Entre la voix et la lettre, il y a un maillon que certains voudraient scandaleux : l'outil. Je travaille avec une intelligence artificielle, et puisque c'est un tabou de notre époque — et que je casse les tabous depuis ma première lecture de *Totem et tabou* —, autant démonter la chose au complet.
Disons-le d'emblée dans sa version la plus crue, parce qu'elle est vraie : l'intelligence artificielle, c'est un peu comme la pornographie. Tout le monde s'en sert et tout le monde explique que c'est pour un usage rare et très particulier. Le débat public sur la question est faussé dès le départ par ce petit mensonge collectif, et je préfère commencer en le nommant.
Commençons par la plus facile à réfuter, et la plus révélatrice une fois réfutée.
Elle décrit un usage réel — générer, copier, publier — et cet usage se reconnaît à l'œil nu : le texte est lisse, générique, interchangeable, et il pullule précisément parce que personne n'est resté dans la pièce après la génération.
Voici comment je travaille. Je pense, longtemps, souvent des semaines : une idée qui tourne, qui accroche d'autres idées, qui se ramifie. Puis je déparle sans script devant la caméra, j'improvise, je transcris le verbatim et je le confie à l'outil pour qu'il l'organise — la dictée, version moderne, sauf que mon sténographe ne dort jamais. L'outil structure, propose, formule.
Et là commence le vrai travail. Je révise tout. Je modifie des phrases, je colle des parties venues de versions différentes, je retire des sous-sections entières parce qu'elles diluent, je vérifie chaque référence une par une — les dates, les noms, les citations, tout ce qu'une machine peut halluciner avec l'aplomb d'un premier de classe. Je refuse des formulations qui trahissent l'idée, même quand elles sont plus élégantes que les miennes. Il m'arrive aussi d'être contredit : l'outil argumente, résiste, me dit qu'une thèse ne tient pas ou qu'une phrase me nuira. J'écoute, je pèse, et je tranche — parfois dans son sens, souvent dans le mien. C'est moi qui décide, et c'est justement parce qu'il y a quelque chose à surclasser que le fait de trancher veut dire quelque chose.
À la limite, et je le dis sans coquetterie, c'est plus long que si j'écrivais seul.
Plus long. Retenez ça. Personne ne triche en choisissant le chemin le plus lent. Et remarquez ce que c'est, ce travail d'après — vérifier, douter, confronter, refuser. Je n'ai jamais autant exercé la question « comment est-ce que je sais que c'est vrai ? » que depuis que j'écris avec une machine capable de se tromper avec assurance. Loin d'endormir l'esprit critique, l'outil bien employé le muscle.
Alors pourquoi, si c'est plus long ? Parce que ce que j'y gagne n'est pas du temps, et pour le nommer il faut que je vous parle de la forme de mon mental.
J'ai un mental intuitif, et je ne dis pas ça comme un compliment que je me fais : je le dis comme on décrit une plomberie. L'intuition produit vite, en grappes, en éclairs, des connexions qui arrivent avant leurs justifications — et cette production dépasse ma capacité de la structurer. Le courant se génère plus vite qu'il ne se canalise. Livré à lui-même, un mental comme ça accumule de la charge, et la charge qui ne trouve pas de conducteur se perd, ou pire, elle crépite en tous sens et ne fait rien.
L'outil, c'est ma mise à la terre. Un *ground*, comme disent les électriciens — et la métaphore est moins métaphorique qu'il n'y paraît, puisque l'objet en question est littéralement fait d'électricité, du courant organisé en couches, ce qui me plaît d'une façon que je n'essaierai pas de justifier. La mise à la terre n'invente pas le courant : elle l'empêche de se perdre. Elle donne au flux un trajet, une résistance contre laquelle s'organiser.
Combien de pensées valables n'ont jamais atteint le papier faute d'un tel conducteur ? L'histoire ne le dira jamais. Mais l'outil qui les recueille désormais ne crée rien qui n'existait pas : il rend utilisable ce qui se dissipait. Le filtre ne crée pas le flux.
