On me ressort toujours la même objection quand je parle du Japon, la statistique du suicide, comme si un chiffre suffisait à disqualifier une civilisation entière, comme si nos propres morts, dispersées dans les surdoses, dans les solitudes chimiques, dans ce qu’il faudrait bien appeler des suicides indirects, ne comptaient pas parce qu’elles ont l’air de choix individuels — et c’est exactement là l’angle mort, l’individualisme ne voit pas ses morts parce qu’il les privatise, chacun meurt de sa propre liberté et personne n’est responsable. Je ne dis pas que le Japon est parfait, je dis qu’il détient quelque chose que nous avons démoli, et que ce quelque chose est précisément ce que l’ère qui vient réclame.
Car il faut d’abord s’entendre sur ce qu’on appelle le nouvel âge, expression galvaudée jusqu’au ridicule, réduite aux cristaux et aux encens alors qu’elle désigne, dans l’enseignement véritable, une chose très précise : le passage de la conscience individuelle à la conscience de groupe. Ce n’est pas une mode mais une étape de l’évolution de la conscience humaine que les lumières ont initiés, et cette étape a un contenu exact — l’humanité, ayant achevé le long travail de l’individualisation, apprend maintenant à verser ce moi durement acquis dans un tout qui le dépasse, non pas en le perdant, mais en l’offrant. Et c’est ici que tout se joue, dans cette distinction que presque personne ne fait et sans laquelle on ne comprend rien ni au Japon ni à l’Occident ni à l’époque.
La conscience grégaire précède l’individu. C’est le clan, l’identité reçue à la naissance et jamais questionnée parce que la question elle-même n’existe pas encore — on est ce que le groupe est, on pense ce que le groupe pense, et il n’y a là aucun mérite ni aucune faute, c’est un stade, celui de l’humanité enfant. Le troupeau protège, le troupeau réchauffe, le troupeau écrase aussi, mais il écrase sans cruauté, comme la mer écrase, parce qu’il ne sait pas qu’il y a quelqu’un en dessous. Toutes les sociétés humaines sont parties de là, et la plupart des nostalgies réactionnaires, quand on les gratte, sont des nostalgies du troupeau — le désir de redevenir l’enfant qui n’avait pas à choisir.
La conscience de groupe est tout autre chose, elle vient après l’individu, pas avant. Elle suppose des âmes qui ont traversé l’individualisation jusqu’au bout, qui possèdent un moi pleinement constitué, une personnalité autonome, capable de dire non, capable de choix — et qui, de ce moi, font don. Le sacrifice au sens propre, sacrum facere, rendre sacré : non pas l’absence du moi mais son offrande, et l’offrande n’a de valeur que si la chose offerte existe. Un esclave ne donne rien en obéissant; un homme libre qui se range donne tout. C’est pourquoi le nouvel-âge ne pouvait pas venir avant que l’individualisme ait fait son œuvre, aussi laide que cette œuvre soit devenue sur la fin — il fallait que le moi soit achevé pour qu’il puisse être versé.
Regardez maintenant les deux hémisphères de ce point de vue et tout s’éclaire. L’Occident a pris le chantier de l’individualisation et l’a mené jusqu’à l’excès, jusqu’à la caricature, jusqu’au nombril érigé en tribunal suprême — le ressenti individuel comme critère ultime du vrai, la validation comme droit, l’obsession des identités toujours plus fines, toujours plus fragmentées, pendant qu’on est incapable de recycler, incapable d’attendre en ligne, incapable du moindre geste qui suppose que le monde extérieur au moi a des exigences. Nous avons démoli toutes les formes collectives pour libérer l’individu, et nous avons réussi — l’individu est libre, et il est seul, et il meurt de sa liberté dans des proportions que nous refusons de compter.
Le Japon a fait l’inverse. Il a conservé intacte la forme de la vie collective — les rituels, la manière juste de faire chaque chose, plier, emballer, saluer, la primauté du wa, cette harmonie qui n’est pas un sentiment mais une discipline — pendant que nous démolissions la nôtre. Et ce qui frappe quiconque y met les pieds, c’est que cette forme n’est pas maintenue par la terreur; ce n’est ni la dictature chinoise, ni la paranoïa russe, ni le chaos indien, c’est un sens de la beauté qui implique un respect, et qui se permet de sévir quand c’est nécessaire, de donner des tickets, d’imposer la façon de faire, sans jamais prétendre que le nombril doit primer. La contrainte esthétique n’y est pas vécue comme une oppression mais comme une politesse structurelle — la société entière tient que les choses ont une manière juste d’être faites, et cette tenue affirme, contre tout notre siècle, que le monde a des exigences.
