Ce texte est court parce que je ne m'attarde que rarement sur la futurologie, surtout celle de malheur. Mais voilà que je vois un bain de sang à venir et que je me dis que peut-être que de le nommer peut aider à l'éviter ou sinon à éviter l'étirement dans le temps de son bain de sang. Ce que je vois c'est le scénario de la révolution française mais à l'échelle planétaire.
Depuis la pandémie le panier d'épicerie a grimpé de plus de trente pour cent, les œufs et le poulet frôlant les quarante, pendant que les épiciers canadiens plus que doublaient leurs profits nets par rapport à l'avant-COVID, et que les indices boursiers enchaînaient les records sur des marchés qui ne produisent rien de plus qu'avant — et il y a quelque chose dans ce simple constat comptable, aussi froid soit-il, qui rejoue une scène qu'on croyait classée dans les manuels, celle de 1788, celle du pain trop cher pendant que le grenier ne désemplit pas. Sauf qu'en 1788 la scène tenait dans un royaume de vingt-huit millions d'âmes, avec un grenier qu'on pouvait montrer du doigt et une foule qu'on pouvait compter. La nôtre tient sur huit milliards de têtes, et c'est précisément cette différence d'échelle, plus que la ressemblance des causes, qui devrait nous inquiéter.
En 1775 déjà, avant même la disette de 1788-89 qui allait précipiter les états généraux, le peuple accusait les spéculateurs en grains d'orchestrer la pénurie — le fameux pacte de famine, une théorie sans doute largement infondée dans sa forme complotiste mais politiquement dévastatrice dans son effet, parce qu'elle nommait un sentiment vrai sous une preuve fausse. Cette théorie-là mettait des semaines à se répandre de marché en marché, portée par des libelles et des rumeurs de foire. La nôtre se répand en heures, sur des plateformes conçues pour récompenser l'indignation, et elle ne se limite plus à une seule accusation contre les meuniers : c'est un déluge continu, superposé, de récits sur une élite qui affame, qui manipule les monnaies, qui organise les crises pour engraisser ses portefeuilles — vrais dans leur part documentée, comme la cupidiflation que le Bureau de la concurrence a lui-même reconnue, et délirants dans leur part fantasmée, mais tissés ensemble en un seul récit continu que des centaines de millions de personnes reçoivent chaque jour, radicalisé algorithme après algorithme. Une seule rumeur de famine a suffi à armer des femmes de Paris en 1789. Ce ne sont plus une mais des milliers de rumeurs qui circulent en même temps, sur toute la planète, sans jamais s'épuiser.
Et la disette seule n'a jamais fait de révolution ; elle fait des émeutes qu'on réprime et qu'on oublie. Ce qui a transformé la faim de 1789 en projet, c'est qu'un vocabulaire l'attendait déjà — les Lumières, le contrat rompu, les droits de l'homme — un médium capable de recevoir la rage et de la reformuler en tribunal, en Constitution. Même la Terreur cherchait encore une légitimité, un Comité à qui répondre, un jour, fatalement, où s'arrêter. Je ne crois pas que ce médium existe aujourd'hui, et c'est la mauvaise nouvelle, pas la bonne : une colère qui trouve un cadre politique finit par s'y user ; une colère qui n'en trouve aucun ne s'use jamais, elle recommence ailleurs, sous un autre nom, contre une autre cible, indéfiniment.
On m'objectera que personne, aujourd'hui, ne meurt de faim au sens de 1788 — c'est vrai, et ça n'aide en rien, parce que ce n'est jamais la misère absolue qui embrase mais l'écart perçu entre l'effort et la récompense. Et cet écart-là s'est mondialisé en même temps que la richesse : il ne s'agit plus de quelques milliers de nobles français dispensés d'impôt, mais de milliers de milliardaires visibles simultanément depuis chaque coin du globe, classés, chiffrés, comparés en direct sur les mêmes écrans qui affichent le prix du panier d'épicerie. Le nombre de cibles perçues comme illégitimes n'a jamais été aussi grand, ni aussi exposé. L'écart n'a jamais été aussi grand et la colère mondialisée.