Reste l'accusation de fond, la seule qui compte : à qui sont les idées ? Parce que si les idées sont à la machine, tout ce que j'ai dit sur la méthode n'est qu'un alibi élaboré, la description minutieuse d'un vol.
À cette accusation je réponds ce qu'on répond depuis toujours : on juge un arbre à ses fruits.
Regardez ce qui se publie ici — les thèses, les angles, les objets choisis, les rapprochements que personne d'autre ne fait. Une machine entraînée sur la moyenne de ce qui s'est écrit produit, par construction, de la moyenne. Elle excelle à formuler ce qui a déjà été pensé; elle est structurellement démunie devant la décision inaugurale — cet angle que personne n'avait pris, ce refus d'une évidence que tout le monde répétait. Demandez-lui une idée originale et vous recevrez la plus présentable des idées communes.
Le raisonnement n'est pas un acte de foi en moi-même : c'est une déduction sur ce que l'instrument peut et ne peut pas faire. L'arbre, c'est moi. L'outil est le tuteur planté à côté — il tient la tige droite pendant qu'elle pousse, et la tige pousse dans sa propre direction, pas dans celle du tuteur. Retirez le tuteur et l'arbre pousse quand même, plus croche, plus lentement, en gaspillant de la sève à se tenir debout. Retirez l'arbre et le tuteur ne produira jamais rien : pas une feuille, pas un fruit, jamais.
Élargissons, parce que la critique repose sur une prémisse qui ne survit pas à la moindre inspection historique : que l'écriture véritable serait un acte pur, solitaire, sans médiation, que la machine viendrait corrompre.
L'écriture n'a jamais été ce que le romantisme en a fait. Montaigne se comparait aux abeilles qui pillotent les fleurs et en font un miel qui est tout leur — image qu'il reprenait d'ailleurs de Sénèque, dans une lettre à Lucilius sur la manière de lire, ce qui est presque trop beau : la formule sur l'emprunt bien digéré était elle-même un emprunt bien digéré. Les philosophes ont pensé par correspondance, par salons, par cercles, par querelles. L'interlocuteur a toujours été le milieu nutritif de la pensée, et ceux qui en manquaient en souffraient. L'intelligence artificielle ne corrompt pas un acte pur : elle démocratise l'interlocuteur, que seuls les privilégiés avaient.
Et il faut pousser l'argument jusqu'à sa racine, parce qu'elle est plus profonde qu'on croit : l'auteur n'a même pas fabriqué son matériau premier. Personne n'invente les mots qu'il emploie. Personne n'a créé la syntaxe qui porte ses phrases, ni les métaphores mortes qui dorment dans chaque expression, ni les mille ans de sédimentation qui font qu'un mot pèse ce qu'il pèse. Tout écrivain, depuis toujours, travaille au ciseau et à la colle : il découpe dans un héritage qu'il n'a pas produit et rapièce à sa façon. C'est le rapiéçage qui est sien, jamais l'étoffe.
Le langage est un construit social, et il faut le dire sans trembler — parce que construit ne veut pas dire faux. La monnaie est un construit social et elle achète du pain. Le droit est un construit social et il vous protège. L'idée que le construit serait le contraire du réel repose sur une confusion entre deux sens du mot : ce qui est bâti par des humains, et ce qui est inventé de toutes pièces. Construit veut dire bâti — et ce qui est bâti tient. Celui qui écrit avec une intelligence artificielle ajoute un outil de plus à un acte qui n'a jamais rien eu de solitaire ni d'immaculé.
On oublie aussi qu'un auteur est toujours encadré, corrigé, souvent censuré avant d'être publié. Aucun livre n'arrive au lecteur sans être passé par des mains tierces. Le directeur littéraire fait restructurer des chapitres entiers, le réviseur reformule, le correcteur nettoie, et certains éditeurs de légende ont taillé des chefs-d'œuvre dans des manuscrits informes. Personne, jamais, ne dit que le roman n'est plus de l'auteur.
