Il y a une question que l’on n’ose plus poser parce qu’elle passe pour naïve, et c’est peut-être pour cela qu’elle est la seule qui vaille : d’où vient la nouveauté ? Non pas la nouveauté des modes ou des inventions, mais la nouveauté ontologique, celle par laquelle il existe des choses qui n’existaient pas, des propriétés qui n’étaient inscrites nulle part, des lois qui régissent un étage du réel sans avoir été écrites à l’étage du dessous. On appelle cela l’émergence, et le mot est devenu si commode qu’on l’emploie pour ne plus penser — on dit que la conscience émerge du cerveau, que la vie émerge de la chimie, que la société émerge des individus, et l’on croit avoir expliqué quelque chose alors qu’on a seulement désigné l’endroit exact où l’explication manque.
Ce texte voudrait faire le contraire de ce que le mot autorise. Non pas ranger l’émergence dans un tiroir, mais la suivre étage par étage, du plus bas qu’on puisse concevoir jusqu’au plus haut qu’on ose nommer, et regarder à chaque marche cette chose étrange : le tout qui se met à obéir à des règles que ses parties ignoraient. Car c’est toujours la même scène qui se rejoue. Un niveau de réalité s’installe sur un autre, en dépend entièrement, ne le contredit jamais — et pourtant se conduit selon une grammaire que le niveau porteur ne pouvait pas prédire. La température n’existe pas pour un atome seul. La cellule vit alors qu’aucune de ses molécules ne vit. La phrase signifie alors qu’aucune de ses lettres ne veut dire quoi que ce soit. À chaque fois, quelque chose passe qui n’était pas contenu.
J’ai longtemps cru que cette question appartenait à la science, et qu’il fallait, pour la traiter, commencer par le commencement, c’est-à-dire par la physique. Je crois aujourd’hui que c’est une erreur de perspective, et que la physique n’est pas le commencement mais déjà une émergence — qu’il faut, pour lui rendre justice, descendre plus bas qu’elle, sous les particules, sous les champs, sous les lois elles-mêmes, jusqu’à la question qui ne se laisse mesurer par aucun instrument : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, et pourquoi ce quelque chose est-il ordonné plutôt que chaotique ? C’est par là qu’il faut partir. On partira de rien, littéralement, et l’on élargira le cadre à chaque pas.
Avant la matière, il y a la question de savoir ce que c’est qu’être. La métaphysique n’est pas une science parmi d’autres, plus vague et moins vérifiable ; elle est ce qui reste quand on a retiré toutes les sciences, le sol nu sur lequel elles posent leurs pieds sans jamais le regarder. Le physicien mesure des choses qui sont ; il ne demande pas pourquoi il y a de l’être plutôt que du néant, ni pourquoi cet être se laisse décrire par des lois, ni ce que c’est qu’une loi — une contrainte inscrite où, sur quoi, par quoi. Ces questions, il les enjambe, et il a raison de les enjamber pour travailler, mais quelqu’un doit rester en arrière pour les tenir.
Car la première émergence, la plus vertigineuse, n’est pas celle de la vie à partir de la chimie : c’est celle de l’être à partir de rien. Que le monde soit intelligible, qu’il y ait des régularités, que deux et deux fassent quatre ici comme aux confins d’une galaxie que nul n’a vue — voilà le fait le plus improbable et le mieux dissimulé. Nous avons pris l’habitude de l’ordre, et l’habitude est le contraire de l’étonnement. Il faut retrouver l’étonnement : les lois de la physique ne sont pas dans la physique, comme les règles d’un jeu ne sont pas l’une des pièces sur l’échiquier. Elles précèdent le jeu, elles le rendent possible, et pourtant on ne les trouve nulle part si on démonte le plateau.
