Pour faire suite à la section Du droit ou de la force. je veux faire un rapprochement MAGA parce qu'on pourrait penser qu'en liant les wokes à Moscou et Téhéran, je suis en train de justifier une position d'extrême-droite, ce qui n'est pas du tout le cas, je me considère de gauche et c'est en tant que gauchiste que je dénonce le wokisme comme une imposture et une corruption des idéaux des lumières.
Je ne crois pas que cette association soit plus consciente que l'axe du mal que je décris dans une section Du droit ou de la force. car dans tous les cas ces légions sont confuses et diffuses, elles n'ont pas les qualités d'unité qui s'exprime uniquement dans le respect des diversités, mais la différence est que la convergence de Moscou, Téhéran et les wokes est dans une haine dans valeurs universalistes des lumières, de l'occident, tandis qu'on le veuille ou non, les USA demeure un des plus grand allié à cela, même s'il y'a plusieurs nuances à faire.
En analyse finale, plus on étudie la question, plus on voit que les USA demeurent un allié naturel des nations plus démocratiques, même si les dangers pour le fascisme sont évidents, c'est ce que nous analyserons ici.
Il y a un moment, en février 2024, où la convergence est devenue visible à l'œil nu — sans interprétation, sans théorie, sans contexte nécessaire. Tucker Carlson, l'animateur le plus regardé de la droite américaine, ancien de Fox News, voix principale de ce qu'on appelle le nationalisme MAGA, s'est rendu à Moscou pour interviewer Vladimir Poutine. L'entretien a été diffusé sur X — anciennement Twitter, désormais propriété d'Elon Musk, lui-même figure orbitale du même mouvement. Pendant deux heures, Carlson a offert à Poutine une tribune occidentale sans contradiction, sans pression, sans la moindre des questions qu'un journaliste aurait posées. Il est reparti visiblement séduit. Le Kremlin a remercié. Les réseaux MAGA ont amplifié.
Ce moment n'est pas une anomalie. C'est l'aboutissement visible d'un processus long, patient, documenté — une convergence entre la droite nationaliste américaine et l'appareil de désinformation russe qui ne repose ni sur une coordination secrète ni sur une naïveté accidentelle, mais sur quelque chose de plus intéressant et de plus troublant : une compatibilité structurelle. Deux forces qui ont découvert, sans se chercher, qu'elles voulaient détruire quelque chose comme la même chose.
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter à un philosophe russe que la plupart des Occidentaux n'ont jamais entendu nommer — et qui a pourtant, depuis les années 1990, fourni le cadre intellectuel de la stratégie russe de déstabilisation. Son nom est Alexandre Douguine. Et ce qu'il a compris avant presque tout le monde, c'est que la guerre du XXIe siècle ne se gagnerait pas sur les champs de bataille. Elle se gagnerait dans les esprits — en détruisant la réalité partagée sur laquelle repose toute démocratie.
C'est une stratégie en continuité des mesures actives, terme technique que le KGB utilisait depuis les années 1950 pour désigner l'ensemble des opérations d'influence qui ne sont pas du renseignement classique — pas collecter de l'information, mais façonner la réalité perçue de l'adversaire.
Alexandre Douguine est inclassable au sens ordinaire du terme — ce qui est précisément sa force. Il a commencé sa carrière intellectuelle dans les cercles nationalistes soviétiques des années 1980, fréquenté les mouvements néo-nazis européens dans les années 1990, fondé le Parti national-bolchévique russe avec l'écrivain Eduard Limonov, et développé progressivement une doctrine qu'il a baptisée le Quatrième théorie politique — après le libéralisme, le communisme et le fascisme, une quatrième voie qui les syncrétise toutes.
Ce syncrétisme n'est pas de la confusion — c'est une stratégie. Douguine a compris que les grandes idéologies du XXe siècle avaient toutes échoué à détruire l'ordre libéral occidental, précisément parce qu'elles s'y opposaient frontalement avec des systèmes alternatifs cohérents et donc réfutables. Sa proposition est différente : ne pas opposer une idéologie à une autre, mais dissoudre la possibilité même de l'idéologie — fragmenter, polariser, multiplier les récits jusqu'à ce que la réalité partagée cesse d'exister. Ce n'est pas une philosophie au sens classique. C'est une doctrine de destruction épistémologique.
