Je viens de la gauche, j'y suis encore, j'y mourrai probablement, et c'est précisément pour cela que j'écris ce texte — parce qu'on ne balaie pas devant la porte du voisin, on nettoie d'abord sa propre maison, et la mienne est envahie. Je ne nommerai personne, aucun besoin, on les reconnaîtra; ils sont trop nombreux pour être nommés et trop semblables pour être distingués. Ce que je veux dénoncer, ce n'est pas une personne, c'est une usurpation : des gens qui portent les habits de la gauche, qui parlent en son nom, qui occupent ses tribunes, et qui n'ont rien compris à ce qu'elle est.
Susan Neiman l'a dit mieux que moi : left is not woke. La gauche, la vraie, celle des Lumières, repose sur trois piliers qu'elle nomme — l'universalisme, la distinction entre justice et pouvoir, la croyance au progrès. Le wokisme renverse les trois, un par un, méthodiquement, tout en réclamant l'héritage. C'est cela, l'usurpation : garder le nom de famille en reniant tout ce que la famille a construit.
On m'objectera d'abord que le mot est un épouvantail, un fourre-tout forgé par la droite pour discréditer toute lutte sociale — mais non : le mot est le leur, stay woke, ils l'ont brandi comme un étendard avant de le renier comme une insulte, et Neiman, qui le reprend, écrit depuis la gauche, pas contre elle. Refuser le mot ne dissout pas la chose; on peut changer l'étiquette du flacon, le contenu reste. Et qu'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : les luttes d'origine étaient légitimes, et mieux que légitimes, universalistes — les droits civiques réclamaient que la couleur cesse de compter, le féminisme de l'égalité réclamait que le sexe cesse de compter, la décriminalisation de l'homosexualité réclamait que l'État sorte des chambres à coucher. Toutes ces victoires furent des victoires de l'universel. C'est précisément ce qui rend la capture si grave : on a pris des combats qui voulaient abolir les cases pour en faire une machine à assigner chacun à la sienne.
On m'objectera aussi que le mot vient d'une lutte réelle — et c'est vrai, et il faut le dire avec précision, car la précision est justement ce qui manque. Stay woke est né dans le milieu noir américain, dans un pays qui avait des lois sur les Noirs, des vraies, écrites, votées : l'esclavage inscrit dans la constitution, puis Jim Crow, la ségrégation codifiée, les fontaines séparées, les mariages interdits. Là-bas, rester éveillé voulait dire quelque chose de concret — surveiller un État qui avait mis la race dans ses codes. Mais même là, déjà, la confusion couvait, et on la voit aujourd'hui à l'œil nu chez ceux qui ont importé cette grille telle quelle, y compris ceux qu'elle prétend décrire, dans des contextes qui n'ont jamais eu de telles lois — ici, chez nous, où aucun code n'a jamais séparé les fontaines ni interdit les mariages, on récite le vocabulaire de l'Alabama comme s'il décrivait le Québec. C'est lire son pays avec la carte d'un autre; c'est diagnostiquer chez nous, mot pour mot, la maladie d'un autre corps. L'histoire américaine est réelle, sa douleur est réelle — et c'est précisément pour cela qu'on n'a pas le droit de la plagier.
Je pense, par exemple, à ce milieu culturel qui se croit expert en politique parce qu'il a une tribune, marié corps et âme avec un parti qui se dit solidaire, et qui récite l'anti-capitalisme comme on récite un catéchisme — sans l'avoir lu, sans l'avoir compris, sans voir que Marx lui-même était un enfant des Lumières, un universaliste, un homme qui parlait de classes et jamais de mots-clics. Ils citent l'anti-capitalisme, oui, mais leur véritable église, c'est l'intolérance — l'intolérance de tout ce qui n'est pas le mot-clic de la semaine, de tout ce qui ne pense pas exactement comme eux, au mot près, à la virgule près, au pronom près. On n'y débat pas, on y communie; on n'y pense pas, on y vérifie sa conformité.
Car c'est bien d'une religion qu'il s'agit, et d'une religion sectaire. Ils se disent éveillés — woke, réveillés, illuminés — et il faudrait déjà s'arrêter sur l'arrogance du mot : se dire éveillé, c'est dire que tous les autres dorment. Aucune Église n'a osé mieux. Ils ont leurs prêtres, l'orthodoxie de la police de la pensée, qui décident chaque semaine de ce qui est bien et bon; ils ont leurs excommunications, qu'ils appellent annulations; ils ont leurs procès en hérésie, qu'ils tiennent sur les réseaux avant tout tribunal, parce que la présomption d'innocence, cet acquis de siècles de droit, ne pèse rien contre une clameur. On censure avant le procès, on condamne avant la preuve, et de toute façon, nous a-t-on appris depuis la dérive de la quatrième vague, certains témoignages seraient supérieurs à d'autres par nature — comme si la vérité avait un sexe, comme si le mensonge en était incapable, comme si des générations de féministes universalistes s'étaient battues pour l'égalité afin qu'on la remplace par une hiérarchie inversée.
Et cette église a son dogme central, planté dans les corridors universitaires par la troisième vague : le patriarcat, c'est mal — non pas comme une hypothèse parmi d'autres, discutable, falsifiable, mais comme l'unique explication possible de tout phénomène humain. Les sciences humaines, mon domaine, ma formation, ma maison intellectuelle, ont été ravagées par cette monocause. L'anthropologie, la sociologie, l'histoire — des disciplines qui exigeaient qu'on tienne dix variables à la fois, qu'on doute, qu'on compare — réduites à un seul coupable, connu d'avance, pour tous les crimes. Ce n'est plus de la science, c'est de la théologie avec des notes de bas de page.
