui punit la nuance, qui transforme le doute en trahison. Une pensée qui ne peut pas se tromper n'est plus de la pensée — c'est une foi. Et une foi sans transcendance, sans ancrage dans quoi que ce soit de plus grand qu'elle-même, est la forme la plus fragile et la plus dangereuse de la certitude.
Il y a une ironie cruelle dans le fait que les forces qui attaquent le multilatéralisme utilisent son langage. Les résolutions de l'ONU. Le droit international humanitaire. La Convention sur le génocide. Les droits de l'homme. Ces instruments — produits laborieux de décennies de négociations, nés de la volonté d'éviter que la barbarie du XXe siècle se répète — sont devenus les armes de choix de ceux qui veulent détruire le projet dont ils sont issus. C'est du parasitisme conceptuel à une échelle qui devrait nous couper le souffle.
Observons la mécanique. L'Iran signe et ratifie des conventions internationales sur les droits de l'homme tout en exécutant ses dissidents, en lapidant des femmes adultères, en pendant des homosexuels. La Russie siège au Conseil de sécurité de l'ONU — avec droit de veto — pendant qu'elle bombarde des hôpitaux ukrainiens et déporte des enfants dans ce qui constitue, selon les critères mêmes de la Convention de 1948, un crime de guerre. Le Hamas invoque le droit international pour dénoncer les réponses militaires israéliennes tout en utilisant les tunnels sous les hôpitaux de Gaza comme infrastructure militaire — violation explicite du droit international humanitaire qu'il cite par ailleurs. Le cynisme est absolu, et il fonctionne précisément parce que les institutions multilatérales n'ont pas de mécanisme efficace pour expulser ceux qui les utilisent de mauvaise foi.
Ce pillage du vocabulaire n'est pas accidentel — c'est une doctrine. Les théoriciens soviétiques de la guerre de l'information l'avaient formulé dès les années 1950 sous le nom de mesures actives : utiliser les valeurs de l'adversaire contre lui-même, le contraindre à se justifier dans son propre cadre, l'épuiser dans des débats dont il ne peut pas sortir vainqueur sans paraître contradictoire. Si tu défends la liberté d'expression, je publierai de la désinformation et j'invoquerai ta liberté d'expression pour la protéger. Si tu défends le droit international, j'invoquerai le droit international pour qualifier tes alliés de criminels de guerre pendant que je commets les miens. La doctrine est d'une efficacité redoutable parce qu'elle exploite précisément la bonne foi — l'obligation, pour une démocratie, d'appliquer ses propres principes de façon cohérente. Tu en peux pas vraiment négocier avec ces gens-là et il faut donc les nommer pour ce qu’ils sont, des ennemies au bien commun.
Le cas de l'ONU mérite une attention particulière parce que c'est là que la perversion est la plus visible et la plus coûteuse. Le Conseil des droits de l'homme — censé être l'instance internationale de protection des droits humains — a compté parmi ses membres des États qui figurent parmi les pires violateurs de ces droits dans le monde : la Chine, la Russie, l'Arabie Saoudite, le Venezuela. Ces États ne siègent pas au Conseil pour défendre les droits humains. Ils siègent pour bloquer toute résolution qui pourrait les viser et pour diriger l'attention ailleurs — de préférence vers Israël, dont la politique est effectivement critiquable sur certains points mais qui fait l'objet d'un nombre de résolutions qui dépasse la somme de toutes les résolutions visant tous les autres pays du monde. Cette disproportion n'est pas le résultat d'une analyse impartiale. C'est le résultat d'une coalition d'États qui ont compris que l'ONU peut être utilisée comme tribune de déstabilisation de l'Occident et de ses alliés.
Et les emprunteurs ont trouvé des relais bienveillants dans la société civile occidentale. Des ONG qui documentent scrupuleusement les violations israéliennes et passent sous silence les violations du Hamas. Des juristes qui qualifient de génocide des situations que leurs propres définitions ne permettent pas de qualifier ainsi. Des médias qui appliquent des standards inverses selon l'origine des acteurs — le doute bénéficiant systématiquement à l'un et jamais à l'autre. Ces relais ne sont pas, pour la plupart, des agents conscients d'une opération de déstabilisation. Ils sont victimes d'une grille de lecture qui les rend incapables d'appliquer leurs propres principes de façon cohérente. Mais l'effet est le même : le langage des droits, de la justice et du droit international est progressivement vidé de son sens universaliste pour devenir un instrument partisan.
Ce qu'on perd quand ce langage est pillé, c'est la possibilité même du droit international comme projet. Si les mots génocide, apartheid, colonialisme, résistance peuvent être appliqués sélectivement selon les intérêts politiques de ceux qui les prononcent — si leur sens dépend de qui parle plutôt que de ce qui est dit — alors ils ne signifient plus rien. Et quand le langage du droit ne signifie plus rien, il ne reste que la force. C'est exactement ce que cherche la Légion : non pas imposer son propre ordre, mais dissoudre la possibilité d'un ordre commun.
Hercule, au sixième de ses travaux, fait face aux oiseaux du lac Stymphale — des milliers de créatures monstrueuses aux plumes d'airain et au bec d'acier, qui dévastent les récoltes et empoisonnent l'eau. Le problème n'est pas leur puissance individuelle mais leur nombre : on ne peut pas les tuer un par un. La solution qu'Athéna lui apporte n'est pas une arme. Ce sont des cymbales — des sistres de bronze forgés par Héphaïstos — dont le fracas fait lever les oiseaux en masse, les rend visibles dans le ciel, et permet alors de les abattre. La lumière — ou ici le bruit, qui remplit la même fonction de révélation — précède et rend possible l'action.
