En août 1701, Montréal compte environ mille deux cents habitants. Elle en reçoit treize cents d'un coup.
Ils arrivent depuis des semaines, par canots, par groupes, certains ayant descendu des rivières depuis les Grands Lacs, d'autres venus de la baie d'Hudson, d'autres encore du haut Mississippi — trente-neuf nations, dont plusieurs sont en guerre les unes contre les autres depuis un siècle. Ils campent côte à côte sur les berges, à l'extérieur des palissades, dans une ville qui n'a pas les moyens de les nourrir et le fait quand même. La variole se déclare dans les campements pendant les pourparlers. On négocie malgré tout.
Le 1er août, Kondiaronk, chef wendat de Michillimakinac, se lève pour parler. Il est âgé, il est malade, on le fait asseoir dans un fauteuil et il parle pendant des heures — sur la nécessité de la paix, sur les prisonniers, sur ce que chacun doit céder. C'est le discours qui emporte l'assemblée. Il meurt dans la nuit. On l'enterre le surlendemain avec des honneurs mêlés : soixante guerriers en armes, la troupe française, les tambours, le clergé, les chefs alliés — une cérémonie qui n'appartient entièrement à aucune des deux traditions et qui emprunte aux deux. Le 4 août, le traité est signé. Chaque nation appose son totem : l'ours, la grue, le castor, le rat musqué. Il n'y a pas de signatures au sens où l'Europe l'entend. Il y a des animaux dessinés à l'encre au bas d'un texte français.
Ce détail n'est pas pittoresque, il est structurel. Les Français n'ont pas fait signer un document européen à des gens qu'on aurait forcés d'apprendre l'usage; ils ont accepté que le document porte les marques de l'autre partie. C'est vrai de toute la procédure. On a négocié au calumet, on a échangé des colliers de wampum, on a suivi le rituel de condoléance qui veut qu'on essuie les larmes et qu'on couvre les morts avant de pouvoir parler d'affaires, on a parlé de l'arbre de paix et de ses racines. Le gouverneur s'appelle Onontio — la grande montagne, traduction du nom de Montmagny devenue titre héréditaire — et ce nom le désigne comme père. Or dans la grammaire politique algonquienne, un père n'est pas un maître : c'est celui qui pourvoit, qui arbitre, qui donne, et dont l'autorité tient exactement aussi longtemps qu'il pourvoit. La France a accepté un rôle défini par le vocabulaire de l'autre.
Il faut dire tout de suite pourquoi, parce que l'essai ne tiendra pas sur une légende. Elle l'a accepté parce qu'elle était en infériorité numérique écrasante, parce que son économie entière reposait sur des réseaux de traite qu'elle ne contrôlait pas, et parce qu'elle avait besoin de la neutralité iroquoise pour tenir son flanc sud contre les colonies anglaises. Le calcul a d'ailleurs été excellent : cette neutralité a tenu près de soixante ans. La Grande Paix sert des intérêts impériaux, elle enrôle des nations dans des guerres qui ne sont pas les leurs, et elle se conclut au milieu d'une épidémie que la présence européenne a apportée. Ce monde n'est pas innocent.
Il est simplement d'une autre nature. Et la différence de nature tient en une phrase : une alliance exige que l'autre demeure une partie. Un interlocuteur avec ses intérêts, sa parole, sa capacité de rompre. On ne négocie pas avec un objet. Tout le régime français en Amérique, avec sa faiblesse, ses métissages, ses coureurs qui passent l'hiver dans les villages et reviennent avec des enfants, tient à ce que les Canadiens n'ont jamais eu les moyens de transformer leurs voisins en administrés.
C'est cela, très exactement, qui disparaît en 1760. Pas la présence européenne — elle augmente. Pas la violence — il y en avait déjà. Ce qui disparaît, c'est le statut de partie.
Il faut être juste avec le régime britannique, parce que c'est ce qui rendra le reste implacable. La Proclamation royale de 1763 reconnaît un titre autochtone sur les terres à l'ouest des Appalaches et interdit qu'on les acquière autrement que par achat de la Couronne. C'est un texte réel, il fonde encore aujourd'hui une partie du droit des revendications territoriales, et il n'a pas d'équivalent français aussi net. La tutelle ne commence donc pas par un mensonge; elle commence par une reconnaissance.
