Ne demande pas ce que le Christ peut faire pour toi, demande ce que tu peux faire pour le Christ. La formule est volée à Kennedy, je le sais, et je la vole sans remords, parce qu’en la déplaçant du citoyen au croyant elle frappe plus fort que l’originale — elle frappe cette religiosité de guichet où l’on vient déposer ses requêtes comme on dépose un chèque, guérison, fortune, faveur, où la prière n’est plus qu’un service à la clientèle du ciel et le Christ un préposé qu’on met en attente entre deux niaiseries. Beaucoup veulent jaser avec lui; très peu veulent le regarder aller. Beaucoup veulent qu’il soit là pour eux; presque personne ne se demande comment être là pour lui — et pourtant c’est la seule question qui change quelque chose, parce que c’est la seule qui suppose qu’il œuvre, qu’il est vivant, qu’il est en mouvement, et non pas assis quelque part à attendre nos formulaires.
Car c’est bien là le point de départ, et je sais qu’il fâchera du monde : le Christ n’a pas tout fait. On me répondra que si, que tout est accompli, que la grâce a réglé la note une fois pour toutes et que vouloir faire pour lui, c’est ramener le mérite par la porte d’en arrière; je réponds que celui qui a tout fait est fini, et que le mien ne l’est pas. Vivant veut dire en travail. Vivant veut dire qu’il reste des malades — donc qu’il reste de l’ouvrage, et de l’ouvrage pour nous aussi, pas seulement pour lui.
Le frère du Seigneur — celui qui tenait Jérusalem pendant que Paul écrivait aux Grecs — a laissé une phrase que Luther appelait de la paille, tant elle dérangeait sa doctrine : la foi sans les œuvres est morte. On la cite toujours comme un avertissement, une menace presque, le doigt levé du frère aîné. Moi je préfère la lire à l’endroit, c’est-à-dire à l’envers : avec les œuvres, la foi est vivante. Ce n’est pas la même phrase. La première est un constat de décès; la seconde est un signe vital. La première dit ce qui manque au mort; la seconde dit ce qui bat chez le vivant — et ce qui bat, c’est ce qui fait, pas ce qui demande.
Il faut prendre Jacques au sérieux. Sa phrase n’est pas de la théologie, c’est de l’observation — et deux mille ans plus tard l’observation tient toujours, elle tient même mieux, dans un monde où la foi s’affiche plus vite qu’elle ne se prouve, où le partage est devenu un bouton et la compassion une story.
Je ne viens pas pour les bien portants, mais pour les malades. Si c’est sa fonction, alors il va vers la maladie — pas vers les temples, pas vers les tribunes, vers la fièvre. Certains disent qu’il est déjà revenu et qu’il s’est installé exactement là où on ne l’attendrait pas, au cœur des quartiers où la température monte; je ne demande à personne de le croire, je demande seulement de réfléchir à ce que ferait un médecin. Un médecin ne s’installe pas chez les guéris. Et le Christ va où ça brûle, où on ne l’acceptera pas, où on le prendra pour un autre — c’est sa fonction d’aller vers ce qui le refuse.
Et de quoi souffre notre époque? D’une poignée et d’une masse. La poignée, ce sont les radicaux — djihadistes ici, autre chose ailleurs, la couleur du drapeau importe moins que la détermination — et l’histoire est formelle : il n’a jamais fallu une majorité pour un bain de sang, une poignée suffit, une poignée de mains résolues, pourvu que personne ne lui barre la route. La masse, ce sont les tièdes — la vaste majorité qui désapprouve tout bas et n’ose rien tout haut, qui laisse le mensonge passer pour ne pas faire de vagues, et qui érode ainsi, sans violence aucune, les digues qui contenaient la poignée : on n’ose plus nommer, puis on n’ose plus juger, puis on n’ose plus appliquer la loi également, et c’est à ce moment-là que la poignée devient torrent.