C’est ici que le réductionnisme montre sa corde. Le réductionniste dit : tout se ramène aux particules, et si nous connaissions parfaitement les particules, nous connaîtrions tout. Mais la connaissance parfaite des particules ne dit rien de la loi qui les gouverne, et rien de la raison pour laquelle cette loi tient plutôt qu’une autre, et rien du fait même qu’il y ait des particules à gouverner. La métaphysique n’est donc pas ce qui vient après la science, une spéculation qu’on s’autorise le dimanche ; elle est ce qui vient avant, le premier étage — ou plutôt le sous-sol — dont tous les autres émergent. Et si l’on veut être rigoureux, il faut le dire ainsi : la physique émerge de la métaphysique comme la chimie émergera de la physique. Elle en dépend, elle ne la contredit jamais, et elle se conduit pourtant selon des règles — les régularités mesurables — que la pure question de l’être ne laissait pas prévoir.
Il faut, avant de monter, dire où l’on va, car le chemin est long et l’on risque de croire, à chaque étage, qu’on a changé de sujet. On n’en changera jamais. Le sujet est unique : l’émergence, c’est-à-dire le fait que le réel soit fait de niveaux, que chaque niveau repose sur celui d’en dessous sans s’y réduire, et qu’à chaque passage quelque chose apparaisse qui n’était pas donné. Ce que nous appellerons science émergente a deux sens, et les deux nous importent. C’est la science de l’émergence, l’étude de ce phénomène d’étagement ; et c’est aussi la science qui émerge, celle qui naît, qui n’est pas encore admise, qui attend son heure au bas ou au sommet de l’échelle.
Le physicien Philip Anderson a donné à cette idée sa formule la plus nette dans un article de 1972 dont le titre suffit à tout dire : ce qui est plus n’est pas seulement plus, c’est autre. Assemblez assez de choses simples et il apparaît des lois qui ne sont dans aucune des choses simples. La capacité de réduire tout à des lois fondamentales, écrivait-il, n’implique nullement la capacité de reconstruire l’univers à partir de ces lois. À chaque degré de complexité, des propriétés entièrement nouvelles surgissent, et les comprendre exige une recherche aussi fondamentale, dans sa nature, que n’importe quelle autre. Voilà le fil. Chaque science qui suivra n’est pas la science précédente en plus compliqué ; c’est une science neuve, avec ses lois à elle, ses objets à elle, sa façon à elle de découper le monde.
Nous monterons donc marche par marche, et la règle du voyage sera partout la même : on demandera, à chaque passage, où est passée la nouveauté. De la métaphysique nous sommes déjà sortis vers la physique. De la physique nous irons à la chimie, puis à la biologie, puis à la conscience, puis à la personne, puis à la société, puis à la planète entière comme à un seul organisme, et de là, enfin, au ciel qui contient la planète. Chaque étape élargira le cadre d’un cran. Celui qui embarque au premier pas se fera élargir le regard dix fois de suite, et arrivera au bout sans s’être aperçu qu’il a franchi, chemin faisant, la frontière que notre époque tient pour la plus infranchissable de toutes.
Descendons maintenant au socle mesurable. La physique est la science de ce qu’il y a de plus commun à toute chose : le fait d’être étendu, de durer, de peser, de bouger. Ses objets premiers — particules, champs — semblent le fond du fond, le point où l’émergence s’arrête et où commence le pur donné. C’est une illusion, et la physique elle-même la dissipe, car en son sein déjà l’émergence travaille.
Prenez la température. Un atome n’a pas de température ; la question n’a pas de sens pour lui. Il a une vitesse, une énergie, une position — pas de température. La température n’apparaît que lorsqu’ils sont un très grand nombre, et elle mesure alors quelque chose de statistique, l’agitation moyenne d’une foule, une propriété qui n’existe qu’au niveau de la foule et s’évanouit dès qu’on redescend à l’individu. La thermodynamique tout entière — la chaleur, la pression, l’entropie, ce sens du temps qui fait que le verre se brise mais ne se recolle jamais — émerge de la mécanique des particules sans y être inscrite. Les lois de Newton ne connaissent pas la flèche du temps : elles marchent aussi bien à l’endroit qu’à l’envers. Et pourtant, d’un très grand nombre de particules qui obéissent chacune à des lois réversibles, émerge un monde où le temps a une direction. La nouveauté est déjà là, au premier étage, et elle est massive : c’est le temps lui-même, notre temps, celui qui vieillit.