Mais on voit la trajectoire dès qu'on regarde ce que devient le Département des Affaires indiennes. Il est militaire et diplomatique tant que les nations sont des alliés dont on a besoin contre les Américains. Une fois cette utilité épuisée, il devient administratif. Le passage de l'allié au protégé, puis du protégé au pupille, prend un siècle : l'Acte pour encourager la civilisation graduelle en 1857, l'Acte des Sauvages en 1876, la minorité juridique, la réserve, l'agent des Indes qui autorise les déplacements, et l'école où l'on enlève les enfants. Le vocabulaire de la parenté disparaît. Personne n'est plus le père de personne. Il y a une administration et il y a des dossiers.
Et c'est là qu'il faut poser une chose que cet essai ne veut ni éviter ni instrumentaliser. Le peuple canadien-français n'est pas dans la même situation que les nations autochtones : il n'a pas été mis en réserve, on ne lui a pas enlevé ses enfants par la loi, il n'a pas perdu sa langue, et il est aujourd'hui majoritaire chez lui avec un État à sa disposition. Il n'y a pas de compétition à faire, et il serait indécent d'en faire une. Mais une tutelle sous province et une tutelle sous réserve restent deux formes d'une même opération : convertir une partie en objet. La première est infiniment plus douce, la seconde a été mortelle. Elles procèdent de la même logique administrative, et c'est cette logique qui est arrivée en 1760 — pas simplement un autre drapeau.
L'école historique de Montréal — Séguin, Frégault, Brunet — a donné à ce moment le nom de décapitation sociale. Les administrateurs rentrent en France, les marchands rentrent en France, l'aristocratie canadienne se retrouve devant le choix de partir ou de s'agenouiller, et la classe marchande est déplacée en quelques années par quelques centaines d'arrivants venus dans les bagages de l'armée, dans un pays de soixante-dix mille âmes. L'Acte de Québec de 1774 scelle l'arrangement : religion et droit civil contre tranquillité publique, et l'Église accepte le rôle. C'est elle qui dira de ne pas rejoindre la révolution américaine, de subir, de prier, d'attendre.
Cette thèse a un adversaire sérieux, et un essai qui l'ignore reste un texte de camp. L'école de Laval, Fernand Ouellet en tête, soutient que la bourgeoisie canadienne était déjà faible avant la conquête, que le grand commerce des fourrures était tenu depuis la métropole par des maisons françaises, et que la stagnation du Bas-Canada s'explique par des causes structurelles — crise agricole, pression démographique, absence de capital — plutôt que par un remplacement politique.
Il faut concéder franchement, et même plus qu'on ne nous le demande. Si le fait français en Amérique avait été solide, la guerre ne se serait pas perdue. Soixante-dix mille habitants contre un million et demi dans les Treize Colonies, une métropole qui préfère les Antilles sucrières à quelques arpents de neige, une colonie qui ne se nourrit pas elle-même certaines années : la Nouvelle-France était fragile, et sa fragilité n'a pas été inventée par Londres. Concéder cela ne coûte rien, parce que ce n'est pas là que se joue la question.
La question est le mécanisme du verrou. Quel qu'ait été l'état de la classe marchande canadienne en 1759, ce qui s'est passé ensuite est documenté : les grands contrats passent en quelques années, les réseaux de crédit deviennent londoniens, l'import-export change de mains, et le plafond tient pendant deux siècles. Une bourgeoisie faible explique un mauvais départ. Elle n'explique pas un plafond qui dure huit générations. Elle n'explique pas qu'un Canadien français puisse travailler dans une entreprise de Montréal sans jamais pouvoir la diriger, ni qu'il doive parler anglais pour être embauché dans sa propre ville.
