Des analogies qu'on fabrique et celles qu'on découvre, celle-ci appartient à la deuxième catégorie, et c'est ce qui la rend troublante — parce que la mise sous province de la Nouvelle-France et la mise sous réserve des nations autochtones ne sont pas deux histoires qui se ressemblent, ce sont deux histoires qui commencent dans le même document légal. La Proclamation royale de 1763, ce texte que le Canada anglais brandit encore aujourd'hui comme la grande charte des droits autochtones, comme la preuve de la bienveillance impériale, est le même texte, la même plume, le même geste administratif qui crée la Province of Quebec — qui prend un peuple, une colonie, une civilisation d'un siècle et demi, et qui la réduit à une circonscription de l'Empire britannique, avec ses frontières redessinées, son droit suspendu, sa religion tolérée en attendant mieux, c'est-à-dire en attendant l'assimilation.
Deux tutelles naissent dans le même acte de naissance. Londres, en digérant sa conquête, invente simultanément deux dispositifs de contention pour deux peuples — et il faut bien mesurer ce que ça veut dire, deux dispositifs, pas un dispositif appliqué deux fois, mais deux formes distinctes du même projet : contenir, encadrer, administrer, en attendant que le temps fasse son œuvre et que les contenus des deux enclos se dissolvent dans le sujet britannique. La province est un enclos avec des murs de papier constitutionnel ; la réserve est un enclos avec des murs de papier juridique. Dans les deux cas, le peuple ne disparaît pas — ce serait trop brutal, trop visible, trop coûteux — il est mis en attente. Mis sous tutelle, au sens propre : traité comme un mineur dont on gère les affaires en attendant une majorité qu'on n'a aucune intention de lui reconnaître.
Ce que la Proclamation brise, ce n'est pas seulement chaque nation prise séparément — c'est quelque chose de plus précieux encore, et de presque complètement effacé de la mémoire canadienne : l'alliance entre elles. En 1701, à Montréal, la Grande Paix avait réuni la Nouvelle-France et une quarantaine de nations autochtones, y compris les ennemis d'hier, les Iroquois, dans un régime de coexistence qui n'était pas parfait — rien de ce qui est humain ne l'est — mais qui était un régime d'alliance, de négociation entre partenaires, de wampums échangés, de parole donnée. Le régime français en Amérique, avec toutes ses ambiguïtés missionnaires et commerciales, reposait sur ce fait brut : les Français étaient trop peu nombreux pour dominer, alors ils ont composé, ils se sont alliés, ils se sont métissés — et de cette faiblesse démographique est née une forme de relation que l'historiographie appelle le monde du milieu, le middle ground, un espace où aucun des deux ne dictait à l'autre.
La Conquête ne remplace pas un colonisateur par un autre — elle remplace un régime par un autre. Le régime d'alliance devient régime de tutelle. Et le tiers impérial, en s'installant, fait quelque chose de plus habile que de vaincre chacun de ses adversaires : il les sépare. Il enferme les Canadiens dans leur province et les nations dans leurs terres réservées, il dresse entre eux un mur administratif, et il s'assure que les deux peuples mis sous tutelle par le même texte ne se percevront plus jamais comme les héritiers d'une même alliance brisée — mieux, il s'arrangera pour que chacun finisse par voir dans l'autre son problème. Deux siècles et demi plus tard, ça fonctionne encore : le discours des territoires non cédés s'adresse aux francophones avec une virulence qu'il n'a jamais pour la Couronne qui a signé les traités, et le nationalisme québécois a trop souvent regardé les revendications autochtones comme une menace à son propre projet. Le tiers a gagné. Il gagne encore chaque fois que les deux pupilles se disputent entre elles devant le tuteur.
1867 offre le deuxième point d'ancrage, et il est d'une violence symbolique que la sécheresse du langage constitutionnel rend presque invisible. Dans la même constitution, le même texte fondateur — encore une fois le même texte, c'est décidément une habitude impériale —, le peuple canadien-français devient une province et les peuples autochtones deviennent une matière. Le Québec entre dans la Confédération comme circonscription territoriale, une parmi quatre, puis parmi dix, une entité administrative dont la spécificité nationale est soigneusement dissoute dans la symétrie fédérale — toutes les provinces sont égales, donc aucune n'est un peuple. Et les nations autochtones, elles, entrent dans la Confédération à l'article 91, paragraphe 24 : « les Indiens et les terres réservées aux Indiens », une compétence législative du Parlement fédéral, énumérée quelque part entre le service postal, les pêcheries et les poids et mesures.
