C'est peut-être le geste le plus répété de l'Occident, et le moins regardé. On le fait avant d'y penser, on l'a appris avant de savoir ce qu'on apprenait, la main monte au front, descend à la poitrine, passe d'une épaule à l'autre, et tout est dit — au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. La tradition y voit une profession de foi trinitaire inscrite sur le corps, et elle a raison, c'est bien cela, mais un geste qui trace des lignes sur un corps trace aussi une carte, et une carte se lit autrement qu'un credo. Ce que je veux faire ici, c'est lire la carte — non pas contre la lecture chrétienne, qui reste la lecture première et légitime du geste, mais à côté d'elle, avec d'autres lunettes, celles que don Juan a laissées traîner dans les livres de Castaneda, et voir ce qui apparaît quand on superpose les deux grilles.
Précisons tout de suite la règle du jeu, parce que je tiens à la clarté épistémologique autant qu'à la spéculation : rien de ce qui suit n'est une thèse historique. Le signe de la croix est attesté dès Tertullien, vers l'an 200, et les traditions toltèques telles que Castaneda les rapporte n'ont historiquement rien à voir avec la liturgie latine ou byzantine. Il n'y a pas de filiation, pas d'influence, pas de secret transmis — il y a deux systèmes qui, chacun de leur côté, ont cartographié le corps humain, et c'est précisément parce qu'ils sont indépendants que leurs convergences deviennent intéressantes. Quand deux cartographes qui ne se sont jamais parlé dessinent le même carrefour au même endroit, on peut soupçonner que le territoire y est pour quelque chose.
Regardons d'abord ce que le geste dessine. Un axe vertical : le front, puis la poitrine — l'esprit qui descend vers le cœur, le Père qui se profère dans le Fils, le haut qui s'incarne dans le bas. C'est l'axe de la descente, celui que toutes les traditions verticales connaissent, l'axe de l'émanation, de l'incarnation, du Verbe qui se fait chair. Puis un axe horizontal : une épaule, puis l'autre — et là, ce n'est plus la descente, c'est l'étendue. L'horizontale, c'est le monde manifesté dans sa largeur, c'est la dualité déployée, gauche et droite, les deux mains, les deux moitiés de tout ce qui existe une fois que l'Un est descendu dans le multiple. La verticale dit d'où ça vient ; l'horizontale dit où ça s'étale.
Une croix, autrement dit, ce n'est pas seulement l'instrument d'un supplice devenu symbole de rédemption — c'est la superposition de ces deux axes, la rencontre de la descente et de l'étendue, de l'esprit et du monde, et le geste qui la trace sur le corps rejoue à chaque fois cette rencontre. Jusque-là, un théologien pourrait presque me suivre. C'est au point de rencontre que les choses se compliquent.
Car où se croisent-ils, ces deux axes, sur le corps ? Tracez-les : la ligne verticale du front à la poitrine, la ligne horizontale d'une épaule à l'autre. Leur intersection tombe à la gorge — au creux de la gorge, ce petit V à la base du cou, exactement là où la voix prend corps. Et voici le détail qui m'arrête : le geste ne touche pas ce point. La main passe du front à la poitrine en enjambant la gorge, puis d'une épaule à l'autre en passant devant elle ou sous elle, et le centre géométrique de la croix, le seul point qui appartienne aux deux axes à la fois, reste intact. Le cœur du geste est un point muet.
Or c'est précisément ce point que la tradition rapportée par Castaneda désigne comme le plus fragile du corps énergétique. Dans les passes magiques, le creux de la gorge est le centre de décisions — le lieu d'où partent les actes véritables, ceux qui engagent l'être entier — et la consigne est formelle : on ne le frappe pas, on ne le masse pas, à peine l'effleure-t-on ; on travaille autour, jamais dessus. Un centre trop délicat pour être touché directement, qu'on active par cercles concentriques, par approches, par respect. Et la liturgie latine, sans rien savoir de tout cela, fait exactement la même chose : elle dessine autour de la gorge le carrefour le plus chargé de sens de toute sa gestuelle, et elle laisse le carrefour vide. Deux traditions, deux langages, une même précaution.