Et il existe une manière de trancher, qui est de regarder ce qui a fait sauter le plafond. Si les causes avaient été structurelles — démographie, agriculture, capital —, le plafond aurait dû se lever quand ces conditions ont changé, c'est-à-dire progressivement, au fil de l'industrialisation. Il ne s'est pas levé. Il s'est levé dans les années soixante, d'un coup, quand un État s'en est mêlé. Ce n'est pas le comportement d'un retard : c'est le comportement d'une serrure.
Soixante-dix ans après la conquête, une bourgeoisie professionnelle canadienne-française émerge malgré tout — avocats, médecins, notaires, journalistes — et fait ce que font les gens qui ont appris les règles : elle les retourne. Les Quatre-vingt-douze Résolutions dénoncent un Conseil législatif non élu qui bloque toute réforme, et nomment ce que chacun sait, à savoir que le régime du Bas-Canada n'est pas un gouvernement mais une administration au profit d'une oligarchie. Londres répond en 1837 par les dix résolutions Russell, refus total et méprisant. La rébellion éclate.
Il faut ici dire une chose que la rhétorique nationaliste préfère taire, et la dire tôt, parce qu'elle est vraie et parce qu'elle est meilleure pour nous que le silence. Les Patriotes n'étaient pas un mouvement de Canadiens français contre des Anglais. Wolfred Nelson commandait à Saint-Denis le jour de la seule victoire; son frère Robert a proclamé la déclaration d'indépendance du Bas-Canada en février 1838; Thomas Storrow Brown commandait à Saint-Charles; Edmund O'Callaghan, Irlandais, dirigeait le journal du mouvement. Des anglophones ont été emprisonnés et exilés avec les autres. Et la déclaration de 1838, qu'il faudrait faire lire dans les écoles, abolissait le régime seigneurial, séparait l'Église de l'État, supprimait l'emprisonnement pour dettes, instaurait le suffrage universel masculin, proclamait que les Autochtones jouiraient des mêmes droits que les autres citoyens — et déclarait le français et l'anglais également d'usage dans les affaires publiques.
La ligne de 1837 n'était donc pas ethnique. Elle passait entre une oligarchie coloniale et un mouvement démocratique, et le mouvement démocratique était majoritairement francophone parce que le pays l'était. Ce qui a été écrasé en 1838 n'était pas un peuple français : c'était un projet républicain dans lequel les francophones auraient été la majorité, les anglophones une composante à part entière, et les nations autochtones des citoyens. On a pendu ce projet-là.
Douze hommes sont pendus à la prison du Pied-du-Courant entre décembre 1838 et février 1839, en public. Cinquante-huit sont déportés en Australie — pas des centaines, cinquante-huit, et le chiffre exact suffit amplement. Huit autres, dont Wolfred Nelson, sont exilés aux Bermudes. Saint-Eustache et Saint-Benoît sont incendiés, pillés, rasés; la région de Napierville y passe l'année suivante.
Et Durham écrit son rapport. On y trouve la formule sur un peuple sans histoire et sans littérature, dont la mauvaise foi est si dense qu'elle en devient presque admirable, et on y trouve le programme : unir les deux Canadas pour mettre les Canadiens français en minorité arithmétique, encourager l'immigration britannique, achever l'assimilation. Les manuels canadiens-anglais célèbrent le même document comme l'acte fondateur du gouvernement responsable, et ils n'ont pas tort — c'est bien Durham qui le recommande.
Ce n'est pas une contradiction, et c'est le point qu'il faut voir. Durham est parfaitement cohérent. Il propose d'accorder la démocratie à une chambre dont il a d'abord arrangé la composition. La forme démocratique ne coûte rien à qui contrôle l'arithmétique de l'électorat : c'est même le meilleur des régimes, puisqu'il transforme une domination en résultat de vote. Durham n'est pas un despote qui se serait égaré dans une bonne idée. C'est un libéral qui avait compris comment on rend le libéralisme inoffensif.
L'Acte d'Union de 1840 exécute le programme et interdit le français comme langue officielle du parlement — dans le pays où il est la langue de la majorité. Il faut ajouter la suite, parce qu'elle est meilleure que l'omission : LaFontaine parle français à la chambre en 1842 de toute façon, et l'article est abrogé en 1848. La mesure a échoué. Elle a échoué par refus d'obéir, ce qui est exactement ce que cet essai veut établir.