Retenons la leçon, car elle vaudra jusqu’en haut. L’émergence n’a pas besoin de magie ni de force nouvelle. Rien ne s’ajoute par-dessus les particules ; aucune substance mystérieuse ne vient s’infuser dans la foule pour lui donner sa température. Et pourtant la propriété est réelle, elle agit, elle a ses lois propres qu’on étudie sans jamais parler d’atomes. Voilà la forme exacte du mystère : pas de surnaturel, et pourtant de l’irréductible. On ne triche pas avec la matière, et la matière fait quand même apparaître du neuf.
De la physique à la chimie, le saut est le premier qu’on remarque vraiment, parce qu’il fait apparaître la qualité. La physique parlait de quantités — masse, charge, vitesse. Voici que surgissent des propriétés d’un autre genre : l’acidité, l’inflammabilité, l’odeur, la couleur d’une flamme, le fait que deux gaz sans saveur, l’hydrogène et l’oxygène, s’unissent pour faire cette chose qui désaltère et qui noie. Rien dans l’hydrogène ne mouille. Rien dans l’oxygène ne mouille. L’eau mouille.
Le chimiste sait, en principe, que la liaison qui unit ses atomes émerge de la mécanique quantique, que le partage des électrons obéit à l’équation de Schrödinger. Mais aucun chimiste, jamais, ne résout cette équation pour prévoir une réaction. Il ne le pourrait pas : dès qu’il y a plus de deux ou trois particules, l’équation devient littéralement insoluble, non par manque de puissance de calcul mais par nature. Le chimiste travaille donc avec un langage à lui, un langage qui n’existe pas au niveau physique : la valence, la liaison, le groupe fonctionnel, la famille des éléments. La table périodique est le premier grand alphabet émergent de la nature — une grille où les propriétés reviennent en cycles, où l’on prédit le comportement d’un corps par sa place et non par le calcul de ses électrons. Mendeleïev a deviné des éléments qu’on n’avait pas encore trouvés, non en résolvant la physique, mais en lisant les trous d’un motif émergent.
Ici se durcit une vérité qu’on retrouvera partout : les lois d’un étage ne sont pas seulement différentes de celles d’en dessous, elles sont parfois plus maniables, plus prédictives, plus vraies pour l’usage. Le réel ne se connaît pas mieux en descendant. On ne comprend pas mieux une réaction en pensant aux quarks. Chaque étage a le bon grain de description pour ce qu’il décrit, et prétendre tout ramener au grain le plus fin, c’est perdre en précision réelle ce qu’on croit gagner en fondement.
La marche suivante est la plus disputée de toutes celles qui se laissent encore mesurer, car elle fait apparaître la vie, et nul ne sait dire au juste ce que la vie ajoute. Une cellule est faite d’atomes qui, pris un à un, ne diffèrent en rien de ceux d’un caillou. Les mêmes éléments, les mêmes liaisons, la même chimie. Et pourtant la cellule se maintient, se répare, se reproduit, distingue son dedans de son dehors, se nourrit, répond — elle fait ce qu’aucune de ses molécules ne fait. Aucune molécule ne vit. La vie n’est nulle part dans les pièces ; elle est dans l’agencement, dans la boucle, dans le fait qu’un ensemble de réactions se referme sur lui-même et se met à se maintenir contre le désordre.
Car c’est cela, peut-être, que la vie ajoute : une chimie qui résiste à l’entropie, qui dépense de l’énergie non pour retomber à l’équilibre comme fait toute chose morte, mais pour se tenir loin de l’équilibre, en tension, en travail. Une flamme aussi se maintient tant qu’elle a du combustible ; mais la flamme ne se répare pas, ne transmet pas sa forme, n’accumule pas la mémoire de ce qui a marché. Le vivant, lui, garde trace. C’est le grand saut : l’apparition de l’information héréditaire, d’un texte chimique — l’ADN — qui se recopie, se transmet, et se modifie assez pour que la sélection ait prise sur lui. Avec l’hérédité naît une chose que la physique ne connaît pas : le passé qui pèse, l’histoire qui s’accumule, l’ancien qui contraint le nouveau.