L'eurasisme de Douguine — l'idée que la Russie est le cœur d'une civilisation eurasiatique distincte et supérieure à l'Occident atlantiste — est l'habillage géopolitique de cette doctrine. Mais ce qui l'a rendu influent au-delà des cercles intellectuels russes, c'est sa capacité à parler simultanément à des audiences radicalement différentes. À la droite traditionaliste, il offre la défense des valeurs chrétiennes et de l'identité nationale contre le mondialisme libéral. À la gauche anti-impérialiste, il offre la résistance au colonialisme américain et à l'hégémonie occidentale. À l'extrême droite, il offre le nationalisme ethnique et la hiérarchie civilisationnelle. Ces positions sont philosophiquement incompatibles — Douguine s'en moque, parce que l'objectif n'est pas la cohérence, c'est la fragmentation.
Ses liens avec le Kremlin sont documentés sans être linéaires — il n'est pas un fonctionnaire, il est quelque chose de plus difficile à désigner : un intellectuel organique du pouvoir russe, dont les idées ont irrigué la doctrine de déstabilisation sans être appliquées mécaniquement. Quand la fille de Douguine, Daria, a été tuée dans un attentat à la voiture piégée en 2022 — attentat probablement destiné à son père — Poutine a personnellement présenté ses condoléances. Ce n'est pas le geste d'un chef d'État envers un commentateur marginal.
L'élection présidentielle américaine de 2016 est le moment où la doctrine Douguine a trouvé son terrain d'application le plus vaste et le mieux documenté. Non pas parce que Moscou a fabriqué Donald Trump ou le mouvement qui l'a porté — ce serait une simplification aussi fausse qu'utile à ceux qui veulent décrédibiliser l'analyse. Mais parce que l'Internet Research Agency de Saint-Pétersbourg — la ferme à trolls financée par Evguéni Prigojine, l'homme de main de Poutine mort depuis dans un accident d'avion dont personne n'est dupe — a cartographié avec une précision remarquable les fissures existantes de la société américaine et les a élargies méthodiquement.
Le rapport Mueller, les auditions du Sénat américain, les analyses du Graphika Institute et du Stanford Internet Observatory ont documenté l'opération avec suffisamment de détail pour qu'on puisse en parler comme d'une doctrine, pas d'une théorie. L'IRA opérait des centaines de comptes sur Facebook, Twitter, Instagram, YouTube — certains ciblant la droite avec des contenus nationalistes et anti-immigration, d'autres ciblant la gauche avec des contenus sur la brutalité policière et la suppression du vote noir, d'autres encore ciblant des communautés spécifiques avec des contenus sur la légalisation du cannabis ou les droits des armes à feu. L'objectif n'était pas de faire élire Trump — c'était de radicaliser chaque camp, de rendre tout compromis impossible, de convaincre les électeurs déçus de s'abstenir. De fragmenter.
Ce qui a rendu l'opération si efficace, c'est qu'elle n'a pas eu besoin d'inventer les tensions qu'elle amplifiait. Le racisme systémique américain est réel. La méfiance envers les élites politiques est réelle. La crise économique des classes populaires blanches est réelle. La désinformation russe n'a pas fabriqué ces réalités — elle les a trouvées, cartographiées, et transformées en carburant. C'est la différence entre allumer un feu et jeter de l'essence sur des braises. Les braises existaient. L'essence est venue de Saint-Pétersbourg.