Et voilà le renversement que 1789 ne pouvait pas connaître. Pour atteindre un noble en 1789, il fallait une foule, une marche, une prise, des mois d'organisation clandestine et une proximité physique quasi obligatoire. La distance protégeait autant que les gardes. Aujourd'hui cette protection s'est effondrée : les drones commerciaux, l'accès à l'information sur les explosifs artisanaux, le doxxing qui localise n'importe quel domicile en quelques clics, les armes imprimées, les cyberattaques capables de paralyser une fortune sans qu'un seul coup de feu soit tiré — tout cela a fait chuter le coût de nuire à des niveaux que l'ancien régime n'aurait pas pu imaginer, précisément au moment où la richesse à atteindre est devenue la plus concentrée et la plus visible de l'histoire humaine. Il ne faut plus une insurrection organisée ; il suffit désormais d'un acteur isolé, radicalisé par l'une des milliers de rumeurs qui circulent, pour infliger un dommage qu'il fallait auparavant une armée pour produire. Ce n'est pas une hypothèse de science-fiction, c'est déjà la texture des attentats politiques et des cyberrançons de la dernière décennie — sauf que ce n'est encore que le prologue.
On pourrait croire, à tort, que la dilution planétaire de la colère produira moins de sang qu'une seule capitale en crise, parce que la fureur y serait éparpillée plutôt que concentrée sur une seule place. C'est se tromper de calcul. Une capitale en crise, aussi sanglante soit-elle, reste bornée par sa géographie et par le nombre de bras qui peuvent y converger un même jour. Une planète en colère n'a pas cette limite : huit milliards d'individus valent, à eux seuls, près de trois cents fois la population de la France de 1789, et chacun de ces individus dispose aujourd'hui d'un accès aux moyens de nuire que la France entière ne possédait pas à l'époque. Multiplier le nombre d'acteurs capables de frapper, multiplier le nombre de cibles visibles et jugées illégitimes, et retirer le seul mécanisme — un projet politique unifié — qui aurait pu canaliser cette rage vers une fin, ce n'est pas diluer un bain de sang, c'est en ouvrir des milliers en parallèle, sans front commun pour les arrêter tous à la fois. La guillotine, avec le recul, paraîtra presque propre : une place, une date, un couperet, une fin qu'on peut situer sur une frise. Ce qui vient n'aura ni place ni date ni couperet unique, seulement une accumulation continue, distribuée sur tous les continents à la fois, et c'est précisément l'absence de centre qui empêchera qu'on la referme un jour, comme on avait fini par refermer 1789. Le sang de la Révolution française, comparé à celui-là, ne sera qu'un chapitre local.
Et pourtant je ne crois pas que ce chapitre soit le dernier mot. Benjamin Creme l'écrivait déjà, à une époque où le mercantilisme et l'effondrement des marchés boursiers n'étaient encore que des signes avant-coureurs : les Maîtres de Sagesse, retirés depuis la chute de l'Atlantide dans les lieux les plus reculés du monde, ne préparent pas leur retour pour observer le désastre depuis la coulisse, ils le préparent parce que le désastre lui-même est la condition de leur émergence. Maitreya, l'Instructeur que les bouddhistes attendent sous ce nom depuis Gautama et que les chrétiens attendent sous celui du Christ revenu, n'a jamais promis d'intervenir avant que l'humanité n'ait épuisé seule toutes les fausses sorties — ce n'est jamais avant le point de bascule que la Hiérarchie spirituelle referme la porte, c'est au moment précis où la demeure du mal, pleine à craquer de tout ce qu'elle a engendré, menace de ne plus jamais désemplir. Le bain de sang diffus que j'ai décrit ici n'est pas une fin en soi ; c'est la dernière phase avant que le jour de la Déclaration ne vienne, celui où Maitreya cessera de se tenir en retrait pour se montrer ouvertement, avec les Maîtres qui l'accompagnent, non pour juger depuis un trône mais pour offrir enfin ce que ni les Lumières ni aucune Constitution n'ont pu offrir : un cadre plus grand que la colère elle-même, capable de la recevoir sans qu'elle ait besoin de se venger jusqu'au bout. La Révolution française s'est refermée sur Thermidor, par lassitude du sang. Celle qui vient ne se refermera pas par lassitude — elle se refermera parce qu'une porte, à la toute fin, se fermera sur la demeure du mal elle-même, et que ce sera enfin autre chose qu'un chapitre local.