Une discipline, avant d’être un corps de savoir, est une contrainte — le mot le dit, disciplina, ce qui s’enseigne et du même souffle ce qui astreint —, et ce qu’elle atteint, elle ne l’atteint qu’au prix de tout ce qu’elle s’est interdit d’avance. Il faut poser cela en partant, parce que tout ce qui suit consiste à nommer des limites, et que nommer la limite d’une discipline n’est pas l’attaquer : c’est la décrire. Une fenêtre n’est une fenêtre que parce qu’il y a un mur autour. Retirez le mur, vous n’obtenez pas une fenêtre plus grande, vous n’avez plus de fenêtre du tout, vous avez le vide et plus rien ne s’y encadre. Chaque discipline découpe ainsi son ouverture dans le réel, et la netteté de ce qu’elle voit est exactement proportionnelle à la rigueur avec laquelle elle a renoncé au reste. C'est ce qu'on appelle le champ d'étude.
On objectera qu’une limite finit toujours par tomber, que ce qui était hors de portée hier entre dans le protocole aujourd’hui, et que ce raisonnement fige des frontières que l’histoire des sciences n’a jamais cessé de déplacer. C’est vrai, mais de deux limites bien différentes qu’il faut distinguer ici : la limite contingente, technique, celle que le télescope ou le séquenceur repousse effectivement, et la limite constitutive, celle qui tient à la méthode elle-même et qu’aucun instrument ne déplacera jamais, puisque c’est elle qui rend l’instrument possible. La première est un état des choses; la seconde est une définition. Tout ce qui suit ne parle que de la seconde.
Les sciences de la nature — je les nomme ainsi plutôt que de dire « la science » tout court, parce que cet usage-là fait à lui seul une bonne part du désordre : il installe une famille en position de généralité et renvoie l’autre à un qualificatif, comme si les sciences humaines étaient une science diminuée, une science avec une réserve, alors qu’il s’agit de deux découpes également rigoureuses sur deux objets différents — les sciences de la nature, donc, procèdent par mesure, reproductibilité, réfutabilité. C’est un protocole extraordinairement puissant, et il l’est précisément parce qu’il est étroit : il n’admet dans son champ que ce qui peut se présenter sous forme mesurable et se soumettre à l’épreuve du démenti.
Il suit de là que Dieu n’est pas un objet des sciences de la nature. Non pas parce qu’on aurait cherché et rien trouvé — ce serait encore un résultat, et un résultat suppose un protocole —, mais parce qu’il n’existe aucune procédure par laquelle un tel objet pourrait entrer dans ce champ. Le naturalisme est ici méthodologique, et non métaphysique : la méthode travaille comme si la nature s’expliquait par la nature, ce qui est une règle de travail et non une thèse sur l’être. Glisser de l’un à l’autre, c’est emprunter l’autorité d’une méthode pour trancher la question même que cette méthode s’est interdite. « La science ne croit pas en Dieu » est donc une faute deux fois : les sciences ne croient pas, elles n’ont pas d’organe pour ça, ce sont des méthodes et non des sujets; et Dieu ne relève pas de leur juridiction, de sorte que leur silence n’est pas un jugement mais une conséquence de leur découpe.
La symétrie doit être dite tout de suite, sans quoi le reste ne serait qu’un plaidoyer : une foi qui prononce sur l’âge de la terre ou sur le mécanisme d’apparition des espèces commet exactement le même transfert, en sens inverse, et elle le commet avec la même illégitimité. Et il faut concéder plus encore, parce que l’argument ne vaut que s’il ne sert pas de bouclier : les traditions avancent des énoncés empiriques — des événements datables, des guérisons, l’historicité d’un personnage —, et ces énoncés, en tant qu’empiriques, tombent bel et bien sous la compétence des sciences de la nature et de l’histoire. La démarcation protège Dieu comme objet; elle ne protège pas tout ce qu’une tradition dit du monde. Qui réclame l’abri pour le tout perd l’argument pour la partie.
Les sciences humaines — comme l'anthropologie, littéralement le logos de l’anthropos, le discours sur l’humain — ont un objet parfaitement légitime en matière de foi, et cet objet est le fait de croire. Le rite, la pratique, l’institution, le système de sens, la fonction sociale : Durkheim y voit la société se pensant elle-même, Weber y suit la trace d’une éthique dans l’économie, Geertz y lit un texte à interpréter. Peter Berger a donné la formule juste en disant de la sociologie qu’elle est méthodologiquement athée : elle doit traiter le fait religieux comme un fait social, sinon elle cesse d’être une science de l’humain. Et l’on remarquera que c’est le même geste que plus haut, la même contrainte de méthode, appliquée à un autre objet.
Ce que ces sciences atteignent, c’est donc l’acte de croire, et jamais son référent. Une ethnographie parfaite d’un pèlerinage vous dira tout des pèlerins, de leurs corps, de leurs trajets, de leur économie, de leurs récits, et absolument rien sur la question de savoir si quelqu’un, quelque part, a été entendu. Ce n’est pas une faiblesse de la discipline, c’est sa définition, exactement comme tantôt.
D’où le piège le plus fréquent, et le plus abusé de tous les résultats des sciences humaines : de « nous pouvons rendre compte des conditions sociales de cette croyance », on glisse à « donc son objet n’est rien ». Le glissement porte un nom, c’est le sophisme génétique, et expliquer la genèse d’une croyance ne règle rien de la vérité de ce qu’elle visait — autrement il faudrait tenir pour fausses les mathématiques dès qu’on aurait décrit la sociologie des mathématiciens. C’est encore le même transfert, sous un autre habit.
