On a longtemps dit du respect qu'il était dû, comme si la dignité d'autrui suffisait à elle seule à en imposer l'exercice, et peut-être qu'elle suffit en effet à imposer une forme de retenue, une politesse minimale qu'on doit à tout être capable de souffrir — mais ce n'est pas de ce respect-là dont je parle, ce n'est pas la dignité kantienne qui m'occupe ici, c'est l'autre, celui qu'on gagne, ou qu'on ne gagne pas, et qui n'a rien d'automatique. Ma définition est simple, presque brutale dans sa simplicité : cette personne est-elle digne de confiance? Si oui, je lui accorde mon respect, sinon, non. Et pour savoir si elle en est digne, il suffit souvent de se poser la question la plus concrète qui soit — lui confierais-je un secret? — parce que dans cette question il y a tout, il y a l'historique qu'on lui prête, la cohérence qu'on lui reconnaît entre sa parole et son acte, et il y a surtout ce qu'on refuse de laisser passer tant que la preuve n'est pas faite.
Le respect, disais-je, est de la tête, l'amour est du cœur, et le pardon, lui, se tient dans la gorge, comme le choix qui doit trancher entre les deux quand la confiance a été rompue — et si le respect est de la tête, c'est qu'il procède d'un jugement, d'un tri, d'un exercice répété d'évaluation qui ressemble beaucoup, en fin de compte, à ce que les toltèques de l'anthropologue Castaneda appelait le tonal, cette fonction qui catégorise, qui pèse, qui décide ce qui entre et ce qui n'entre pas. On ne respecte donc pas dans le vide, on ne respecte pas par défaut, et l'inconnu qu'on vient de croiser n'a pas droit au respect a priori, il a droit à la prudence, ce qui n'est pas la même chose, ce qui est même presque son contraire — la prudence attend, soupèse, réserve son jugement, alors que le respect a déjà tranché. On confond souvent les deux, on appelle respect ce qui n'est qu'une politesse d'attente, et cette confusion nourrit toutes les naïvetés, toutes les confiances données trop tôt à des gens qui n'avaient encore rien prouvé, sinon leur charme, ou leur assurance, qui n'est pas une preuve.
Et c'est là que la gorge revient, parce que le secret, précisément, c'est ce qui ne doit pas franchir le seuil de la parole tant que la confiance n'est pas établie — le respect, alors, se mesure à ce qu'on autorise à passer, et plus je respecte quelqu'un, plus large est l'ouverture que je lui accorde, jusqu'à ce que certains, très peu, reçoivent tout. On voit cette logique à l'œuvre chez les maîtres, dit-on, qui ne révèlent certaines choses à leurs disciples qu'après certains niveaux, et c'est bien pour dire qu'on peut investir en quelqu'un, le prendre sous son aile, lui donner son temps et son attention, sans pour autant le respecter assez pour lui confier les éléments les plus lourds du plan. L'investissement n'est pas la confiance totale, l'un précède l'autre et ne la garantit jamais, et le disciple qui reçoit l'enseignement n'a pas nécessairement reçu la gorge ouverte du maître — il a reçu sa patience, ce qui n'est pas rien, mais ce n'est pas tout. Chaque palier d'initiation, dans la structure des rayons, ne donne pas seulement accès à plus de savoir, il donne accès à plus de capacité pour le porter sans le briser, ou sans se briser dessus, et c'est peut-être ça, au fond, le vrai critère derrière ma question des secrets : non pas seulement est-ce que cette personne dira la vérité, mais est-ce qu'elle peut la contenir.
Mais si le respect est de la tête et l'amour du cœur, alors les deux peuvent se séparer, et c'est là que les choses deviennent douloureuses — parce qu'on peut aimer quelqu'un qu'on ne respecte plus, et c'est peut-être une des souffrances les plus communes qui soient, la mère devant son fils qui ment, l'ami devant l'ami qui a trahi, l'amour intact et la confiance morte. L'amour ne demande pas de preuve, il précède tout, il se donne comme le sang circule, sans qu'on ait décidé quoi que ce soit ; le respect, lui, exige un dossier, un historique, une cohérence démontrée — et les deux organes jugent selon des lois différentes, qui n'ont aucune raison de coïncider. Quand elles coïncident, la relation est simple, on aime qui on respecte et on respecte qui on aime, et tout circule ; quand elles divergent, on entre dans le déchirement, parce que le cœur continue de donner ce que la tête refuse désormais d'accorder, et l'on se retrouve à aimer quelqu'un à qui on ne confierait plus un secret — ce qui est une manière très précise de décrire la peine. L'inverse existe aussi, et il est plus froid : respecter quelqu'un qu'on n'aime pas, l'adversaire loyal, le rival dont la parole tient — la tête accorde ce que le cœur retient, et ce respect-là, sans chaleur, est peut-être le plus pur, justement parce qu'aucune affection ne vient corrompre le jugement.
