Je suis pro-israélien. Je le dis d'emblée, sans détour, parce que la suite n'a de sens que si on sait d'où je parle — je crois à la légitimité d'Israël, je crois que c'est la seule démocratie de sa région, je crois que le 7 octobre a montré au monde ce que trop de gens refusaient de voir, et je crois que ceux qui crient au génocide sans avoir jamais ouvert la convention de 1948 déparlent au sens le plus strict du mot. Mais rien n'est parfait, aucun État ne l'est, et j'ai voulu comprendre où le bât blesse — pas pour changer de camp, il n'est pas question de changer de camp, mais parce qu'une position qui refuse de regarder ses propres angles morts n'est plus une position, c'est un réflexe. Être pro-israélien ne m'oblige pas à défendre chaque politique israélienne, pas plus qu'être pro-américain n'obligeait qui que ce soit à défendre l'Irak en 2003 ; et j'irais plus loin : c'est précisément parce que je défends Israël que je dois pouvoir nommer ce qui, dans sa politique, le dessert.
Alors j'ai posé la question franchement : qu'est-ce qu'on reproche à Israël en Cisjordanie, exactement — pas à Gaza, pas dans la guerre, en Cisjordanie. Et la réponse tient en peu de mots une fois qu'on a écarté le bruit : ce n'est pas l'occupation militaire qu'on reproche, c'est la colonisation civile. La distinction paraît technique, elle est en réalité toute la question.
L'occupation militaire, le droit international la connaît, la prévoit, l'encadre — une puissance qui occupe un territoire à la suite d'une guerre a des obligations, mais elle a aussi des droits, et parmi ces droits il y a celui d'assurer sa sécurité. Les checkpoints, la barrière, les opérations ciblées, la présence de l'armée sur les hauteurs qui surplombent la plaine côtière où vit le cœur démographique israélien : tout cela relève de la réponse sécuritaire, et cette réponse est largement défendable — les attentats suicides ont chuté de façon drastique après la construction de la barrière, ce n'est pas une opinion, c'est une courbe. Ce que le droit interdit, en revanche, et il l'interdit noir sur blanc à l'article 49 de la quatrième convention de Genève, c'est qu'une puissance occupante transfère sa propre population civile dans le territoire qu'elle occupe. Or il y a aujourd'hui environ sept cent mille Israéliens installés en Cisjordanie et à Jérusalem-Est — des villes entières, avec des écoles, des zones industrielles, des universités.
Et c'est ici que la différence entre l'occupation et la colonisation cesse d'être technique : un checkpoint, ça se démonte le jour où il y a un accord ; une ville de quarante mille habitants, non. L'occupation est par nature réversible, transitoire, suspendue à une résolution politique ; la colonisation est un fait accompli qui se construit précisément pour ne pas être réversible. Chaque colonie rend la solution à deux États un peu plus physiquement impossible, ce qui enferme tout le monde — Israéliens compris — dans un statu quo sans porte de sortie. À quoi s'ajoute le régime juridique différencié, et il faut le regarder en face : sur le même territoire, le colon relève du droit civil israélien et le Palestinien du droit militaire, deux personnes commettant le même acte au même endroit ne sont pas jugées par les mêmes tribunaux. Ce dispositif était prévu par Oslo comme arrangement transitoire, en attendant l'accord final — mais l'accord final n'est jamais venu, et le transitoire dure depuis trente ans. Voilà où le bât blesse. Pas ailleurs. Et le reproche, remarquez-le, ne vient pas que de l'extérieur : les critiques les plus mordantes de la colonisation sont d'anciens chefs du Shin Bet et du Mossad, des hommes qui ont passé leur vie à défendre Israël et qui disent que la colonisation ne le protège pas — qu'elle l'hypothèque.