Reste la métaphysique, et c’est ici que l’essai a son vrai travail, parce qu’elle est la seule discipline où Dieu peut être un objet. Elle est la branche de la philosophie qui s’intéresse à l’être, et s’il existe un domaine dont Dieu relève, c’est celui-là et non les précédents : Anselme et son argument, les cinq voies de Thomas, la substance de Spinoza, la raison suffisante de Leibniz, et Kant montrant enfin que la raison, dès qu’elle se porte vers l’inconditionné, ne produit pas des connaissances mais des antinomies.
Or la métaphysique demeure un discours. Elle procède par concepts et par arguments, elle se soumet à la preuve, elle est réfutable, et elle a la même structure de limite que les deux familles précédentes : elle saisit le concept de l’être, non l’être. Elle pense Dieu, elle ne le touche pas. Et parce qu’elle est de toutes la plus proche de la foi, c’est avec elle que la confusion coûte le plus cher : celui qui défend sa foi par des arguments s’est déplacé, sans s’en apercevoir, sur un terrain où les critères de l’adversaire sont légitimes — il y perdra, ou il y gagnera, et ni l’une ni l’autre issue n’aura effleuré ce qu’il vit.
La foi n’est pas une quatrième discipline, ni un savoir plus faible, ni une opinion en attente de preuve, ni un domaine du tout : elle est l’expérience directe du cœur. Et elle n’est pas une croyance — la vieille distinction entre fiducia et assensus dit tout, la confiance vécue d’un côté, l’assentiment à des propositions de l’autre. Le mot croyance ramène la foi dans le registre des propositions, là où l’on peut lui demander ses preuves, et le piège est ainsi logé dans le vocabulaire lui-même, avant tout débat.
On dira qu’on fait dire aux mots ce qu’on veut, et c’est juste : la distinction ne se défend pas comme une lexicographie, elle se défend comme une nécessité. Sans cette coupe, deux choses différentes sont jugées au même critère et l’on perd les deux à la fois. Avec elle, deux confusions tombent d’un coup : critiquer le dogme cesse de compter comme une critique de la foi, et adhérer au dogme cesse de compter comme en avoir une. Et cette coupe n’est ni moderne ni hostile aux traditions, ce sont les traditions qui l’ont faite les premières, du Nuage d’inconnaissance à la théologie apophatique, d’Ibn Arabi à Eckhart traduit en procès.
On en conclurait volontiers qu’une expérience du cœur, n’étant pas un discours, est incommunicable. Elle ne l’est pas, pas plus qu’un savoir-faire ne l’est. C’est le savoir tacite de Polanyi, le knowing how de Ryle, les techniques du corps de Mauss : l’apprenti n’a jamais reçu d’énoncé, il a attrapé le geste en se tenant à côté de quelqu’un qui l’avait, corrigé en situation, et personne n’a jamais songé à voir là une transmission ratée. C’est la présence qui partage le cœur, et non les mots.
De là qu’un diplôme en méditation est sans intérêt : il n’y a rien à certifier, aucun résultat extérieur à cocher. Et de là surtout que la source reste ouverte — on peut toujours réapprendre à méditer par la source elle-même. La lignée et le texte peuvent aider, tout est lié et une forme bien gardée raccourcit le chemin de la plupart des gens la plupart du temps, mais ils sont des raccourcis et non des conditions : Uways al-Qarani reçoit sans avoir jamais rencontré le Prophète tout comme St-Paul et le Christ, la lumière intérieure des quakers congédie le clergé, Ramana renvoie chacun à l’enquête sur soi. Penser que Dieu aurait besoin d’une chaîne ininterrompue ou d’une formule conservée pour se transmettre, c’est lui prêter nos fragilités d’archivistes.
Et voici la conséquence qui règle la question de la preuve : si ce que la foi rencontre ne cherche pas à se prouver, l’exigence de preuve n’a plus de source. La vérification est une exigence interne aux disciplines, elle y est la condition même du sérieux; exportée dans la foi, elle n’est plus de la rigueur, elle est une faute de registre habillée en rigueur.
Qu’on ne se hâte pas d’en tirer un confort. Ce qui ne tombe pas avec la preuve, c’est le discernement. L’expérience intérieure s’authentifie d’elle-même, de l’intérieur, qu’elle soit juste ou qu’elle ne le soit pas — c’est là toute la difficulté, et les traditions le savaient bien avant qu’on leur demande des comptes : le discernement des esprits chez Ignace, les avertissements soufis sur le nafs qui contrefait le divin, les enseignements émanant de l'astral imitant l'existence des êtres ayant terminés — achevés — leur cycle de réincarnation. Ce critère-là est interne, il n’est pas une preuve offerte au dehors, et il ne réintroduit donc rien de ce qui vient d’être écarté. La foi n’est pas laxiste; elle est exigeante à sa propre mesure et dans son propre registre. Qui se sert de la démarcation pour s’exempter de toute exigence a compris l’inverse de l’argument.
Quatre registres, et une seule faute qui les traverse, dans les deux sens : transporter le critère d’un registre hors de sa juridiction. « Les sciences réfutent Dieu » et « la foi tranche une question de physique » sont le même geste, et celui qui commet le premier n’a plus aucun titre pour dénoncer le second.
La limitation des disciplines n’est pas leur faiblesse, c’est ce qui les fait fonctionner, et c’est pourquoi il n’y a aucune humiliation à leur assigner des bords. La foi, elle, n’est pas la cinquième fenêtre percée dans le mur : elle est la seule des cinq qui ne soit pas un discours. C’est pour cela qu’aucune discipline ne l’atteindra jamais, qu’elle n’a de comptes à rendre à aucune, et qu’elle ne peut pas non plus prendre leur place. La foi est autre chose que la métaphysique — et c’est tout ce qu’il fallait comprendre.