La Confédération de 1867 restaure des droits et crée une province où les Canadiens français sont majoritaires — mais elle enchâsse cette majorité dans un État fédéral où ils sont, et resteront, minoritaires. Le calcul de Durham survit à Durham : on ne supprime plus le fait français, on l'encadre dans une arithmétique où il ne peut pas gagner.
L'économie, elle, ne change pas de mains. Le mille carré doré concentre à la charnière du siècle une part de la richesse canadienne sans commune mesure avec sa population, et cette richesse a des adresses : les banques, les chemins de fer, les compagnies de navigation, les assurances. Un Canadien français y travaille. Il n'y monte pas. Les promotions supposent une langue qu'il doit apprendre pour occuper un poste dans la ville où il est né, et cette asymétrie n'a jamais eu besoin d'être écrite dans une loi pour fonctionner sans faute pendant cent cinquante ans. Ce n'est pas un marché libre qui produit un résultat aussi constant. Un marché libre produit du bruit; ceci produit une régularité.
La Révolution tranquille est la première tentative sérieuse de sortir de cette tutelle : nationalisation de l'électricité, réforme de l'éducation, transformation de l'État québécois en instrument du peuple plutôt qu'en relais de l'Église ou des intérêts établis. Maîtres chez nous n'est pas une revendication agressive, c'est un constat au présent : on ne l'est pas. Et la Charte de la langue française de 1977 en est la suite logique, parce que si le français doit tenir en Amérique du Nord, il faut que l'État le protège activement — le marché l'a toujours marginalisé, et le continent l'a toujours débordé.
C'est ici que l'argument doit devenir précis, parce que c'est ici qu'on l'attaque et qu'on a de bonnes raisons de l'attaquer.
Écrire que leurs ancêtres ont pendu les nôtres, c'est se tromper de langue. Personne aujourd'hui n'a pendu personne en 1838, et la plupart des anglophones du Québec descendent de gens qui n'étaient pas là, ou qui sont arrivés dans un état de misère qu'aucun Canadien français n'aurait envié. Les Irlandais débarquent affamés, on en enterre des milliers à la Grosse-Île, ils prennent les pires emplois du canal et on les méprise dans les deux langues du pays. En faire les héritiers de Colborne est grotesque. Les Juifs d'Europe de l'Est arrivent au début du siècle fuyant les pogroms. Les Grecs arrivent après la guerre. Une accusation qui passe par le sang ne survit pas trois minutes à l'examen, et elle mérite de ne pas y survivre.
Mais ce dont un groupe hérite n'a jamais été la faute des ancêtres. C'est une place. Un réseau d'institutions déjà bâties, un capital déjà accumulé, une langue déjà installée aux postes de commande, un rapport de force déjà établi — et rien de tout cela n'a besoin du consentement de personne pour se transmettre. On peut arriver pauvre dans une position dominante; c'est même le cas le plus fréquent, et c'est ce qui rend l'accusation si difficile à formuler et si difficile à esquiver. Car on peut plaider l'innocence sur une ascendance. On ne peut pas plaider l'innocence sur une position : on peut seulement décider quoi en faire.
Il y a en outre un fait que ce vocabulaire de la minorité menacée ne peut pas absorber. Un anglophone du Québec est minoritaire dans une province et membre d'une majorité continentale de trois cent soixante-dix millions de personnes. Sa langue ne recule nulle part sur ce continent; elle est la langue du commerce, du divertissement, des universités, des tribunaux d'appel, d'Internet et de l'armée la plus puissante de l'histoire. Décrire l'anglais comme une langue en déclin en Amérique du Nord, c'est décrire un climat en regardant par une seule fenêtre. Et l'anglais n'est pas arrivé ici par les mœurs douces du commerce : il est arrivé en 1760 avec une armée, et il s'est maintenu par une administration. Se plaindre aujourd'hui de devoir le partager, c'est demander que la conquête n'ait jamais eu de conséquences.