Comment ce passage a eu lieu, de la chimie inerte à la chimie qui se veut elle-même, nous ne le savons pas encore, et c’est là précisément une science en émergence, au bas mot une frontière ouverte. Mais ce que nous savons suffit à la leçon : la vie n’est pas une force ajoutée à la matière, un souffle vital qu’on verserait dans la chimie. Il n’y a rien de plus dans la cellule que de la chimie. Et pourtant il y a la vie, irréductible, avec ses lois à elle — la sélection, l’hérédité, l’adaptation — dont aucune n’a de sens au niveau des molécules. Toujours la même forme du mystère : rien en plus, et pourtant du neuf.
Nous voici à la marche où le vertige devient le plus fort, car ce qui émerge ici ne se laisse plus regarder du dehors : c’est le dedans lui-même. Un cerveau est un morceau de vivant, fait de cellules qui sont de la chimie qui est de la physique. On peut le peser, le découper, suivre le trajet d’un influx le long d’un neurone, mesurer les décharges. Tout y est matière. Et pourtant il y a, quelque part dans ce commerce de cellules, quelqu’un pour qui c’est comme quelque chose d’être là — une douleur qui fait mal à quelqu’un, un rouge qui est vu par quelqu’un, un goût qui est goûté. C’est ce que les philosophes appellent le problème difficile : non pas comment le cerveau traite l’information, ce qu’on comprend chaque année un peu mieux, mais pourquoi ce traitement s’accompagne d’une expérience vécue, pourquoi ça fait quelque chose plutôt que rien.
Ici le réductionniste est le plus à l’aise et le plus embarrassé à la fois. À l’aise, parce qu’on peut montrer, coup sur coup, que toute pensée a sa trace dans la matière, que léser telle zone ôte telle faculté, que la conscience s’éteint quand le cerveau s’éteint. Embarrassé, parce qu’aucune de ces corrélations n’explique le saut : on peut décrire le cerveau entièrement, atome par atome, décharge par décharge, sans que rien dans cette description ne laisse prévoir qu’il y a un vécu, un point de vue, un sujet. On saurait tout du mécanisme et l’on ne saurait toujours pas pourquoi ça s’éprouve. C’est l’émergence portée à son incandescence : la dépendance est totale — pas de conscience sans cerveau, tout le montre — et l’irréductibilité est totale aussi, car nulle addition de matière ne se laisse traduire en éprouvé. On tient les deux bouts et l’on ne peut pas les nouer.
Je ne prétends pas ici trancher ce que nul n’a tranché. Je veux seulement qu’on mesure la place de ce saut dans la série. Jusqu’ici, chaque étage faisait apparaître des propriétés nouvelles qu’on pouvait au moins observer du dehors : la température, l’acidité, l’hérédité. Avec la conscience apparaît le premier dedans, la première chose qui ne se voit que d’un seul point du monde — le sien. Et l’on peut se demander si ce n’est pas là le véritable centre de toute la série, le point où l’univers, après des milliards d’années de matière, se retourne et se regarde.
Du cerveau conscient à la personne, on croirait qu’il n’y a plus de marche à gravir, et pourtant il y en a une, discrète et réelle. Car la conscience nue — le fait brut d’éprouver — n’est pas encore une personne. La personne, c’est un vécu qui s’organise, qui se souvient de soi, qui se raconte, qui désire, qui craint, qui garde une forme à travers le temps et se reconnaît la même d’un matin à l’autre. Il y a là des lois propres — celles que la psychologie cherche — qui ne sont pas les lois des neurones. Un deuil, une habitude, un traumatisme, une croyance : ce sont des réalités qui agissent, qui se transmettent, qui guérissent ou s’aggravent selon des règles qu’on ne lit dans aucune synapse.
On dira que tout cela n’est que neurones, et c’est vrai comme il est vrai que l’eau n’est qu’hydrogène et oxygène. Vrai et inutile. Car on ne soigne pas une peur en parlant à des neurones ; on la soigne en parlant à quelqu’un, dans le langage de ce quelqu’un, celui des raisons, des images, des récits qu’il se fait. Le niveau de la personne a son grain propre, ses causes propres — une parole peut guérir, un sens peut soulager, et ni la parole ni le sens n’existent à l’étage chimique. C’est encore l’émergence, et toujours la même : la personne dépend entièrement du cerveau, ne le contredit jamais, et se conduit pourtant selon des lois que le cerveau seul ne donnait pas.