On me répondra que tout cela revient à exiger d'Israël une altitude morale que l'ennemi n'a pas du tout. Et l'objection est sérieuse, elle mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Le Hamas n'est pas un acteur symétrique : sa charte appelait à la destruction d'Israël, il utilise sa propre population comme bouclier, il a démontré le 7 octobre qu'il ne cherche pas un compromis territorial mais une victoire eschatologique. L'Iran derrière, c'est un régime qui calcule, oui, qui recule quand ça coûte trop cher, mais dont les fins ne sont pas négociables au sens où nous l'entendons. Et il y a plus : nous sommes devant une démocratisation du militaire où le plus petit des objets peut être une bombe, où le corps lui-même est une arme, adossée à une position théologique qui fait de l'explosion un chemin vers le paradis. Demander au soldat de dix-neuf ans au checkpoint de se comporter comme s'il patrouillait à Stockholm, c'est demander l'impossible.
Mon grand-père était lieutenant dans le premier bataillon de parachutistes canadiens. À la fin de la guerre, après six ans passés à tuer des nazis, il ne faisait plus de prisonniers. Je le dis sans fierté et sans honte : l'impatience était tolérée. Et j'ose dire qu'on peut comprendre la même chose de certains militaires israéliens — tannés, épuisés, à bout. Mais remarquez le mot que j'ai employé, parce qu'il porte toute la distinction : tolérée. Pas justifiée. Comprendre le soldat épuisé qui tire une seconde trop tôt, c'est le registre de la faute humaine sous pression extrême — la psychologie du combat plaide pour la clémence dans le jugement individuel, et les tribunaux militaires israéliens eux-mêmes, quand ils jugent leurs propres soldats, si imparfaitement que ce soit, montrent qu'Israël connaît la différence entre la faute et la politique.
Or la colonisation n'est pas un soldat à bout de nerfs. C'est un plan d'urbanisme. Des budgets votés à la Knesset, des routes tracées par des ingénieurs, des subventions au logement, des décennies de planification froide et reposée. On ne peut pas invoquer l'épuisement du combattant pour excuser une politique immobilière. Mon grand-père en 1945, c'est la guerre qui déborde l'homme ; la zone C, c'est la décision administrative prise le matin, café à la main. L'argument de la fatigue couvre le premier registre. Il ne couvre pas le second.
Faut-il alors nommer le monstre ? Oui — il le faut, explicitement, et c'est même la condition de tout le reste. Le monstre s'appelle le djihadisme comme projet théologico-politique : le Hamas, le régime iranien, l'axe qui instrumentalise la cause palestinienne depuis 1979 et qui a fait du malheur palestinien son fonds de commerce. Refuser de le nommer, c'est déparler par omission ; et une bonne partie du discours occidental sur le conflit déparle exactement ainsi, en traitant le Hamas comme un mouvement de libération nationale qui aurait de mauvaises manières. Non. Il faut nommer.
Mais la précision du nom est toute la difficulté. Le monstre, c'est le djihad — ce n'est pas les Palestiniens comme peuple, et quiconque laisse la coupure se brouiller fait le travail du monstre à sa place. Car le djihad veut précisément qu'on confonde : il veut que la riposte frappe indistinctement, il veut que le soldat israélien devienne le croisé de sa prophétie, il veut que l'Occident lui ressemble pour prouver qu'il avait raison. Refuser la confusion, c'est déjà lui refuser une victoire. Et c'est ici que l'objection de l'altitude morale se retourne comme un gant : l'asymétrie morale n'est pas un fardeau qu'on impose à Israël de l'extérieur, elle est le fondement même de sa légitimité. L'argument central pro-israélien — la seule démocratie de la région, une armée qui a des juristes dans ses salles d'opération, une Cour suprême qui invalide des décisions du gouvernement — repose entièrement sur cette différence. Dire que le monstre est un monstre et qu'en conséquence nos standards baissent, c'est scier la branche sur laquelle repose toute la défense d'Israël. L'altitude morale n'est pas une naïveté ; c'est le capital stratégique d'Israël. On ne perd pas contre le Hamas militairement — on perd si on finit par lui ressembler. Ce ne sont pas des pacifistes qui disent cela : ce sont les anciens patrons du Shin Bet.
