On confond trop souvent l'unité avec l'uniformité — comme si converger vers un même centre voulait dire s'aligner sur une même forme. C'est une erreur de catégorie, et elle n'est pas innocente : elle sert toujours quelqu'un, cette confusion, elle sert ceux pour qui la diversité réelle est une menace à gérer plutôt qu'une richesse à laisser être. Parce qu'il faut le dire clairement : celui qui exige que tous se ressemblent ne cherche pas l'unité, il cherche le contrôle, et le contrôle a toujours su se déguiser en harmonie. L'uniformité est facile à administrer, facile à surveiller, facile à mesurer — on sait tout de suite qui dévie, qui dépasse, qui refuse de rentrer dans le rang. L'unité véritable, elle, échappe à la mesure, parce qu'elle ne se voit pas de l'extérieur ; elle se vit de l'intérieur, dans le lien, et un lien ne se compte pas, il se qualifie.
L'unité, dans toutes les traditions qui l'ont vraiment pensée — et ici je pense autant à la sagesse ancienne qu'à ce que la biologie elle-même nous montre — n'a jamais été une question de forme identique. Un corps est unifié par la vie qui le traverse, pas par l'identité de ses cellules ; le foie ne devient pas plus uni au cœur en cessant d'être un foie, au contraire, c'est précisément parce que le foie fait pleinement ce que seul un foie peut faire que le corps entier tient, et un corps dont toutes les cellules deviendraient identiques, on a un nom pour ça, c'est un cancer. La différenciation n'est pas l'ennemie de l'unité — elle en est la condition. Plus un organisme est évolué, plus ses parties sont différenciées, et plus l'unité qui les tient ensemble est profonde. L'unité est fonctionnelle, elle est vitale, elle est de l'ordre du souffle qui circule — elle n'est jamais de l'ordre du moule qu'on impose. Et c'est la même chose dans le grand corps des peuples : une humanité unifiée n'est pas une humanité uniformisée, c'est une humanité dont chaque culture fait pleinement ce qu'elle seule peut faire, reliée aux autres par ce qui circule entre elles et non par ce qui les rendrait interchangeables.
Je reviens souvent à la Grande Paix de Montréal parce qu'elle donne, dans notre propre histoire, un exemple concret de ce que l'unité peut être quand elle refuse l'assimilation. Trente-neuf nations, en 1701, ne se sont pas fondues en une seule identité — elles ont convenu d'une paix qui laissait chacune intacte dans sa langue, ses rites, sa gouvernance, tout en créant entre elles un espace commun de non-agression et d'échange. Il faut mesurer ce que ça représente : des nations qui s'étaient fait la guerre pendant des générations, des peuples dont les mémoires portaient des morts, des captifs, des villages brûlés, et qui ont pourtant trouvé le moyen de déposer les armes sans qu'aucune n'ait à devenir l'autre. Personne n'a demandé aux Haudenosaunee de devenir Anishinaabeg, personne n'a demandé aux Français d'abandonner leur foi ou leur langue. La paix ne reposait pas sur la ressemblance — elle reposait sur la parole donnée, sur les wampums échangés, sur un cadre commun que chacun pouvait honorer depuis sa propre tradition.
C'est ça, l'unité : un espace commun, pas une identité commune. Et c'est précisément ce que l'idéologie de la conformité imposée — qu'elle vienne d'un nationalisme identitaire ou d'un universalisme mal digéré qui exige que tous pensent la diversité de la même façon — est incapable de concevoir. Pour elle, s'il y a différence, il y a menace ; s'il y a menace, il faut l'aplatir. On retrouve ici le réflexe manichéen que j'ai décrit ailleurs, dans Du manichéisme WASP. : cette grille binaire qui ne sait lire le monde qu'en deux camps, et qui, appliquée à la question de l'unité, ne peut concevoir que deux états — la ressemblance ou le conflit. Comme si un tiers état, celui de la différence en paix, était logiquement impossible. La Grande Paix prouve le contraire, et elle le prouve sur notre propre sol, trois siècles avant que nos débats actuels ne prétendent découvrir la question du vivre-ensemble.
Ce qui est troublant, c'est que le discours contemporain qui se réclame le plus fort de la diversité est souvent celui qui, dans les faits, exige le plus de conformité — conformité du vocabulaire, conformité de l'analyse, conformité même de l'émotion qu'on est autorisé à ressentir devant tel ou tel enjeu. Essayez de célébrer la diversité avec les mauvais mots, et vous verrez très vite que ce n'était pas la diversité qu'on célébrait, c'était l'adhésion. Il y a une liste de termes approuvés, une grille d'analyse approuvée, un ton approuvé, et celui qui arrive à la même conclusion par un autre chemin — par sa foi, par sa tradition, par son expérience propre — est plus suspect que celui qui récite la formule sans y croire. C'est le signe le plus sûr qu'on a quitté l'unité pour entrer dans l'orthodoxie : quand le chemin compte plus que la destination, quand la formule compte plus que le cœur.