Et le terreau MAGA — cette combinaison de ressentiment économique, de nationalisme culturel, de méfiance envers les institutions et de nostalgie d'une Amérique blanche et chrétienne — s'est révélé extraordinairement fertile pour l'opération. Non pas parce que les électeurs MAGA sont stupides ou manipulables au sens péjoratif — ils répondent à des réalités vécues qui méritent d'être prises au sérieux. Mais parce que leur grille de lecture — l'État profond, le complot des élites, la trahison de l'Amérique authentique — est structurellement compatible avec les narratifs que Moscou avait intérêt à amplifier. Deux cartographies différentes du même ressentiment.
La convergence ne s'est pas produite dans l'abstrait — elle a emprunté des canaux précis, des personnes précises, des plateformes précises. Les nommer est un acte de précision nécessaire, parce que la désinformation prospère dans le flou et se dissout dans la spécificité.
Michael Flynn, général trois étoiles, directeur du renseignement militaire américain sous Obama, futur conseiller à la sécurité nationale de Trump — a été payé par RT, la chaîne de propagande russe financée par l'État, pour un discours à Moscou en 2015, assis à la même table que Poutine. Il a ensuite plaidé coupable de mensonge au FBI sur ses contacts avec l'ambassadeur russe Kislyak pendant la transition présidentielle. Gracié par Trump, il est devenu l'une des voix les plus actives du mouvement QAnon. Le trajet est exemplaire : du renseignement américain à la propagande russe à la désinformation conspirationniste domestique, sans rupture apparente de cohérence subjective.
Paul Manafort, directeur de campagne de Trump en 2016, avait passé les dix années précédentes à travailler pour Viktor Ianoukovitch, le président ukrainien pro-russe renversé par Maïdan en 2014 — celui dont la fuite vers Moscou a précipité l'annexion de la Crimée. Manafort a ensuite partagé des données internes de campagne avec Konstantin Kilimnik, agent du renseignement russe. Ce n'est pas une théorie — c'est ce que le rapport Mueller a établi.
QAnon mérite une attention particulière parce qu'il illustre la sophistication de l'opération. La théorie du complot — un réseau pédophile sataniste au cœur de l'État profond américain, que Trump seul peut détruire — est si extravagante qu'on pourrait la croire immunisée contre toute crédibilité. Elle a pourtant trouvé des millions d'adeptes, aux États-Unis d'abord, puis en Europe, en Amérique latine, en Australie. Des analystes du renseignement américain et des chercheurs comme Marc-André Argentino ont documenté les liens entre les canaux de diffusion de QAnon et des réseaux de désinformation liés à la Russie — non pas une fabrication russe complète, mais une amplification stratégique d'un phénomène domestique, selon la même logique que 2016. Trouver les braises. Ajouter l'essence.
Telegram est devenu le canal de transmission privilégié de cette convergence — une plateforme de messagerie dont la modération quasi-inexistante en fait un espace idéal pour la désinformation coordonnée. Des canaux pro-MAGA et des canaux pro-Kremlin s'y croisent, s'y citent, s'y amplifient mutuellement, parfois sans que les utilisateurs sachent d'où vient ce qu'ils relaient. C'est l'infrastructure de la Légion dans sa version numérique — décentralisée, sans tête visible, impossible à désactiver d'un seul geste.
Il faut s'arrêter ici sur une symétrie que l'analyse politique évite souvent — parce qu'elle dérange également les deux camps, et que déranger également les deux camps est la marque d'une analyse honnête.
Dans un essai précédent, j'ai décrit la coalition impossible entre la gauche identitaire et le djihad islamiste — des forces qui se détruiraient mutuellement si elles gagnaient, unies seulement par la négation de l'ordre multilatéral. Ce que la convergence MAGA-Moscou révèle, c'est la même structure dans l'autre camp. Le MAGA se définit par le nationalisme américain — America First, la souveraineté nationale contre le mondialisme, la défense de l'Amérique authentique contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Et pourtant, dans les faits, il relaie une puissance étrangère impériale qui veut précisément détruire la souveraineté américaine comme référence mondiale.