Encore faut-il expliquer comment cette position s'est peuplée, parce qu'elle ne s'est pas peuplée toute seule et qu'elle ne s'est jamais peuplée par continuité.
Avant 1783, la présence anglophone au Québec n'a rien de monolithique. Des marchands montréalais soutiennent l'invasion américaine de 1775; on fait venir une presse de Philadelphie; il y a ici des sujets britanniques franchement hostiles à la Couronne, et il y a des nations autochtones qui ont leurs propres calculs et ne sont loyales à personne par sentiment. C'est l'arrivée des loyalistes après la défaite américaine qui change la composition, et en la changeant change la politique : des milliers de gens définis précisément par la fidélité à la Couronne et l'horreur du républicanisme s'installent, et le paysage se solidifie.
On l'oublie parce que le nombre efface la mémoire, mais la mémoire officielle, elle, s'en souvenait. Quand Eugène-Étienne Taché dessine la façade du parlement de Québec dans les années 1880 et y grave Je me souviens, il y installe un panthéon qui n'est pas ethnique : le régime français, le régime britannique, et des figures autochtones. Il n'a pas fait une galerie de Français. Il a fait une galerie de ce qui s'est passé ici. La devise nationale du Québec, telle qu'elle a été conçue, dit qu'on se souvient de tout le monde.
Ce qui donne le principe général. Une communauté définie par une langue n'est pas une lignée, c'est un bassin — et un bassin se remplit. C'est pour cela que le nombre compte, non pas comme un défaut de la démocratie, mais comme le mécanisme par lequel une position se maintient sans que personne n'ait à la défendre explicitement. Le vote n'a pas besoin d'être truqué si l'on contrôle qui entre dans le corps électoral et par quelle porte. Durham l'avait parfaitement compris; c'est même toute son idée.
Et voici la deuxième porte, celle qu'on ne montre jamais.
Jusqu'en 1998, le système scolaire québécois n'était pas linguistique : il était confessionnel. Une commission catholique, une commission protestante, garanties par la Constitution de 1867. Un immigrant n'était pas orienté selon sa langue, il l'était selon sa religion — et le réseau français était le réseau catholique.
Les conséquences sont mécaniques. Un Grec orthodoxe n'est pas catholique : il n'entre pas dans le réseau français, et la commission protestante, qui l'accueille, fonctionne en anglais. Les Juifs d'Europe de l'Est se heurtent au même refus, et une loi de 1903 finit par les déclarer protestants aux fins scolaires, ce qui est une phrase qu'il faut relire deux fois pour en mesurer l'absurdité administrative. Les Italiens, eux, sont catholiques et ont donc pleinement droit au réseau français — mais la commission catholique comporte un secteur anglais, fondé par les Irlandais, et les parents italiens le choisissent massivement pour la raison la plus simple du monde : l'anglais paie. C'est le conflit de Saint-Léonard en 1968, quand une commission scolaire veut imposer le français et que des parents italiens descendent dans la rue.
Il faut nommer ce qui suit, même si ça ne fait pas plaisir. Cet entonnoir n'a pas été construit par le conquérant. Il a été construit par l'Église, c'est-à-dire par l'institution que le pacte de 1774 avait installée à la tête du peuple canadien-français en échange de sa tranquillité. La stratégie de la survivance a défini l'école française comme catholique plutôt que comme française, et l'a donc fermée à quiconque ne l'était pas. Pendant un siècle, l'immigration est passée par la porte anglaise parce que l'autre était verrouillée de l'intérieur. C'est la facture de 1774, payée en démographie.
Le reste est une chronologie courte. La loi 63, en 1969, consacre le libre choix de la langue d'enseignement — au moment exact où la plus grande vague d'immigration du siècle arrive. La loi 22, en 1974, tente de l'encadrer par des tests et se fait détester de tout le monde. La loi 101, en 1977, ferme la porte : les enfants d'immigrants vont à l'école française, sauf si un parent a reçu son instruction primaire en anglais ici.