Et il faut ajouter ceci, qui est peut-être le plus contre-intuitif : la Cisjordanie n'est pas Gaza, et l'argument du monstre glisse quand on le transporte de l'une à l'autre. Le Hamas eschatologique, l'Iran messianique — cela décrit Gaza et l'axe. Mais l'Autorité palestinienne, avec toute sa corruption et toute sa faiblesse, coopère avec les services israéliens depuis des décennies ; cette coordination sécuritaire est une des raisons pour lesquelles la Cisjordanie n'a pas explosé comme Gaza. Or la colonisation punit précisément le territoire où il existe un interlocuteur — imparfait, mais réel — et elle démontre aux Palestiniens, année après année, que la modération ne rapporte rien. Abbas coopère depuis vingt ans : résultat, sept cent mille colons. Le Hamas massacre : résultat, il existe encore et il négocie. Quel signal envoie-t-on ? La colonisation ne répond pas à l'irrationalité de l'ennemi — elle la fabrique, en discréditant les rationnels.
Il y a pourtant, au cœur de cette affaire, une asymétrie dont presque personne ne parle et qui est à mon sens le meilleur argument pro-israélien qui existe — c'est d'ailleurs par lui que j'ai voulu entrer dans la question. Israël compte deux millions de citoyens arabes : des députés, des juges, un juge à la Cour suprême, des médecins dans tous les hôpitaux ; les homosexuels et les Arabes cohabitent à Tel-Aviv, des réfugiés de Gaza ont été soignés dans des hôpitaux israéliens. Pendant ce temps, le projet palestinien, dans à peu près toutes ses versions, présuppose un territoire vidé de ses Juifs. Quand Israël a évacué Gaza en 2005, il a évacué tous les Juifs — jusqu'aux cimetières. Et personne, dans le discours international, ne semble trouver étrange qu'un futur État palestinien soit conçu d'emblée comme judenrein — le mot est terrible, mais c'est le bon. Si la coexistence est exigible d'un côté, elle devrait être pensable de l'autre ; qu'elle ne le soit même pas conceptuellement, c'est du racisme, et il faut avoir le courage de l'appeler ainsi. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas imaginer une solution à deux États où il y a des Juifs.
Mais — et c'est un mais qui m'a coûté — cet argument, une fois qu'on le prend au sérieux, ne sauve pas la colonisation telle qu'elle existe : il en condamne la forme. Car des Juifs vivant dans un État palestinien, comme citoyens ou résidents sous loi palestinienne, ce serait effectivement le miroir exact des Arabes israéliens, et tout antisioniste conséquent devrait l'accepter sous peine d'avouer son racisme. Sauf que ce n'est pas cela, les colonies. Les colons ne vivent pas sous juridiction palestinienne comme les Arabes israéliens vivent sous juridiction israélienne — ils vivent en Cisjordanie sous loi israélienne, protégés par l'armée israélienne, sur des terres dont l'acquisition est contestée, en extension de la souveraineté israélienne. Le vrai miroir de l'Arabe israélien, ce serait le Juif d'Hébron votant aux élections palestiniennes et jugé par des tribunaux palestiniens ; presque aucun colon ne l'accepterait, et vu le sort probable qui l'attendrait, on le comprend. Mais alors l'argument se retourne : ce qui rend la présence juive impensable en Palestine, c'est en partie la haine, oui — et c'est en partie le fait que cette présence n'a jamais été proposée autrement que comme tête de pont souveraine. Le miroir est juste en principe ; il exigerait, pour s'appliquer, une colonisation qui n'a jamais existé.