Toute secte vit de ses contradictions, et celle-ci en a fait des piliers. Ils parlent constamment de race tout en niant qu'elle existe — et ils ont raison de le nier, la biologie l'a enterrée depuis longtemps —, mais concrètement, jamais des penseurs n'ont autant divisé le monde en couleurs, jamais on n'a autant assigné les individus à leur épiderme, sommé chacun de parler depuis sa case et d'y rester. L'universalisme disait : ce que tu es ne détermine pas ce que tu peux penser. Eux disent le contraire, et ils appellent ça un progrès.
Ils confondent l'équité et la justice — la justice, qui traite les personnes également parce qu'elles sont égales en dignité, et l'équité version mot-clic, qui exige l'égalité des résultats et qui, pour l'obtenir, doit traiter les gens inégalement, c'est-à-dire injustement, en toute bonne conscience. Et pendant qu'ils traquent le micro-agresseur dans un café de quartier, ils trouvent le moyen de soutenir, d'excuser ou de taire les régimes les plus dégueulasses de la planète en matière de droits humains, au nom d'un relativisme culturel qu'ils n'ont jamais compris — car le relativisme des anthropologues était un outil de méthode, suspendre son jugement pour comprendre, jamais un permis moral d'absoudre. Ils en ont fait une génuflexion : sévères sans mesure envers leur propre société, aveugles par principe envers toutes les autres.
Et j'ai vu le fond du gouffre quand un polémiste chrétien conservateur est tombé sous les balles et que ces gens ont applaudi. Applaudir un assassinat politique. Peu importe ce qu'on pensait de l'homme, le jour où la gauche applaudit une exécution, elle a cessé d'être la gauche, elle est devenue ce qu'elle prétendait combattre. Les Lumières, c'était précisément cela : remplacer la balle par l'argument. Ceux qui applaudissent la force plutôt que le droit ont choisi leur camp, et ce n'est pas le mien.
Voici le résultat, et il est mesurable : jamais un groupe n'a autant poussé les gens vers les formations de droite. Toute une génération, sommée d'utiliser certains pronoms sous peine d'excommunication, à qui on explique que ses instincts — des millions d'années d'évolution pour différencier un mâle d'une femelle — sont faux, honteux, à rééduquer, toute une génération se dit maintenant de droite, non pas parce que la droite l'a convaincue, mais parce que la fausse gauche l'a expulsée. Les recruteurs de l'extrême droite n'ont même plus à travailler; il leur suffit de rediffuser les sermons des éveillés. Chaque anathème leur livre une cohorte. C'est l'ironie la plus cruelle de cette histoire : les plus grands artisans de la droitisation du monde occidental se croient de gauche et croient que l'extrême-gauche n'existe pas. Petit truc, ceux qui disent qu'elle n'existe pas, la sont et par extension, ne sont plus de la gauche du tout.
On m'objectera ensuite — c'est l'objection réflexe, le dernier verrou de la secte — que ce texte fait le jeu de la droite, qu'on ne lave pas son linge sale devant l'ennemi. Mais c'est exactement l'inverse : ce qui fait le jeu de la droite, ce n'est pas la critique des dérives, ce sont les dérives; ce n'est pas celui qui montre la fuite d'eau qui inonde la maison, c'est la fuite. Une gauche incapable d'autocritique est une gauche finie, et le silence poli des raisonnables, depuis des décennies, a laissé toute la place aux seuls qui osaient parler — souvent les pires, et pour les pires raisons. Nettoyer sa maison, ce n'est pas la trahir; c'est la seule façon de la garder habitable.
Mais en conclusion, surtout et avant tout, plus que le mouvement lui-même, il faut parler des individus dans ces rangs — car un mouvement est une abstraction, et ce sont des personnes que je croise, avec qui je parle, ou plutôt avec qui parler est devenu impossible. Ce sont, et je pèse mes mots, les personnes les plus intolérantes qu'il m'ait été donné de rencontrer. Elles ne pensent pas, elles répètent — ce que leurs prêtres leur ont dit cette semaine être bien et bon —, et elles n'acceptent aucune nuance, car la nuance est déjà une trahison, le doute déjà un crime, la question déjà une agression.
On me dira enfin que je généralise, que tous ne sont pas ainsi — et c'est vrai, et c'est même le test : ceux qui liront ce texte en y opposant des arguments, des nuances, des désaccords raisonnés, ne sont pas ceux dont je parle, ils sont la gauche, la vraie, et ce texte est écrit pour eux; ceux qui exigeront ma tête pour l'avoir écrit feront ma démonstration mieux que moi.
De façon toute personnelle, je les déteste — le mot est fort et je l'assume — d'abord parce qu'ils ont détruit les sciences humaines, ma maison, celle où j'ai le plus appris à penser; ensuite parce que parler avec eux est un calvaire dogmatique, une heure de catéchisme où toute objection vous vaut un diagnostic moral; et enfin parce que ce spectacle donne toutes les munitions à l'ennemi — aux vrais, ceux qui veulent diviser nos sociétés et qui n'ont qu'à republier — pour y parvenir sans effort.
Alors disons-le une fois pour toutes, et que ce soit clair : non, les wokes ne sont pas la gauche. Ils en sont le contraire. Ils sont l'ennemi de l'universel, l'ennemi des Lumières, une contre-révolution déguisée en avant-garde. La gauche croit que la raison est commune à tous les hommes; eux croient qu'elle dépend de la couleur et du groupe. La gauche distingue la justice du pouvoir; eux ne connaissent que le pouvoir et l'appellent justice. La gauche croit au progrès; eux ne croient qu'à la faute, originelle, héréditaire, impardonnable. Qu'ils gardent leur église. Mais qu'ils rendent la maison — elle ne leur a jamais appartenu.