Alors, de quel côté le Japon se tient-il, du troupeau ou du groupe? Les deux à la fois, et c’est ça qui le rend unique. Une part de sa cohésion est encore grégaire, héritée, non choisie — on ne va pas se le cacher. Mais il a gardé le vase. Et si l’ère nouvelle demande que la conscience de groupe s’incarne dans des formes, du rythme, de l’organisation, du cérémoniel — tout ce registre du nouvel ère qui remplace la dévotion de l’ère finissante — alors le Japon détient ce que personne d’autre n’a préservé : le contenant déjà prêt, attendant que la conscience nouvelle vienne le remplir. L’Occident a le contenu sans le contenant, l’individu achevé, capable de don conscient, mais sans plus aucune forme où le verser; le Japon a le contenant sans avoir traversé pleinement l’individualisme. La synthèse des deux, voilà le monde de demain — et aucun des deux ne l’atteindra seul.
On m’objectera les hikikomori, ces centaines de milliers de jeunes retirés dans leur chambre, et la dénatalité, et tout le silence japonais — car c’est vrai, une société individualiste produit du bruit et du désordre, la société japonaise produit du silence et de la disparition, ceux qui ne peuvent pas porter le poids ne se révoltent pas, ils s’effacent. Mais regardez ces effacés à la lumière de la distinction que je viens de faire. Le hikikomori n’est peut-être pas la victime du système; il est peut-être l’âme en cours d’individualisation, celle qui étouffe dans une forme collective qu’elle n’a pas encore les moyens de choisir librement — pas assez mûre, non pas immature par défaut de conformité, immature parce qu’elle est dans le passage, entre le troupeau qu’elle quitte et le groupe qu’elle ne peut pas encore rejoindre consciemment. Le retrait comme chrysalide plutôt que comme échec. La chambre fermée comme cocon d’un moi en formation, qui un jour, s’il achève le travail, reviendra vers la forme collective non plus en sujet qui subit mais en donateur qui choisit — et ce jour-là le Japon aura, sans l’avoir planifié, produit des citoyens du monde à venir.
Nous aussi nous avons nos chrysalides, mais nous les appelons des consommateurs, et nous leur vendons des identités au lieu de leur laisser le silence. Notre individualisation ne s’achève jamais parce qu’elle est devenue un marché — le moi occidental est maintenu en chantier perpétuel, toujours à se redéfinir, à se marketer, à réclamer, précisément pour qu’il ne se stabilise jamais assez pour pouvoir être offert. Un moi offert ne consomme plus. Voilà pourquoi l’obsession identitaire de notre époque, qui se prend pour l’avant-garde, est en réalité l’arrière-garde — le dernier stade de l’ère qui finit, l’individualisme tournant à vide, pendant que l’avenir se prépare dans des sociétés que nos progressistes méprisent comme conservatrices.
Car le respect japonais n’est pas de la politesse au sens décoratif, c’est une technologie de la conscience de groupe — chaque salut, chaque geste ritualisé est un exercice par lequel le moi s’entraîne à reconnaître qu’il n’est pas l’unique centre. On critique le conformisme japonais, trop conservateur aux goûts de certains, so what; personne n’y met les homosexuels en prison, contrairement à des régimes que les mêmes critiques défendent aveuglément, et la question n’est de toute façon pas là. La question est de savoir quelle société dispose des formes dans lesquelles une conscience de groupe pourra s’incarner quand elle sera prête — et la réponse est que ce ne sont pas les nôtres, nous les avons brûlées, il faudra les rebâtir, et quand nous les rebâtirons nous irons regarder comment on plie, comment on emballe, comment on salue, comment on attend, dans le seul grand pays industrialisé qui n’a jamais cessé de savoir vivre ensemble.
Le nouvel âge, le vrai, ne ressemblera ni au Japon d’aujourd’hui ni à l’Occident d’aujourd’hui. Il ressemblera à des individus achevés, libres, pleinement eux-mêmes, qui choisissent des formes communes et s’y tiennent avec la rigueur d’un maître de thé — la liberté occidentale coulée dans le vase japonais. Le troupeau, on le subit; le groupe, on le choisit; et entre les deux il y a tout le travail de l’époque, qui est de devenir quelqu’un pour pouvoir enfin ne plus être seulement soi.