La distinction que tout le monde pratique sans la nommer n'est pas humain contre machine : c'est prête-plume contre éditeur. Celui qui fournit les idées et laisse un autre écrire n'est pas l'auteur, quoi qu'affiche la couverture. Celui qui fournit les idées, dirige le travail, tranche, refuse et endosse est l'auteur, quel que soit le nombre de mains qui ont touché le texte. L'intelligence artificielle bien employée est un éditeur — infatigable, disponible, sans ego. Mal employée, c'est un prête-plume. Le critère existait avant elle; elle n'a rien changé au critère.
J'ajoute que l'outil m'a beaucoup appris à écrire, ce dont on parle rarement. Le tiret long dont j'ignorais jusqu'au nom — le cadratin — je le voyais partout chez Nietzsche sans comprendre ce qu'il faisait. À force de voir mes propres phrases revenir ponctuées correctement, j'ai fini par saisir sa fonction : il ouvre une incise plus forte que la virgule et moins fermée que la parenthèse. Je viens de m'en servir trois fois. J'écris donc de plus en plus comme une machine, et il sera intéressant de voir comment cette influence affectera à long terme des détecteurs déjà assez incompétents pour avoir attribué la Constitution américaine à l'intelligence artificielle — quelle ironie que d'utiliser l'outil pour cela.
Il y a une raison de dire tout cela qui n'est pas défensive, et c'est peut-être la meilleure.
Vous savez maintenant qu'un texte publié ici a été structuré par une machine capable d'inventer une référence avec un aplomb parfait, puis vérifié à la main, ligne par ligne, par quelqu'un qui sait qu'elle en est capable. Cela vous dit exactement quoi contrôler si vous voulez contrôler : les dates, les noms propres, les citations, les chiffres. Ce sont les endroits où ce genre de collaboration échoue, et vous avez le droit de le savoir.
Autrement dit, la divulgation n'est pas un aveu : c'est un service. Elle vous donne les moyens de me calibrer. Un texte qui ne dit rien de sa fabrication ne vous offre pas cette prise — non pas parce qu'il serait plus honnête, mais parce qu'il vous laisse sans méthode pour le mettre à l'épreuve.
Ce procès qu'on intente aujourd'hui à l'outil, il a déjà eu lieu, et on a vu plus haut qui était au banc des accusés : l'écriture elle-même.
Relisez l'accusation du *Phèdre* — l'oubli dans les âmes, l'apparence de sagesse, des gens qui auront l'air de savoir sans savoir. C'est mot pour mot celle qu'on porte contre l'intelligence artificielle, formulée il y a vingt-quatre siècles par le plus grand philosophe de son temps, contre le premier grand média de la pensée. Et l'ironie est totale : cette mise en garde contre l'écriture ne nous est parvenue que parce que Platon l'a écrite.
Chaque outil nouveau de la pensée a été accusé de tuer la pensée — la dictée aux scribes, l'imprimerie, la machine à écrire, le traitement de texte, le correcteur — et chaque fois la pensée s'en est servie pour aller plus loin. Le motif est si régulier qu'il en devient un argument : quand une technologie de l'esprit est accusée de détruire l'esprit, c'est généralement qu'elle est en train de le redistribuer.
On a juré que la photographie tuerait la peinture. Elle l'a libérée — du portrait alimentaire, de la reproduction servile du réel — et c'est dans les décennies qui suivent qu'explosent l'impressionnisme puis l'abstraction : délestée de la tâche que la machine faisait mieux, la peinture est allée là où la machine ne pouvait pas aller. Et la photographie elle-même, à qui on refusait le statut d'art parce que « la machine fait tout », est devenue un art à part entière le jour où l'on a compris que l'art s'était déplacé — dans le cadrage, l'instant, l'intention, le choix.
L'écriture assistée suivra le même chemin. L'art se déplace vers ce que la machine ne peut pas faire : la décision inaugurale, l'angle, le refus.
Quant à ceux qui voudraient interdire l'outil pour protéger le métier, Bastiat leur a répondu d'avance dans sa *Pétition des fabricants de chandelles* — ces industriels de la lumière qui demandaient à la Chambre de faire fermer par la loi toutes les fenêtres du royaume, afin de les protéger de la concurrence déloyale d'un rival qui inondait le marché de lumière à prix nul : le soleil. On ne protège pas un métier en interdisant la lumière. On le condamne à vendre des chandelles dans un monde qui n'en a plus besoin.