Il faut s'arrêter sur ce paragraphe, parce qu'il dit tout. Un peuple qui devient une compétence. Des nations millénaires rangées dans une liste de juridictions, au même titre logique que la monnaie et le droit criminel — non pas des partenaires de la fédération, non pas même des sujets de la fédération, mais des objets de la fédération, une chose sur laquelle on légifère. La province municipalise le peuple ; l'article 91(24) le matérialise. Deux grammaires de l'effacement : dans la première, la nation devient un lieu ; dans la seconde, elle devient une chose. Et dans les deux cas, elle cesse d'être un qui pour devenir un quoi — ce qui est très exactement la définition de la tutelle, ce moment où le droit cesse de vous reconnaître comme sujet parlant pour vous administrer comme dossier.
Le mot tutelle, ici, n'est pas une métaphore — et c'est ce qui distingue cette analogie de tant d'autres qu'on force. La Loi sur les Indiens de 1876 fait littéralement des autochtones des pupilles de la Couronne : des mineurs en droit, incapables de propriété individuelle sur leurs propres terres, incapables de contracter, incapables de voter sans renoncer à leur statut — l'émancipation, dans le vocabulaire de la loi, c'est précisément le mot qu'on emploie, comme pour un enfant qui atteint sa majorité, sauf que la majorité coûte l'identité : deviens un individu britannique et tu auras des droits ; reste de ta nation et tu resteras mineur. La loi impose des conseils de bande élus qui remplacent les gouvernances traditionnelles — des créatures municipales, essentiellement, calquées sur le modèle du village ontarien, greffées de force sur des nations qui avaient leurs propres institutions depuis des siècles. Duncan Campbell Scott, le sous-ministre qui a administré ce système pendant des décennies, l'a dit sans détour : l'objectif était de continuer jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un seul Indien au Canada qui n'ait pas été absorbé dans le corps politique.
Et de l'autre côté du mur administratif, la tutelle canadienne-française décline la même logique dans un autre registre. Le rapport Durham, en 1839, théorise l'assimilation avec la même candeur que Scott : un peuple sans histoire et sans littérature, dit-il des Canadiens, un peuple qu'il faut, pour son propre bien — la tutelle parle toujours pour le bien du pupille —, noyer dans une majorité anglaise. L'Acte d'Union de 1840 est conçu pour ça, mathématiquement : réunir les deux Canadas pour que la dette du Haut-Canada soit payée par le Bas et que la majorité démographique canadienne-française soit neutralisée par une représentation égale. Le gouvernement responsable, quand il vient, vient aux conditions de Londres et après l'écrasement militaire des Patriotes — on n'accorde l'autonomie qu'au pupille qui a d'abord été maté. Le pouvoir fédéral de désaveu des lois provinciales, inscrit en 1867, c'est le droit du tuteur de casser les décisions du mineur. Et le rapatriement de 1982, cette constitution imposée sans le consentement de la seule province francophone, est venu rappeler que la tutelle n'était pas un souvenir du dix-neuvième siècle : on peut encore, en pleine modernité, réécrire le contrat fondamental d'un peuple sans sa signature. Durham et Scott sont les deux visages du même projet — l'un en redingote, l'autre en fonctionnaire des Affaires indiennes, et les deux disent la même chose : ce peuple n'a pas d'avenir en tant que peuple, aidons-le à disparaître.
Une analogie qui refuse de voir ses limites devient un mensonge, et celle-ci a des limites qu'il faut nommer de front — d'autant plus qu'elles ne l'affaiblissent pas, elles la précisent. La tutelle provinciale a laissé des leviers que la tutelle des réserves n'a jamais laissés. Le Québec a gardé une législature, une fiscalité, un code civil, une majorité démographique dans son enclos — un peuple mis sous province garde les instruments de sa reconquête, et il s'en est servi : la Révolution tranquille est l'histoire d'un pupille qui prend les clés du bureau du tuteur. Rien de tel dans les réserves. La tutelle y fut totale : pas de propriété, pas de gouvernement propre, le statut défini par l'État jusque dans le sang — c'est l'État canadien qui décide qui est Indien, avec des règles de descendance qui déshéritaient les femmes mariées à des non-Indiens —, les déplacements contrôlés par le système des laissez-passer, les cérémonies interdites, et les pensionnats, cette machine à broyer les enfants qui n'a pas d'équivalent, qui ne peut pas avoir d'équivalent, dans l'expérience canadienne-française. Il faut le dire sans détour : ce n'est pas la même intensité. Mais c'est la même architecture — et c'est l'architecture qui m'intéresse ici, parce que c'est elle qui révèle l'intention. Deux enclos de tailles différentes, de duretés différentes, dessinés par le même architecte pour la même fin.