Reste la question de fond, celle qui se cache sous toutes les autres : est-ce que l'ennemi mérite qu'on respecte le droit ? Et la réponse est que la question est mal posée, parce que le droit ne se mérite pas — c'est précisément ce qui le distingue de la vengeance. Les conventions de Genève ont été écrites au lendemain d'une guerre contre un ennemi qui gazait des enfants ; personne, en 1949, n'a soutenu que la barbarie nazie dispensait les Alliés du droit. Mes deux grands-pères se sont battus dans cette guerre-là — l'un dans les parachutistes, l'autre dans un Spitfire — contre un ennemi autrement plus irrationnel que le Hamas, et c'est de cette guerre-là qu'est sorti l'ordre juridique que nous invoquons aujourd'hui. Le droit humanitaire est unilatéral par conception : il oblige même quand l'autre triche, sinon il n'oblige jamais, parce qu'il y a toujours un ennemi pour tricher. Celui qui conditionne son respect du droit à la réciprocité de l'adversaire n'a pas un droit exigeant, il a une vengeance patiente.
Cela dit — et pour être juste avec ma propre objection — il y a un vrai problème d'application sélective, et le taire serait déparler à mon tour. Israël est scruté avec une intensité qu'on n'applique ni à la Syrie, ni au Soudan, ni à la Chine avec les Ouïghours ; cette disproportion de l'attention n'est pas morale, elle est politique, et elle nourrit légitimement le sentiment que le tribunal est truqué. C'est un argument solide. Mais il attaque l'hypocrisie des juges, pas la validité du jugement — que le tribunal soit biaisé ne rend pas l'accusé innocent. Les deux choses sont vraies en même temps, et c'est fatigant, et il faut les tenir ensemble quand même : le monde juge Israël injustement, et la colonisation est injustifiable. La seconde phrase ne s'annule pas par la première.
On m'objectera enfin que tout le dispositif cisjordanien — le régime différencié, la juridiction militaire, le statu quo — était prévu comme provisoire, en attendant qu'une décision soit prise. Et c'est exactement vrai ; c'est même, une fois retourné, le meilleur argument qui soit pour une résolution rapide. Car le provisoire d'Oslo n'est défendable que comme provisoire : c'est sa nature transitoire qui le rendait acceptable en 1993, et c'est sa durée qui l'accuse en 2026. Trente ans, ce n'est plus une transition, c'est un régime. Un arrangement conçu pour cinq ans et qui en dure trente ne peut plus invoquer sa propre attente comme excuse — l'attente est devenue le système, et le système produit chaque année davantage de faits accomplis qui rendent la décision plus difficile, ce qui allonge l'attente, qui produit des faits accomplis. Le provisoire qui dure n'est pas un provisoire qui patiente ; c'est un permanent qui refuse de dire son nom.
D'où la conclusion, qui n'est pas celle qu'on attend d'un pro-israélien mais qui découle de tout ce qui précède : la position pro-israélienne conséquente exige la fin de l'ambiguïté, pas son prolongement. Elle exige qu'une décision soit prise — un État de droit à côté d'Israël, un État qui pourrait ne pas être israélien mais qui serait de droit, où des Juifs pourraient vivre comme des Arabes vivent en Israël, et dont les frontières cesseraient d'être rongées par les bulldozers. Nommer le monstre, oui, explicitement, sans trembler : le djihad est le monstre, et il faut le combattre partout où il est. Mais refuser que le monstre définisse nos standards — parce que l'altitude morale n'est pas le luxe des naïfs, elle est l'arme des démocraties, la seule que le monstre ne pourra jamais retourner contre nous. Comprendre le lieutenant épuisé ; ne pas absoudre le plan d'urbanisme. Exiger la réciprocité du miroir ; commencer par tenir notre côté du miroir propre. Défendre Israël, vraiment le défendre, c'est vouloir pour lui ce que ses propres gardiens veulent : qu'il reste ce qu'il prétend être. C'est là toute la différence entre aimer un pays et flatter son gouvernement — et c'est une différence que le monstre, lui, ne comprendra jamais.