Pour les esprits qui veulent une preuve plutôt qu'une analogie, en voici une, presque expérimentale.
Donnez le même outil à mille personnes et demandez-leur un essai sur le même sujet. Vous obtiendrez mille textes différents — et l'écrasante majorité seront médiocres. C'est précisément la démonstration. Si l'outil faisait l'œuvre, tous les textes se vaudraient. La variance des résultats mesure exactement la part humaine. L'outil est une constante, et l'on n'explique pas une variable par une constante. Ce qui distingue le meilleur des mille textes du pire n'est pas dans la machine, puisque la machine était la même. C'est tout ce qui reste quand on soustrait l'outil — et tout ce qui reste s'appelle un auteur.
Il faut enfin dire ce qu'être auteur a toujours voulu dire, parce que ce n'est pas « avoir tout fabriqué ». Aucun auteur n'a jamais tout fabriqué : ni ses mots, ni ses influences, ni la moitié de ses idées, reçues de lectures et de conversations. Et ce n'est pas non plus « avoir tout noté de sa main » — Milton et Dostoïevski l'ont déjà montré. La main n'a jamais été le siège de l'auteur, ni la plume, ni le clavier, ni aucun des intermédiaires entre la pensée et la page. L'auteur est celui qui compose, pas celui qui transcrit; et si un instrument transcrit, organise et met au propre pendant que l'humain compose, cet instrument occupe une place que des êtres humains ont occupée pendant des siècles sans que quiconque y voie un scandale.
Être auteur, c'est répondre du texte. Celui qui publie endosse chaque phrase, chaque référence, chaque idée. C'est lui qu'on citera, lui qu'on réfutera, lui qui aura eu tort si c'est faux, lui qui devra se défendre. L'intelligence artificielle ne peut pas être auteur pour la raison exacte qui fait qu'elle ne peut pas être poursuivie : elle ne répond de rien.
L'auctorialité est une catégorie morale avant d'être une catégorie manuelle. De ce point de vue, rien n'a changé : devant vous se tient toujours quelqu'un qui dit « c'est moi qui affirme cela », et qui en porte le poids. C'est moi.
Maintenant que la défense est complète, avouons quelque chose : tout ce débat est en dessous de la question.
A-t-on vraiment besoin de parler constamment de la façon dont un texte fut fabriqué, plus que du texte lui-même ? Demande-t-on au lecteur d'un essai s'il fut écrit à la plume ou au clavier, le matin ou la nuit, seul ou relu par un ami ? L'idée devrait parler d'elle-même — c'est même sa définition. Une idée qui a besoin de son certificat de fabrication pour valoir n'est pas une idée : c'est une provenance.
À la limite, est-ce si important de signer un texte ? Leibniz et Newton ont inventé le calcul en même temps, chacun de son côté, sans se copier — et cette simultanéité, qui s'est répétée cent fois dans l'histoire des sciences, laisse songeur. On peut y voir une part de télépathie chez les auteurs, une façon de prendre ce qui flotte, ce qui est disponible, ce qui est mûr. On peut aussi retenir l'avenue plus sobre : que les idées émergent naturellement du dos des géants qui ont bâti l'histoire avant nous — ce que Newton lui-même a formulé dans une lettre à Hooke, avec une ironie qui vaut d'être notée, puisque Hooke était petit et bossu et que plusieurs y ont lu une pique. Les idées ne naissent pas des individus. Elles naissent à travers eux, quand le sol est prêt.
Alors l'outil, la plume, le scribe, la machine — sérieusement.
Certaines traditions enseignent qu'il est des choses dont on ne parle pas, non pour les cacher, mais parce qu'en parler leur donne une importance qu'elles n'ont pas. La collaboration avec l'intelligence artificielle méritera bientôt ce silence-là : non pas le silence du secret, mais celui de l'évidence — le même qui entoure aujourd'hui le traitement de texte, le dictionnaire et le café. On n'en parlera plus, et ce sera le signe qu'on aura enfin recommencé à parler des idées.
En attendant ce silence, vous savez tout : la source est orale, le chantier est ouvert, et ces textes sont miens.