On a substitué à l'ancienne uniformité coloniale une nouvelle uniformité morale, mais le mécanisme est identique : une forme unique s'impose et se fait passer pour l'unité elle-même. L'empire d'hier disait aux peuples de parler sa langue, de porter ses vêtements, de prier son dieu ; le discours d'aujourd'hui dit de penser dans ses catégories, de nommer le monde avec ses mots, de hiérarchiser les souffrances selon sa grille — et dans les deux cas la promesse est la même, tu seras des nôtres quand tu auras cessé d'être toi. J'ai montré dans De l'universel. comment un universalisme authentique se distingue de cette contrefaçon : l'universel véritable est ce qui se retrouve au fond de chaque tradition quand on la creuse assez loin, pas ce qu'une tradition particulière impose aux autres en se déclarant universelle. Or la vraie unité n'a pas peur de la forme différente, parce qu'elle ne se loge pas dans la forme — elle se loge dans le rapport. Deux êtres profondément unis peuvent être en désaccord total sur les moyens, la langue, la méthode ; ce qui les unit n'est pas visible à la surface, il est dans l'intention qui les traverse tous les deux. C'est pour ça que l'uniformité peut coexister avec la haine la plus totale — des gens parfaitement identiques en apparence peuvent se détester — pendant que l'unité peut traverser les différences les plus radicales sans se rompre.
Nommons donc cette figure qui trahit ce faux air d'unité mieux que toute autre : celle de l'allié qui tend la main, mais dont la main se referme dès que la différence persiste au lieu de se résorber. C'est le sujet de Des alliances. — cette déception précise devant ceux qui promettent l'ouverture et qui, au fond, ne l'offrent qu'à condition qu'on cesse, un peu chaque fois, d'être ce qu'on est. L'alliance, dans cette logique, n'est jamais un espace commun entre deux souverainetés intactes ; elle est une antichambre, un sas de passage vers la ressemblance qu'on exigeait depuis le début sans le dire. On vous accueille, on vous célèbre même, tant que votre différence reste décorative — un accent charmant, une cuisine, un folklore. Mais qu'elle devienne substantielle, qu'elle touche à la manière de penser, de croire, de nommer le bien et le mal, et l'accueil se refroidit, les conditions apparaissent, et on découvre que la porte n'était ouverte que sur un corridor. Ce n'est pas de l'unité — c'est de l'assimilation qui a appris à sourire.
La différence entre les deux devient alors un test très simple à appliquer, et je crois qu'il vaut pour toutes les échelles — les amitiés, les couples, les alliances politiques, les rapports entre peuples : est-ce que le lien tient quand la différence persiste, ou est-ce que le lien exige, tôt ou tard, que l'un des deux cesse d'être différent pour que la paix continue ? Posez la question à n'importe quelle relation et elle révèle sa nature. La Grande Paix de Montréal passe ce test — trente-neuf nations sont restées ce qu'elles étaient tout en développant l'unité. Beaucoup d'alliances contemporaines, aussi bien intentionnées soient-elles en surface, ne le passent pas ; elles tiennent tant que la convergence progresse, et se déchirent au moment précis où l'un des partenaires affirme qu'il est arrivé au bout de ce qu'il consentira à changer.
Respecter une diversité réelle, ça exige quelque chose de plus difficile que de la tolérer sans unité : ça exige d'accepter que l'autre ait raison autrement que soi, sans qu'on ait à converger vers son point de vue ni lui vers le nôtre pour que la paix tienne. Et je pèse les mots — qu'il ait raison autrement, pas qu'il ait tort avec notre permission. La tolérance garde toujours un fond de condescendance, elle dit je te supporte en attendant que tu comprennes ; le respect véritable dit tu vois quelque chose depuis là où tu es que je ne peux pas voir depuis là où je suis, et le tout que nous formons a besoin de tes yeux autant que des miens. C'est inconfortable, parce que ça retire l'unité du confort de la ressemblance voire de l'uniformité — on ne peut plus vérifier le lien en vérifiant que l'autre pense comme nous, il faut le vérifier autrement, dans la durée, dans la fidélité, dans ce qui tient quand tout le visible diverge.
Mais c'est la seule unité qui dure — celle qui n'a pas besoin, pour se sentir en sécurité, que l'autre lui ressemble. L'uniformité imposée est fragile par construction : elle doit surveiller sans cesse ses frontières, corriger sans cesse les déviations, parce que la différence repousse toujours, comme la vie elle-même. L'unité qui accueille la différence n'a rien à surveiller. Elle est déjà là où l'uniformité prétend aller, et elle y est arrivée sans que personne n'y soit forcé.