(Pour paraphraser le titre d'un livre qui a longtemps été le deuxième le plus imprimé sur terre, L'Imitation de Jésus-Christ, si on veut voir l'horizon lointain, on pourrait dire qu'ultimement le cœur aime absolument tout, que le pardon aussi se donne à absolument tout le monde mais sans jamais sacrifier le discernement, sentier un peu plus compliqué, qui ne respecte que ceux dignes de foi et garde ses secrets envers eux jusqu'à ce qu'ils soient prêts.)
C'est dans cette divergence que le pardon prend son siège, et son siège est la gorge, à mi-chemin entre les deux instances qui se disputent — parce que le pardon n'est ni un sentiment ni un jugement, c'est un choix, l'acte par lequel on tranche quand la tête et le cœur ne rendent plus le même verdict. Mais il faut être précis sur ce que le pardon restaure et sur ce qu'il ne restaure pas, parce que toute la confusion moderne autour du pardon vient de là : pardonner n'est pas rouvrir la gorge. Je peux te pardonner — c'est-à-dire renoncer à la dette, cesser de te faire payer, libérer mon propre cœur du poids de te tenir rancune — sans pour autant te confier de nouveau mes secrets, et il n'y a là aucune contradiction, aucune mesquinerie : il y a deux registres distincts. Le pardon éteint la rancune ; il ne réécrit pas l'historique. La confiance, elle, devra se regagner comme au premier jour, palier par palier, et probablement plus lentement encore, parce que la mémoire de la rupture demeure et qu'elle a raison de demeurer — elle est une donnée, pas un défaut. Le pardon qui restaure d'un coup la confiance entière n'est pas de la générosité, c'est de l'amnésie, et l'amnésie n'est pas une vertu ; elle est même une insulte discrète à celui qu'on pardonne, parce qu'elle lui retire l'occasion de regagner ce qu'il a perdu, elle le prive du chemin. Le vrai pardon rouvre la possibilité du chemin du cœur.
Et puis il y a le test retourné vers l'intérieur, celui qu'on évite le plus soigneusement : suis-je, moi, digne de ma propre confiance? Est-ce que je tiens la parole que je me donne — la promesse faite à soi-même de se lever, de finir, de ne plus recommencer — ou est-ce que je suis, envers moi-même, ce personnage peu fiable à qui je ne confierais rien si c'était un autre? Chaque parole qu'on se donne et qu'on ne tient pas érode quelque chose, exactement comme le mensonge d'un ami érode le respect qu'on lui porte, et c'est ainsi que des gens finissent par ne plus se respecter eux-mêmes sans savoir nommer ce qui s'est passé — il ne s'est rien passé de spectaculaire, seulement l'accumulation de petites promesses intérieures rompues, un historique, encore, mais tenu contre soi. C'est ce que Castaneda appelait l'impeccabilité : le guerrier traite sa propre parole comme un acte, il ne se dit pas les choses à la légère, précisément parce qu'il sait qu'il s'écoute. Et il y a une conséquence directe pour tout le reste : celui qui ne se respecte pas ne peut pas calibrer son instrument. Son test des secrets est faussé à la base — il donnera sa confiance trop vite, pour acheter l'affection qu'il ne s'accorde pas, ou il la refusera partout, projetant sur le monde entier sa propre inconstance. Le respect de soi n'est pas un luxe de développement personnel, c'est le point fixe de la mesure ; on ne peut jauger la fiabilité d'autrui qu'avec un étalon qui tient.
Reste une dernière chose, qui découle de tout le reste et qui suffit presque à elle seule : le respect ne se demande pas. Il ne s'exige pas, il ne se réclame pas, il ne se légifère pas — et celui qui l'exige avoue, dans le geste même de l'exiger, qu'il ne l'a pas gagné. Ce qu'on obtient en l'exigeant porte d'autres noms : la peur, quand on l'exige par la force ; la politesse, quand on l'exige par la convention ; la flatterie, quand on l'exige par le pouvoir — et aucune de ces monnaies n'a le cours du respect véritable, qui ne se frappe que dans un seul atelier, celui de la preuve répétée. C'est ce qui le rend si lent, si rare, si peu compatible avec notre époque qui voudrait tout tout de suite, la confiance comme le reste — mais c'est aussi ce qui le rend précieux, parce qu'une chose qui ne peut être ni achetée, ni exigée, ni volée, mais seulement gagnée acte après acte, est une des dernières choses au monde qui veuille encore dire quelque chose. Le respect est la mesure de ce qu'on ose confier ; il est, à ce titre, la mesure exacte de ce que l'autre a démontré — pas de ce qu'il a demandé.