Montons encore. Assemblez des personnes, et il apparaît un étage qu’aucune personne ne contient : le collectif, avec ses langues, ses institutions, ses marchés, ses religions, ses modes, ses paniques. Voici l’émergence sous sa forme la plus paradoxale, car ici les parties elles-mêmes sont conscientes, et croient décider ce qui, en vérité, se décide au-dessus d’elles. Une langue est l’exemple parfait. Personne ne l’a inventée, personne ne la gouverne, aucun locuteur ne fixe ses règles ; et pourtant elle a des lois, elle change selon des régularités qu’on peut étudier, elle contraint chacun sans que nul ne l’ait voulue. Elle émerge de millions de paroles dont aucune ne la contient, comme la température émergeait de millions de chocs dont aucun n’était chaud.
C’est le domaine que je connais le mieux, celui de l’anthropologie, et j’y ai appris cette chose qu’on oublie sans cesse : le social n’est pas la somme des individus, il est un niveau avec ses propres objets. Une monnaie ne vaut que parce que tous croient qu’elle vaut, et cette croyance partagée est une réalité plus dure que bien des choses matérielles — elle fait travailler, migrer, mourir. Une frontière n’est nulle part dans le paysage, et elle arrête les armées. Un tabou ne pèse rien, et il tient une société. Ces réalités n’existent qu’au niveau collectif, elles s’évanouissent dès qu’on redescend à l’individu isolé — exactement comme la température d’un atome seul. Et pourtant elles gouvernent des vies. Le fait le plus lourd de l’existence humaine — appartenir, croire ensemble, obéir à des règles que nul n’a écrites — est un fait émergent.
Ici la plupart des séries s’arrêtent, et c’est là qu’il faut au contraire pousser. Car après les sociétés, il y a une marche que notre époque commence à peine à voir : le niveau planétaire. Assemblez toutes les sociétés humaines, liez-les par les échanges, les réseaux, le climat qu’elles partagent et modifient ensemble, et il apparaît un tout dont aucune nation n’est le centre et qu’aucune ne gouverne. L’humanité devient, sans l’avoir voulu, une seule chose — un même air, une même eau, une même trame de causes où ce qu’on brûle d’un côté de la terre chauffe l’autre côté, où une fièvre partie d’une ville gagne tous les continents en quelques semaines. Le fait planétaire est un fait émergent, le plus récent de tous, et nous n’avons pas encore les organes pour le penser.
Mais il ne s’agit pas seulement d’écologie ou d’économie mondiale. Il s’agit de reconnaître que la planète elle-même, avec sa vie, ses océans, son atmosphère, ses sociétés branchées les unes sur les autres, forme un système qui se régule, qui garde des équilibres, qui répond aux perturbations — un tout qui se comporte, à sa manière et à son échelle, comme un organisme se comporte. On a donné des noms à cette intuition, biosphère, noosphère, cette sphère de la pensée qui enveloppe le vivant comme le vivant enveloppe le minéral. Peu importe le nom. Ce qui compte, c’est le mouvement : de même que des cellules avaient fait un corps, de même que des personnes avaient fait une société, voici que des sociétés font une planète vivante, une unité qui émerge au-dessus d’elles et les contient toutes. Et une unité, une fois qu’elle est là, est toujours une unité parmi d’autres.
Nous arrivons au sommet, et c’est ici que la série franchit la frontière qu’on croyait garder. Car si l’humanité forme un tout planétaire, si la Terre est une unité vivante et non un simple caillou chargé de passagers, alors la question suivante tombe d’elle-même : cette unité est-elle seule ? Non. Elle est une planète parmi les planètes, un corps parmi les corps du système solaire, pris comme tous les autres dans une trame de relations — gravitationnelles, rythmiques, cycliques — qui la dépasse et l’inclut. De même qu’on ne comprend pas une cellule sans le corps qui la porte, ni une personne sans la société qui la façonne, peut-être ne comprend-on pas pleinement la Terre sans le système qui la tient et la meut.