D'où la conclusion, qui est la thèse de cet essai dans sa forme la plus exacte. La communauté anglophone du Québec n'est pas un peuple à histoire continue sur ce territoire. C'est un agrégat, constitué au fil d'un siècle par un dispositif institutionnel qui envoyait vers elle tous ceux dont le réseau majoritaire ne voulait pas ou qu'il ne pouvait pas concurrencer. Ce n'est pas une insulte, c'est une description, et c'est le sens précis des mots fausse minorité : une minorité est un groupe qu'une majorité a rendu mineur; celle-ci est un groupe qu'une position a rendu nombreux. Et la loi 101 n'est donc pas une agression contre un peuple. C'est la fermeture d'un entonnoir par la révolution tranquille qui a fait sortir l'histoire de la tutelle de l'Église, permise par la tutelle britannique, parce que c'était à leur avantage de nous garder sous tutelle, une tutelle est une tutelle, est une tutelle, qu'elle soit de réserve ou de province ou de l'Église.
Reste à établir empiriquement ce que l'essai affirme depuis le début, et c'est la partie la plus facile, parce qu'elle ne demande aucune interprétation.
Faisons l'inventaire. Trois universités de langue anglaise, dont l'une des plus richement dotées du pays. Un réseau de cégeps anglais que la loi 101 n'a jamais touché. Des centres hospitaliers universitaires complets où l'on est soigné, formé et opéré en anglais. Des commissions scolaires anglaises couvrant tout le territoire. Un quotidien, des stations de radio, des chaînes de télévision publiques et privées. Le tout pour un groupe qui pèse autour de huit pour cent de la population par la langue maternelle, et autour de treize pour cent si l'on retient la première langue officielle parlée. Il n'existe aucune minorité linguistique en Amérique du Nord qui dispose de la moitié de cela.
Et maintenant le comparatif, qui est l'argument décisif et qu'on n'utilise presque jamais. En 1890, le Manitoba abolit les droits scolaires français garantis vingt ans plus tôt par sa propre loi constitutive. En 1912, l'Ontario adopte le Règlement 17, qui réduit l'enseignement du français aux deux premières années du primaire et fait de l'usage de la langue une infraction disciplinaire; il faudra quinze ans de résistance pour le faire tomber. Dans l'Ouest, les communautés francophones sont assimilées à des taux qui approchent l'effacement. Voilà ce que la majorité anglophone du Canada a fait de sa minorité française quand elle en a eu les moyens, et elle en a eu les moyens partout sauf ici.
Il ne s'agit évidemment pas de tenir un anglophone de Montréal responsable du Règlement 17. Il s'agit de ce que la comparaison établit, et elle établit une seule chose, mais elle l'établit sans appel : le traitement d'une minorité linguistique est un choix politique, et les deux choix faits de part et d'autre de la rivière des Outaouais n'ont pas été le même. Le mot opprimé ne peut pas s'appliquer à la minorité linguistique la mieux outillée du continent sans se vider entièrement de son contenu. Et un mot vidé de son contenu ne protège plus personne — y compris ceux qui en auraient réellement besoin.
Ils répondront par les départs, et il faut les prendre au sérieux plutôt que de les balayer. Entre le début des années soixante-dix et le tournant du siècle, le solde migratoire des anglophones du Québec est négatif de près de trois cent mille personnes. Pour ceux qui sont partis, ce fut une rupture réelle : des familles séparées, des maisons vendues à perte, des vies recommencées ailleurs. On n'a pas besoin de nier cela.
Mais deux choses se disent en même temps. La première est chronologique : le déclin relatif de Montréal commence avant la loi 101 et pour des raisons qui n'ont rien à voir avec elle. La voie maritime du Saint-Laurent, ouverte en 1959, déplace le centre de gravité économique vers l'ouest; Toronto dépasse Montréal comme place financière au cours des années soixante, c'est-à-dire pendant que le libre choix scolaire est encore en vigueur et qu'aucune loi linguistique n'existe. Les sièges sociaux qui sont partis dans les années soixante-dix ont annoncé un départ politique et exécuté un déménagement qui était déjà commencé. Le capital est parti où va le capital; la loi a servi de communiqué.