L'autre asymétrie, je l'ai déjà abordée ailleurs, mais elle appartient à cet essai aussi : les Canadiens français ne sont pas arrivés en Amérique comme pupilles — ils y sont arrivés comme colons, partie prenante du fait colonial européen, avec ses missions, ses postes de traite, ses guerres. Toute lecture qui ferait du Canadien français une pure victime réécrirait un siècle et demi d'histoire. Mais c'est précisément ici que la distinction des régimes devient essentielle : le colonialisme français fut un colonialisme d'alliance — par nécessité plus que par vertu, soit, mais les effets comptent autant que les intentions —, et le colonialisme britannique fut un colonialisme de tutelle. L'un négociait à Montréal en 1701 avec quarante nations ; l'autre légiférait à Londres en 1763 sur deux peuples réduits au silence. La réserve n'existe pas dans le monde de la Grande Paix ; elle est une invention du même esprit qui a inventé la province — l'esprit du cadastre, de l'enclos, de la population à administrer. Dire cela, ce n'est pas blanchir la Nouvelle-France ; c'est refuser que le procès du colonialisme britannique soit instruit contre ses propres victimes.
On pourrait croire que tout ça relève de l'histoire, et c'est là que l'analogie livre sa pointe contemporaine — parce que la tutelle a changé de vocabulaire, mais pas de projet. En 1969, le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau dépose son Livre blanc sur la politique indienne : abolition du statut d'Indien, abolition des réserves, abolition de la Loi sur les Indiens, au nom de l'égalité de tous les citoyens. Plus de catégories, plus de distinctions, plus de nations — des individus canadiens, égaux et indifférenciés. Les nations autochtones ont vu immédiatement ce que c'était : non pas la fin de la tutelle, mais son accomplissement, l'assimilation finale maquillée en émancipation, Duncan Campbell Scott traduit en langage libéral. Elles ont dit non, massivement, et le Livre blanc est mort.
Or ce même Trudeau, deux ans plus tard, impose le multiculturalisme — et il faut lire les deux politiques ensemble, parce que c'est la même politique. Le multiculturalisme dit au Québec exactement ce que le Livre blanc disait aux Premières Nations : il n'y a pas de peuples ici, il n'y a pas de nations fondatrices, il y a des cultures, toutes égales, toutes équivalentes, toutes réduites au folklore individuel — la nation québécoise ramenée au rang d'une communauté culturelle parmi d'autres, une ethnicité de plus dans la mosaïque, exactement comme le Livre blanc ramenait des nations millénaires au rang de citoyens porteurs d'un héritage privé. Dissoudre le peuple dans le citoyen : la formule est séduisante, elle a la beauté des principes universels, et elle est le dernier avatar de la tutelle — car un tuteur moderne ne dit plus je te gouverne pour ton bien, il dit je te libère de ce que tu es. Les deux peuples l'ont refusée, chacun de son côté, chacun dans ses mots — les Premières Nations en 1969, le Québec dans chacun de ses sursauts nationaux depuis —, sans jamais se le dire, sans jamais reconnaître qu'ils refusaient la même chose, offerte par la même main.
Je ne tire de tout ça aucune équivalence des souffrances — les souffrances ne s'additionnent pas et ne se comparent pas, et le peuple qui a subi les pensionnats n'a de leçon d'endurance à recevoir de personne, j'oserais même dire que c'est pire. Mais ce que j'en tire, c'est une équivalence de structure, et une conclusion politique. Les deux tutelles ont été conçues ensemble, par le même pouvoir, dans les mêmes textes, pour la même fin ; elles ont été entretenues par la même stratégie, qui consiste à faire des deux pupilles les adversaires l'un de l'autre ; et elles se prolongent aujourd'hui dans le même projet du citoyen indifférencié, qui propose aux deux peuples de disparaître poliment dans l'universel canadien. Chaque fois qu'un Québécois regarde les revendications autochtones comme une menace, il travaille pour le tuteur. Chaque fois qu'un discours autochtone désigne le francophone comme figure principale du colonialisme, il travaille pour le tuteur. Le tuteur, lui, ne travaille jamais — il regarde ses pupilles se disputer, et il encaisse.
Il y a eu, une fois, sur cette île où j'écris, un monde où ces peuples se sont assis ensemble et ont enterré la hache — littéralement, c'est de là que vient l'expression, de 1701, de Montréal. Ce monde a duré soixante ans, et il a fallu un empire pour le défaire. Je ne sais pas ce que serait sa version moderne — pas une fusion, certainement, pas une dissolution de l'un dans l'autre, ce serait refaire le geste du tuteur ; plutôt une reconnaissance de nation à nation, de peuple mis sous province à peuples mis sous réserve, par-dessus le mur administratif qu'on a dressé entre nous. Deux tutelles qui se reconnaissent comme telles ont déjà commencé à ne plus l'être. C'est peut-être ça, la seule sortie qui ne soit pas une assimilation : non pas que chacun s'émancipe seul dans son enclos, mais que les deux se souviennent qu'avant les enclos, il y avait une alliance — et que le tuteur, lui, s'en souvient très bien, puisque toute sa politique, depuis 1763, consiste à nous empêcher de nous en souvenir ensemble.