On dit pas pire, on dit pas mal, on dit c'est pas si pire, c'est pas si mal — quatre expressions, pis il y aura toujours quelqu'un pour te dire que c'est des degrés différents, qu'il existerait une échelle cachée là-dedans, une gradation fine entre le pas pire pis le pas mal, mais c'est n'importe quoi, en québécois c'est toute la même affaire : deux mots, pire pis mal, une négation, pis le contexte qui fait tout le reste. Le même geste de langue partout — affirmer par la négation du contraire. La litote, on est nés dedans. C'est pas tant une figure de style au Québec mais la structure de base de l'évaluation. Demande à un Québécois comment était le film, le souper, la soirée, le voyage : c'était pas pire. Pis selon le ton, ça veut dire c'était correct, c'était bon, c'était excellent, ou c'était la plus belle soirée de ma vie. Le mot dit rien ; le ton dit tout.
Et c'est ça qui est beau. Le mot est un contenant quasiment vide, une coquille que la voix vient remplir. On pourrait y voir de la pauvreté — une langue qui a quatre façons de dire que c'était bon, pis les quatre sont des négations — mais c'est exactement le contraire, c'est de l'économie, pis l'économie en ingénierie c'est le signe de l'élégance. Le français hexagonal a besoin de vingt adverbes, passablement, considérablement, remarquablement, extraordinairement, pour couvrir le terrain que nous autres on couvre avec deux mots, une négation pis une intonation. Eux ils ont un dictionnaire ; nous on a un instrument.
le si qui répond
Regarde comment les quatre pièces se répartissent la job selon le contexte. Y fait pas mal froid, y fait pas pire froid : là, l'expression se colle devant l'adjectif pis elle affirme — il fait froid, pis pas mal froid veut dire passablement froid, assez froid, la négation travaille comme amplificateur. Les deux formes font la même affaire, pas mal pis pas pire sont interchangeables devant l'adjectif comme elles le sont en fin de phrase.
Mais prends les deux autres, pas si pire pis pas si mal, pis regarde où elles vivent : en réplique. Écoute la scène. Quelqu'un rentre pis lance y fait pas mal froid! — ou y fait pas pire froid, même affaire — pis l'autre répond c'est pas si pire, c'est pas si mal. Qu'est-ce qu'il vient de faire, celui-là? Il vient de dire que lui, il trouve pas ça si froid que ça. Il conteste l'évaluation du premier. Pis il la conteste avec quoi? Avec exactement les mêmes pièces. On lui a lancé pas mal, il renvoie pas si mal — même négation, même mot, une syllabe de plus, pis le courant repart dans l'autre sens.
C'est ça le génie de la patente : le si est pas un mot de dictionnaire, c'est un mouvement de conversation. Sans le si, la phrase affirme — il fait froid ; avec le si, la phrase répond — pas tant que ça. Une particule de deux lettres qui transforme une affirmation en contre-évaluation, un constat en désaccord poli. Pis remarque que le désaccord reste dans la famille : on se chicane pas sur le froid avec des arguments, on se le renvoie avec la même expression légèrement pliée. Deux locuteurs, un seul matériel lexical, pis toute une négociation de la réalité qui se joue dans une syllabe pis un ton. Quatre expressions, donc, mais pas quatre sens : une structure, deux positions — l'affirmation pis la réplique — pis le contexte qui distribue les rôles.
les sacres, même grammaire
Le sacre fonctionne exactement sur le même principe, pis c'est pas un hasard, c'est le même génie de langue qui travaille des deux bords. Prends tabarnak, un seul mot, pis regarde tout ce qu'il fait : c'est beau en tabarnak, je m'en tabarnak, je suis en tabarnak, tabarnak que c'est laid, t'es un gros tabarnak. Cinq phrases, cinq fonctions grammaticales — adverbe d'intensité, verbe pronominal, état d'âme, interjection d'ouverture, insulte substantivée — un seul mot. Le mot lui-même est vide, ou plutôt il est plein d'une seule chose, une charge, une énergie brute, pis c'est la position dans la phrase pis le ton qui décident si cette charge-là est de l'admiration, de l'indifférence, de la colère, du dégoût ou du mépris. Le sacre c'est pas du vocabulaire, c'est de la grammaire. C'est un morphème d'intensité qui se moule dans n'importe quelle fonction syntaxique, comme l'eau prend la forme du verre.
Pis remarque que c'est le même mécanisme que la litote : dans les deux cas, le sens est pas dans le mot, il est dans le système. Le pas pire pis le tabarnak sont deux réponses à la même question — comment dire le maximum avec le minimum — pis les deux arrivent à la même solution : vide le mot de son contenu, garde juste sa charge, pis laisse le contexte faire la job.
la preuve par l'oreille
Il y a une méthode pour vérifier tout ça, pis c'est la plus vieille méthode de la linguistique de terrain : le test de substitution. Prends une phrase, échange une pièce pour une autre, pis écoute si ça passe. Y fait pas mal froid, y fait pas pire froid — les deux passent. Ça a pas mal bien été, ça a pas pire bien été — les deux passent; remarquons qu'en réponse à une question ça pourrait encore une fois être c'était pas si mal pour dire que ça a pas mal bien été.
C'est pas mal loin, c'est pas pire loin — encore. La grammaire de bureau voudrait qu'une des deux formes soit la vraie pis l'autre une déviation, elle voudrait des règles écrites quelque part ; mais le terrain te donne juste une chose, l'oreille du locuteur natif, pis l'oreille tranche sans appel. Ce qui passe existe. Ce qui accroche existe pas. Il y a pas d'autre tribunal.
Pis le locuteur natif, lui, il le sait sans le savoir. Il a jamais appris la règle, il l'applique parfaitement, pis quand tu lui demandes pourquoi, il hausse les épaules. Toute la connaissance est dans l'oreille, pas dans le manuel. C'est de l'anthropologie de base : la langue vivante précède toujours sa description, pis quand la description contredit l'usage, c'est la description qui a tort.
une pièce, dix fonctions
On méprise souvent le français québécois oral, on le trouve pauvre, relâché, on le compare au français normatif comme on comparerait un chantier à un salon — mais c'est regarder le système par le mauvais bout. Ce qu'on prend pour de la pauvreté, c'est de la compression. Une langue qui fait tout avec presque rien, c'est pas une langue qui manque de moyens, c'est une langue qui a optimisé les siens. Le québécois parlé est une langue d'ingénieur : peu de pièces, toutes modulaires, toutes recyclables, pis une couche de modulation — le ton, la position, le petit si qui réplique — qui démultiplie chaque pièce en dix fonctions. Le sacre est un morphème universel, la litote est une structure d'évaluation complète, pis l'ensemble tient dans la poche, comme un couteau suisse multi-fonction.
Il y a quelque chose de profondément oral là-dedans, pis c'est pas un défaut, c'est une origine. Une langue qui s'est faite en parlant, pas en écrivant — dans les cuisines, sur les chantiers, dans le froid — développe pas les mêmes outils qu'une langue d'académie qui contrôle et formalise. La langue orale développe des outils de voix : des contenants que le ton remplit, des charges que la syntaxe dirige, des commutateurs d'une syllabe. L'écrit peut se permettre vingt adverbes parce que le lecteur a le temps ; l'oral a pas le temps, fait qu'il compresse, pis la compression, quand elle est réussie, c'est de l'art.
Fait que la prochaine fois que quelqu'un te dira que c'était pas pire, écoute pas le mot — écoute le ton. Tout est là. C'est pas pire, comme système. C'est-à-dire : c'est parfait.