C’est ici que l’astrologie retrouve, non sa forme de superstition de journal, mais sa dignité ancienne de science des correspondances — l’idée que les grands rythmes du ciel et les rythmes de la vie terrestre ne sont pas étrangers, qu’il y a un ordre commun, une résonance, un accord. Non que les astres tirent des ficelles ; ce serait retomber dans la causalité grossière du plus bas étage, dans le choc de billes que la thermodynamique elle-même avait déjà dépassé. Mais qu’à l’étage le plus vaste, comme à tous les autres, règne une loi propre, une régularité que les étages inférieurs ne laissaient pas prévoir, et que lire cette loi demande, comme partout, un langage à sa mesure — non celui des atomes, non celui des cellules, non celui des personnes ni des nations, mais celui des cycles célestes. L’astrologie devient l’écologie du système solaire, la science du plus grand tout dont nous soyons partie.
On la refuse, aujourd’hui, exactement comme on refuse la métaphysique — et le parallèle n’est pas fortuit. Notre époque a expulsé deux sciences, une par le bas, une par le haut. Par le bas, la métaphysique, coupable de parler de l’être avant la mesure. Par le haut, l’astrologie, coupable de parler d’un ordre plus vaste que la société. Entre les deux, elle a gardé les étages mesurables, la physique, la chimie, la biologie, et elle a cru que le réel s’arrêtait à leurs bords. Mais si l’émergence est vraie — si le réel est fait d’étages dont chacun ajoute une loi neuve — alors il n’y a aucune raison qu’elle s’arrête en si bon chemin, ni en bas où elle bute sur l’être, ni en haut où elle bute sur le ciel. La série réintègre ce qu’on avait expulsé aux deux bouts, et elle le fait sans un seul saut dans la magie : rien qu’en montant l’escalier, marche après marche, sans jamais lâcher la rampe.
Reprenons le refrain qui aura scandé toute la montée. À chaque étage on a demandé : où est passée la nouveauté ? D’où vient la température, qui n’était dans aucun atome ? D’où vient la vie, qui n’était dans aucune molécule ? D’où vient le vécu, qui n’était dans aucun neurone ? D’où vient la langue, que nul locuteur ne contient ? À chaque fois la même réponse, et à chaque fois plus troublante : de nulle part et de partout, du seul fait de l’assemblage, de la seule montée d’un étage sur l’étage d’en dessous. Rien ne s’ajoute, et pourtant tout apparaît.
Mais il y a peut-être une autre lecture, et je la laisse pour la fin parce qu’elle renverse tout. On a monté l’escalier en croyant que la nouveauté surgissait à chaque palier, créée par la complexité croissante, remontée du bas vers le haut. Et si c’était l’inverse ? Si, depuis le premier pas — depuis la métaphysique, depuis ces lois qu’on ne trouvait dans aucune particule et qui pourtant gouvernaient tout — la nouveauté descendait, se déposant à chaque étage comme une eau qui trouve son niveau ? Alors la conscience ne serait pas produite par le cerveau ; elle s’y logerait, comme la température se loge dans la foule des atomes sans qu’aucun la porte. Alors l’ordre ne monterait pas du chaos ; il descendrait d’un ordre plus haut, jusqu’à ce ciel dont nous sommes partie et que l’astrologie, seule et maladroite, essayait de lire.
Je ne tranche pas entre les deux lectures. Je remarque seulement qu’elles se rejoignent au sommet, et que l’escalier se laisse monter dans les deux sens. Qu’on parte de rien pour élargir le cadre jusqu’au cosmos, ou qu’on parte du cosmos pour le voir se déposer jusqu’en nous, c’est le même escalier, et la même vérité : le monde ne cesse de dépasser ses causes. Nous sommes, chacun, un étage où quelque chose est passé qui n’était pas contenu — et c’est peut-être la définition la plus juste qu’on puisse donner de ce que c’est qu’exister.