Il y a des causes qui ne devraient rien avoir en commun et qui pourtant, quand je les regarde ensemble, sonnent la même note — la souveraineté québécoise, le sionisme, la laïcité dressée contre le régime des mollahs, l'Ukraine qui refuse de redevenir province, Taïwan, le Japon et la Corée du Sud sous la même ombre, le Groenland que le grand frère usaien regarde comme on regarde un terrain vague. On me dira que je mélange tout, que chaque cas a son dossier, ses juristes, ses morts; c'est vrai, et c'est justement pour ça qu'il faut tester la série au lieu de l'affirmer, parce qu'une intuition qui ne survit pas à ses propres contre-exemples n'est pas une pensée, c'est un slogan.
Alors testons. Si le fil commun est la souveraineté au sens juridique, la série casse tout de suite — le Japon et la Corée du Sud sont des États établis, la laïcité n'est pas une question de frontières mais de régime, le Groenland ne demande même pas sa pleine indépendance. Mais si le fil est ailleurs, plus bas, dans quelque chose comme le refus d'être absorbé — absorbé par un empire, par une théocratie, par un projet qui vous revendique comme sa périphérie naturelle — alors la série tient, et elle a un nom vieux comme nos textes : David contre Goliath.
David contre Goliath, ce n'est pas une catégorie de droit international, c'est un rapport de force — et c'est le rapport de force qui unit mes cas, pas le statut. Le Québec face au Canada, l'Ukraine face à la Russie, Taïwan face à la Chine, le Groenland face aux appétits américains : chaque fois une communauté politique qui dit nous existons comme sujet, pas comme province de quelqu'un d'autre. Et chaque fois un Goliath qui ne se présente jamais comme Goliath — il se présente comme la famille, comme l'histoire, comme la géographie, comme l'évidence; l'absorption ne dit jamais son nom, elle dit protection, réunification, intérêts communs, destin partagé.
Mais il faut être honnête avec les cassures, parce que c'est là que l'analogie devient intéressante. Le sionisme n'est pas structuré comme le cas ukrainien — il y a deux revendications nationales sur le même territoire, ce qui n'est la configuration ni du Québec ni de Taïwan. La laïcité face à Téhéran n'est pas une question de frontières mais de qui gouverne et au nom de quoi. Ces cassures ne détruisent pas la série; elles obligent à préciser ce qu'elle mesure. Elle ne mesure pas des dossiers juridiques identiques — elle mesure une position dans le monde, la position de celui qu'un plus gros que lui a décidé d'avaler.
Et voici la tension qui m'intéresse le plus, parce qu'elle traverse ma propre histoire. Les Premières Nations alliées de la Nouvelle-France ont appris une leçon que mon peuple a apprise en même temps qu'elles : l'alliance avec une puissance ne protège pas de la conquête par une autre. La France est tombée, l'empire britannique a pris la place, et les alliés d'hier se sont retrouvés sous réserve — le rapport de protection devenu rapport de tutelle, sans qu'on leur demande leur avis sur le changement de maître. Le Groenland rejoue exactement cette structure aujourd'hui : la couronne danoise comme protecteur ambigu, les États-Unis comme conquérant potentiel qui se présente en grand frère; et les Groenlandais, qui ont retenu la leçon, ne courent pas après une souveraineté formelle qui les laisserait seuls face au plus gros — ils négocient leur autonomie à l'intérieur du rapport de dépendance plutôt que de le rompre.
Le sionisme a fait le pari exactement inverse. Devant la même leçon — aucun protecteur ne tient, aucune tolérance n'est garantie, l'hôte le plus civilisé peut devenir le bourreau — il a conclu que seule la souveraineté pleine protège; pas l'autonomie, pas la minorité protégée, pas le statut spécial : l'État, l'armée, les frontières. Deux peuples-David, deux lectures contraires de la même histoire, et je ne suis pas certain qu'on puisse dire laquelle est la bonne — peut-être qu'il n'y a pas de bonne réponse, seulement des réponses payées à des prix différents, comme le propose mon essai De la Cisjordanie.
Celui qui négocie son autonomie paie en dépendance perpétuelle; celui qui prend sa souveraineté pleine paie en guerre perpétuelle. La fronde de David n'est pas la même dans toutes les mains.
Sur Israël, je veux poser l'argument sur son socle le plus dur, pas le plus commode. La légitimité d'Israël ne repose pas sur un plébiscite planétaire — l'Assemblée de 1947 recommandait, elle ne légiférait pas, et la moitié de l'humanité alors colonisée n'y siégeait pas — elle repose sur l'ordre juridique international lui-même, sur le processus multilatéral qui a tranché, sur la reconnaissance qui a suivi. Et c'est un socle plus solide que le plébiscite, parce qu'il retourne l'accusation : ceux qui invoquent le droit international quand il les arrange et qui lui ont répondu par les armes quand il a tranché contre eux, en 1948 et depuis, sont les incohérents — on ne peut pas brandir la résolution qui vous plaît et déchirer celle qui vous déplaît, c'est le droit international qu'on accepte ou qu'on rejette, même sil est vivant, toujours imparfait, toujours en avancement. Mais on ne le fait pas progresser en prenant les armes contre lui, on le fragilise, pour nous aussi.
Et il y a une deuxième critique, distincte, qu'il ne faut pas fusionner avec la première parce que chacune est plus tranchante seule. Poser une loi divine au-dessus de la délibération humaine — la charia comme norme suprême, non amendable, non discutable — c'est structurellement antidémocratique; ce n'est pas une insulte, c'est une description, et les théoriciens du théocratisme l'assument d'ailleurs eux-mêmes. Cette critique-là vise une idéologie précise, celle qui subventionne aujourd'hui les Hezbollah, Hamas et autres frères terroristes de ce monde depuis Téhéran; elle ne vise pas rétroactivement tous ceux qui ont rejeté le partage en 1948, dont les motifs étaient d'abord territoriaux et nationaux. Garder les deux lames séparées, c'est ce qui les garde affûtées.
Et derrière tout ça, il y a l'antisémitisme qui est la pensée conspirationniste par excellence — la matrice qui a fourni le modèle de presque toutes les théories du complot modernes, des Protocoles jusqu'aux variantes qui circulent aujourd'hui sous des habits neufs. Il n'a jamais eu besoin de coordination, et c'est presque pire : pas une armée avec un chef d'orchestre, mais un motif mental qui se réplique tout seul, de siècle en siècle, de langue en langue — ils ne sont pas coordonnés, ils sont légions. Une structure qui se réinvente n'a pas besoin de comploter; elle n'a besoin que d'un hôte.
Reste que les Goliath, eux, se coordonnent — et c'est ce qui referme la série par l'autre bout. Le bloc qui attaque l'Ukraine est celui qui pèse sur Taïwan, sur le Japon, sur la Corée du Sud; il aide le régime iranien qui finance ses relais jusqu'aux frontières d'Israël. Les David sont dispersés, chacun avec son histoire, sa langue, sa blessure; les Goliath, eux, savent très bien qu'ils mènent le même combat. C'est peut-être ça, au fond, la seule conclusion que la série autorise : non pas que toutes ces causes soient la même affaire — elles ne le sont pas, et j'ai passé cet essai à montrer où elles divergent — mais qu'elles se tiennent sur la même ligne de front, chacune avec sa fronde, et que refuser d'être absorbé, que ce soit par un empire, par une théocratie ou par l'oubli, c'est le geste le plus vieux et le plus neuf de l'histoire des peuples. David n'a jamais prétendu être Goliath; il a seulement refusé de s'agenouiller.