Ce point muet, il se trouve que c'est le siège de la parole. La gorge, c'est le lieu du Verbe — le pont par où le souffle devient son, par où l'intérieur devient monde. Dans la lecture verticale, c'est par là que le Père profère le Fils, que l'esprit passe dans la chair ; dans la lecture horizontale, c'est le point d'équilibre entre les deux moitiés du monde, le milieu exact de la dualité. Le lieu où le haut rencontre le large, où l'Un rencontre le deux — et que le geste, sagement, ne touche pas. On ne met pas le doigt sur la charnière du monde.
Maintenant, la deuxième grille. Dans Histoires de pouvoir, don Juan enseigne à Castaneda que l'être humain est double : il y a le tonal, l'île de tout ce qui peut être nommé, ordonné, pensé — le monde, le langage, la personne, et même Dieu, précise-t-il avec un sourire, car tout ce qui porte un nom appartient à l'île — et il y a le nagual, tout le reste, l'innommable, la mer autour de l'île, ce dont on ne peut rien dire sinon qu'il agit. Et cette dualité a une topologie : le tonal est le côté droit, le nagual le côté gauche. Le nagual chuchote à l'oreille gauche ; les états de conscience accrue sont du côté gauche ; c'est l'omoplate gauche que frappe le nagual pour déplacer le point d'assemblage. La droite ordonne, la gauche dissout.
Posons cette grille sur le geste. Le signe latin va de l'épaule gauche à l'épaule droite : il part du côté du nagual et aboutit au côté du tonal. Lu ainsi, c'est un mouvement d'incarnation — l'innommable qui consent à entrer dans l'ordre, le mystère qui se laisse nommer, le Verbe qui se fait chair et vient habiter l'île. Le geste byzantin fait l'inverse : de l'épaule droite à la gauche, du tonal vers le nagual — le monde ordonné qui se dénoue vers le mystère, la créature qui remonte vers l'inconnaissable. Et il faut avouer que la correspondance est troublante, parce qu'elle recoupe les tempéraments théologiques des deux rites : l'Occident latin, cataphatique, bâtisseur de sommes et de définitions, fait le geste qui aboutit au tonal ; l'Orient byzantin, apophatique, pour qui Dieu ne se dit que par négations, fait le geste qui aboutit au nagual. Chaque Église trace la croix dans le sens de sa théologie — sans jamais l'avoir décidé.
Reste la pointe du paradoxe, et c'est don Juan lui-même qui la fournit. Si tout ce qui peut être nommé appartient au tonal — y compris Dieu, y compris le Père, le Fils et l'Esprit — alors la croix entière, geste, formule et symbole, est une affaire de tonal. L'île qui se décrit elle-même. Le nagual, par définition, ne peut figurer dans aucun geste, puisqu'un geste est déjà une forme, déjà un nom. Et pourtant — c'est ici que la carte se referme sur elle-même — le geste contient bel et bien une trace du nagual : le point qu'il ne touche pas. Le centre enjambé, le carrefour muet, la gorge laissée vide au milieu des quatre stations nommées, voilà le seul endroit du signe de la croix où l'innommable puisse loger, précisément parce qu'on n'y a rien mis. Le nagual n'apparaît dans le tonal que comme absence, comme le silence entre les mots — et le geste le plus répété de l'Occident porte ce silence en son centre exact depuis dix-huit siècles.
Je ne prétends pas que les Pères de l'Église aient su cela, ni que don Juan ait pensé à la messe. Je constate que deux cartographies du corps, nées à des mondes de distance, placent au même carrefour la même charnière et la même interdiction — ne touche pas au centre, travaille autour, laisse le milieu au mystère. On peut y voir une coïncidence, et c'en est peut-être une. On peut aussi y voir ce que voit l'anthropologue quand deux peuples sans contact bâtissent des ponts semblables au-dessus des mêmes rivières : non pas une transmission, mais un territoire commun — le corps humain, avec sa gorge fragile où le souffle devient parole, où le haut devient large, où l'île touche la mer. Le signe de la croix serait alors, entre autres choses, et sans cesser d'être ce que la foi dit qu'il est, la plus vieille passe magique de l'Occident : quatre points nommés autour d'un centre qu'on salue en ne le touchant pas.