L’Apocalypse a un mot pour eux, et ce n’est pas un mot tendre : parce que tu es tiède, et non bouillant ni froid, je te vomirai de ma bouche. Laodicée n’était pas une ville de monstres; c’était une ville confortable. La tiédeur n’est pas un crime, c’est pire — c’est le climat dans lequel les crimes des autres deviennent possibles. Alors aider les malades, pour celui qui n’est ni médecin ni soldat, ça commence ici : nommer. Nommer clairement, publiquement, ce que la poignée fait et ce que la masse tait. Chaque chose nommée baisse le coût de la parole pour le suivant; chaque silence le monte. On ne combat pas la poignée — on travaille la majorité qui la laisse faire.
Mes deux grands-pères se sont portés volontaires pour la deuxième guerre — l’un sautait des avions, l’autre les pilotait — et devant leur exemple la question de ma propre lâcheté se pose toute seule : comment craindrais-je quelques fanatiques qui bloquent une rue, moi dont le sang a traversé pire ? Mais leur exemple enseigne autre chose que la bravade, et il faut le lire au complet : ils ne sont pas partis seuls, à mains nues, sur un coup de sang. Ils se sont enrôlés. Ils ont mis leur courage dans une structure, à un poste, sous une discipline — le parachutiste saute où on lui dit de sauter. Le courage qui a gagné cette guerre-là était organisé; le courage solitaire et improvisé fait surtout des martyrs inutiles, et un essayiste tabassé est une victoire pour la poignée dans tous les cas de figure : ou bien il se tait, ou bien il devient l’histoire à la place de ses idées.
Mon poste à moi, c’est le verbe. Mon épée est le verbe; mon bouclier est le cœur; mon armure est ma vitalité; et un casque de foi recouvre ma tête comme l’extension du bouclier. Une seule arme, trois protections — comptez, c’est le poste exact de celui qui frappe par les mots et n’expose rien d’autre. Paul, lui, mettait la foi au bouclier et le salut au casque; je déplace la foi sur la tête, et ce n’est pas un caprice : c’est la tête que je risque, c’est par la tête que je sers, alors c’est la tête qu’il faut coiffer. Le casque ne remplace pas le cerveau — il l’empêche d’être fracassé. La critique opère sous la foi, pas contre elle. Et le cœur, que je croyais secondaire chez moi, homme de tête, trouve enfin sa fonction : pas moteur — bouclier. Il encaisse pour que la tête reste claire. Il n’a pas besoin de conduire pour servir.
Sans peur, donc — mais la peur dont il faut se défaire n’est pas celle qui fait battre le cœur devant le danger, c’est celle qui déforme le jugement : la peur de déplaire, la peur du mot juste, la peur d’être seul à dire ce que mille pensent. Sans peur, et sans flou — car le flou est la version intellectuelle de la lâcheté, et la précision, la version intellectuelle du courage.
Paul — encore lui, décidément on ne s’en débarrasse pas — a laissé dans la même page de l’épître aux Galates deux phrases qui semblent se contredire : portez les fardeaux les uns des autres, puis, trois versets plus loin, chacun portera son propre fardeau. Contradiction ? Non — mesure. Les deux phrases ensemble tracent exactement la limite que je cherche : ni le mendiant qui demande qu’on le porte, ni le surhomme qui prétend tout porter, mais le porteur de sa part — celui qui prend le fardeau du voisin sans lâcher le sien, à hauteur de ses épaules, pas de son orgueil.
Il y a dans les Évangiles un seul homme qui aide le Christ littéralement, physiquement, et ce n’est ni un apôtre ni un saint : c’est Simon de Cyrène, un passant qui revenait des champs, réquisitionné au bord du chemin. Il porte la croix un bout de route. Pas jusqu’au bout. Pas à la place de. Juste ce qu’il pouvait porter, sur la portion de chemin où il se trouvait — et ça a suffi pour que son nom traverse deux mille ans pendant que des légions de demandeurs restaient anonymes. Voilà toute la théologie dont j’ai besoin.
Alors si tu te demandes, comme je me le demande, comment aider le Christ — et donc l’humanité, car c’est la même question — plutôt que nuire, et plutôt que demander qu’ils soient là pour toi, la réponse tient en trois mouvements, et je te la laisse comme on laisse un outil sur l’établi, à hauteur de main :
Ne demande pas. Ne nuis pas. Porte ta part.
Je peux porter ce que je peux porter — et c’est assez, parce que c’est vivant.