Le paradoxe est d'une ironie presque trop parfaite. L'électeur MAGA qui s'inquiète de l'ingérence étrangère dans les affaires américaines — inquiétude légitime — relaie des narratifs fabriqués à Saint-Pétersbourg. Celui qui dénonce les élites corrompues qui trahissent l'Amérique défend un candidat dont les associés ont travaillé pour des oligarques russes. Celui qui se réclame du christianisme et des valeurs traditionnelles s'allie à un régime qui a passé soixante-dix ans à persécuter les chrétiens et qui n'a retrouvé la religion que comme instrument de politique identitaire. C'est le même aveuglement structurel que chez les alliés impossibles de gauche — la grille de lecture qui suspend le jugement au profit de l'appartenance, qui remplace l'analyse par la géométrie du camp.
Ce que les deux cas révèlent ensemble — et c'est peut-être l'observation la plus importante de cet essai — c'est que la Légion n'a pas de couleur politique. Elle n'est ni de gauche ni de droite. Elle est partout où la pensée a été remplacée par l'appartenance, partout où l'ennemi commun suffit à suspendre le jugement, partout où des forces incompatibles peuvent coexister dans la négation sans jamais avoir à répondre de ce qu'elles construiraient ensemble si elles gagnaient.
Il faut revenir à Douguine pour conclure — parce que c'est lui qui a formulé avec le plus de clarté ce que ses adversaires occidentaux peinent encore à nommer.
Dans ses écrits — traduits et lus dans les cercles d'extrême droite européens et américains bien avant que les services de renseignement occidentaux s'y intéressent sérieusement — Douguine pose un diagnostic sur la modernité libérale qui n'est pas sans pertinence analytique, même pour qui rejette ses conclusions. Il identifie dans l'ordre libéral une prétention à l'universalité — l'idée que ses valeurs s'appliquent à tous les humains indépendamment de leur culture, de leur tradition, de leur civilisation — comme sa vulnérabilité centrale. Cette prétention, dit-il, est une forme d'impérialisme culturel que les peuples finiront par rejeter. Et la stratégie pour précipiter ce rejet n'est pas d'opposer une universalité à une autre — c'est de détruire la possibilité même de l'universel, de fragmenter le monde en identités imperméables les unes aux autres, de rendre toute notion de terrain commun suspecte a priori.
Ce que Douguine a compris — et que l'Occident n'a pas encore pleinement intégré — c'est que cette guerre n'est pas idéologique au sens classique. On ne cherche pas à convaincre. On cherche à désorienter. La désinformation n'a pas pour objectif que vous croyiez les mensonges russes — elle a pour objectif que vous ne croyiez plus rien. Que la frontière entre le vrai et le faux devienne si poreuse que vous renoncez à chercher la vérité et que vous vous repliiez sur votre tribu comme seule réalité stable. Une population qui ne croit plus en aucune institution, en aucun expert, en aucun média — qui a décidé que tout est manipulation — est une population qui ne peut plus se gouverner. Et une démocratie qui ne peut plus se gouverner est une démocratie à prendre.
C'est pour cela que la réponse ne peut pas être seulement technique — des algorithmes mieux régulés, des plateformes mieux modérées, des lois contre la désinformation. Ces mesures sont nécessaires mais insuffisantes. Ce qui est attaqué est plus fondamental : la confiance que les citoyens d'une démocratie accordent à la possibilité même d'une réalité partagée. Et cette confiance ne se restaure pas par décret — elle se restaure par le travail patient de la clarification, de la nomination, de la démonstration que la vérité peut encore être approchée, que les faits ont encore une réalité indépendante des récits qu'on leur superpose.
C'est un travail lent. C'est un travail ingrat. C'est un travail qui ne produit pas les images spectaculaires d'une victoire militaire ou d'une révolution. Mais c'est le seul qui réponde à la nature réelle de l'attaque — une attaque non pas contre nos territoires, ni même contre nos gouvernements, mais contre notre capacité collective à penser.
Le rouge et le brun se sont touchés. Ce n'est pas une prophétie accomplie — c'est un avertissement encore disponible. La convergence peut être nommée, exposée, rendue visible. Et ce qui est visible peut encore être refusé.