C'est la logique de la seule réponse qui fonctionne contre une Légion. Pas la confrontation frontale — elle n'a pas de front. Pas la négociation — elle n'a pas d'interlocuteur. Pas la réfutation argument par argument — elle n'a pas de cohérence à réfuter. Ce qui peut la dissoudre, c'est la nomination. Rendre visible la structure. Faire en sorte que les contradictions internes de la Légion deviennent impossibles à ignorer — que le militant pro-Gaza qui défend les droits LGBTQ+ soit confronté à ce qu'il défend réellement, que le relais de désinformation russe qui se réclame du droit international soit confronté à ses propres incohérences, que l'institution qui vote des résolutions contre Israël soit confrontée à la liste de ses membres.
Nommer, c'est donc le premier acte de résistance. Et nommer avec précision — c'est-à-dire avec les faits, la chronologie, la complexité — est une forme de courage intellectuel dans un contexte où la simplification est récompensée et la nuance punie. Dire que le vote de 1947 était un acte de légitimité multilatérale, pas une conquête coloniale. Dire que Palestine est un nom romain imposé pour effacer une présence juive millénaire. Dire que le Hamas utilise ses propres civils comme instrument stratégique. Dire que la désinformation russe amplifie simultanément des causes qui se croient opposées. Ce ne sont pas des positions idéologiques — ce sont des faits. Et les faits, dans une guerre épistémologique, sont des actes politiques.
Mais la nomination ne suffit pas. Le bruit des cymbales fait lever les oiseaux — il faut ensuite les abattre. Ce que cela signifie dans notre contexte, c'est la reconstruction du terrain commun que la Légion a méthodiquement érodé. Ce terrain commun, c'est la possibilité d'un désaccord de bonne foi — la conviction que l'interlocuteur peut avoir tort sans être malveillant, que les faits peuvent être discutés sans que la discussion soit une trahison, que la complexité n'est pas une forme de complicité. C'est ce terrain que les polarisations entretenues par la désinformation et le dogmatisme identitaire ont rendu inhabitable.
Le reconstruire exige quelque chose qui ressemble à de la modestie épistémologique — non pas le relativisme qui dit que tout se vaut, mais la reconnaissance que la vérité est difficile à atteindre, que nos analyses peuvent être fausses, que les gens avec qui on est en désaccord peuvent avoir des raisons légitimes. Cette modestie n'est pas une faiblesse — c'est la condition du dialogue. Et le dialogue est la condition de la démocratie. Une démocratie qui ne peut plus dialoguer — qui n'a plus de terrain commun pour désaccorder — se dissout de l'intérieur aussi sûrement que si elle était attaquée de l'extérieur.
Il y a une troisième dimension à ce travail de reconstruction, et c'est la plus difficile à formuler sans paraître naïf. C'est la dimension que la tradition théosophique nomme fraternité — et que le projet multilatéral dans sa meilleure version a essayé de traduire en institutions. L'idée que les humains partagent quelque chose d'essentiel qui précède et transcende leurs différences — non pas pour les effacer, mais pour les rendre habitables ensemble. Ce n'est pas de l'angélisme. C'est ce sur quoi repose toute la construction du droit international : la conviction que des États aux intérêts divergents peuvent néanmoins s'entendre sur des règles communes, parce qu'ils reconnaissent une humanité commune.
Cette conviction est précisément ce que la Légion veut détruire. Pas les institutions — elles peuvent être récupérées, détournées, pillées. La conviction elle-même. L'idée qu'il est possible de s'entendre, que le projet commun a un sens, que les Lumières n'étaient pas une illusion bourgeoise mais une direction réelle — imparfaitement suivie, constamment trahie, mais réelle. Et c'est pourquoi la défense de cette conviction n'est pas seulement politique. Elle est anthropologique. Elle porte sur ce qu'on croit que l'être humain est capable d'être.
Son imperfection est normale, on ne demande à aucun humain de l’être ni à une aucune institution humaine non plus, mais on tend vers un idéal qui accepte certains compromis, ce qu’on pourrait nommer un moins mal, qui se construit en bonne volonté plus qu’en utopie déjà toute planifiée ; le moindre mal doit primer sur l’idéal autant que l’action est ce qui détermine la direction.
Jésus, dans l'Évangile de Marc, ne détruit pas la Légion par la violence. Il pose une question. Quel est ton nom? Et la réponse — mon nom est Légion, car nous sommes nombreux — est déjà le début de la dissolution, parce que nommer une possession, c'est commencer à s'en libérer. Les démons supplient d'entrer dans les porcs. Jésus les y autorise. Les porcs se précipitent dans le lac. L'homme retrouve sa raison, s'assied, parle. Il y a là une séquence qui mérite d'être méditée : la nomination précède la libération, et la libération prend la forme du retour à la raison — à la capacité de s'asseoir, de parler, d'être de nouveau un sujet plutôt qu'un vecteur.
C'est peut-être la meilleure description du travail que nous avons à faire. Non pas vaincre la Légion — elle est trop nombreuse, trop dispersée, trop contradictoire pour être vaincue au sens classique. Mais nommer. Clarifier. Reprendre la place — dans le discours, dans les institutions, dans le droit international — que les emprunteurs ont occupée par défaut parce que nous avons parfois abandonné le terrain. Faire le bruit des cymbales — précis, fort, fondé sur les faits — pour rendre visible ce qui opère dans la confusion.
Et garder confiance que la raison peut se remettre debout. Pas parce que c'est certain — rien n'est certain dans l'histoire. Mais parce que c'est la seule direction qui mérite qu'on y marche. L'homme de Gérasa s'assied au bord du lac, dans sa raison recouvrée, et la première chose qu'il veut faire c'est suivre Jésus. Jésus lui dit : rentre chez toi, et raconte ce qui t'est arrivé. Témoigne. Nomme. Raconte.