La seconde est catégorielle, et elle est plus dure. Le déplacement d'un groupe qui renégocie une position dominante n'est pas la persécution d'une minorité. Ceux qui sont partis sont massivement partis vers Toronto, Calgary, les États-Unis — c'est-à-dire vers le reste d'un continent où leur langue gouverne, où leurs diplômes valent, où personne ne leur demandera jamais d'en apprendre une autre. Cette option-là est exactement ce qu'une véritable minorité n'a pas. Un Franco-Manitobain assimilé en 1900 n'avait aucun endroit où aller retrouver sa langue au pouvoir.
Ils répondront aussi, plus discrètement, par le droit — et c'est là que la mécanique est la plus révélatrice. La Charte prévoit des exemptions pour les enfants ayant des difficultés graves d'apprentissage, et cette porte étroite a été poussée assez souvent pour qu'on ait dû la réglementer. Il y a eu ensuite les écoles passerelles : des établissements privés non subventionnés fréquentés quelques mois pour acquérir une admissibilité au réseau public anglais, une pratique que Québec a voulu interdire en 2002, que la Cour suprême a invalidée en 2009, et que la province a fini par encadrer par un régime de pointage. L'ampleur du phénomène est disputée et il serait malhonnête de la chiffrer ici. Mais l'ampleur n'est pas ce qui compte. Ce qui compte, c'est la direction de la pression : trente ans de contentieux dont chaque épisode va dans le même sens, celui de l'élargissement de l'accès. On n'a pas besoin de prêter d'intention à quiconque. Une communauté qui se défend cherche à conserver; celle-ci, devant les tribunaux, cherche à croître. Ce n'est pas le comportement d'un groupe menacé de disparition.
Rassemblons, parce que la thèse n'a jamais porté sur le sang et qu'il faut que ce soit clair jusqu'au dernier mot.
Une position a été constituée par les armes en 1760, verrouillée par une administration, protégée par une arithmétique fédérale conçue exprès en 1840 et reconduite en 1867, et maintenue économiquement jusqu'à ce qu'un État s'en mêle dans les années soixante. Un bassin humain a été rempli sur un siècle par un dispositif scolaire dont la moitié du mérite revient, il faut le dire, à l'Église catholique et à sa stratégie de survivance. Et cette position, une fois que les méthodes anciennes sont devenues politiquement indisponibles, a fait ce que fait tout pouvoir qui ne peut plus s'exercer directement : elle a adopté le langage de l'époque. Le vocabulaire de la vulnérabilité est aujourd'hui la monnaie la plus forte de la morale publique, et il faut reconnaître à qui l'a compris une véritable intelligence politique. Se dire petit, c'est obtenir ce que la force ne garantit plus.
La fausse minorité n'est donc pas une erreur de catégorie commise de bonne foi. C'est la forme locale d'une majorité continentale, qui demande à être traitée selon son nombre ici et selon sa langue partout ailleurs. C'est le droit de vivre comme si 1760 avait été un arrangement légitime et permanent plutôt qu'un fait militaire dont on peut discuter les suites.
Et pour dire ce qu'on veut à la place, il n'y a qu'à revenir à 1701. Ce que la Grande Paix montre, ce n'est pas un âge d'or — on a vu qu'il n'y en avait pas — mais la forme d'une relation entre parties. Des gens qui ne s'aimaient pas, qui s'étaient tué les uns les autres pendant un siècle, qui n'avaient ni la même langue ni les mêmes dieux ni le même droit, et qui se sont assis parce qu'aucun n'avait les moyens de faire de l'autre un objet. On y a signé avec des animaux dessinés au bas d'un texte français, et cela n'a gêné personne.
Ce qu'on nous demande depuis 1760, c'est de consentir à l'autre régime — celui où il n'y a plus qu'une partie et un dossier. Le refus de ce consentement, obstiné, sans arme, génération après génération, est tout ce dont il est question ici. Il n'a jamais eu besoin de désigner un ennemi ethnique, et il ne commencera pas maintenant.
Nous ne sommes pas dupes. Et nous ne nous excuserons pas d'être encore là.