Jacques n'a pas disparu. C'est ce qui rend son cas intéressant et c'est ce qui le rend difficile à plaider : il est là, partout, dans les textes mêmes qu'on a gardés — Paul le nomme le frère du Seigneur dans l'épître aux Galates, Marc l'énumère parmi les frères de Jésus au chapitre six, les Actes le montrent trancher au concile de Jérusalem, une épître canonique porte son nom, Josèphe raconte sa mort dans les Antiquités, Eusèbe conserve le témoignage d'Hégésippe sur son ascèse et sur ses genoux calleux à force de prier debout dans le temple. Rien n'a été brûlé, rien n'a été retiré des rayons. Et pourtant demandez à un catholique pratiquant qui était Jacques le Juste, vous obtiendrez au mieux un flou, au pire un cousin.
C'est qu'il y a deux façons de faire taire un homme et la seconde est de loin la plus efficace : on peut supprimer le texte, ou on peut laisser le texte intact et en neutraliser le sens, ce qui a l'avantage de ne laisser aucune trace de l'opération — pas de bibliothèque incendiée, pas d'index, pas de procès, rien qu'un glissement de vocabulaire que trois générations suffisent à rendre invisible et qu'on finit par prendre pour la lecture naturelle. On me dira que le mot de censure est excessif, puisqu'aucune ligne n'a été retranchée; je le maintiens, dans son sens fonctionnel, parce que le résultat est celui d'une censure et qu'il a été obtenu à meilleur compte.
Il faut d'abord écarter une confusion qui traîne dans à peu près toutes les discussions sur cette question, et qui affaiblit la thèse en la faisant porter sur le mauvais dogme. L'Immaculée Conception, proclamée par Pie IX en 1854, ne concerne pas du tout la virginité de Marie : elle concerne la conception de Marie elle-même, préservée du péché originel dès le sein de sa mère. Une fratrie de Jésus ne lui fait rien. Le dogme que les frères mettent en difficulté est un autre, plus ancien et plus lourd, celui de la virginité perpétuelle — Marie toujours vierge, avant, pendant et après, fixée comme telle au concile du Latran en 649. C'est là que ça coince, et il vaut mieux le dire correctement, parce qu'une thèse forte présentée avec la mauvaise pièce se fait renverser par le premier séminariste venu.
Devant la difficulté, la chrétienté a produit deux solutions, ce qui est déjà en soi un aveu. L'Occident suit Jérôme, qui dans son Contre Helvidius vers 383 fait des frères des cousins, en s'appuyant sur l'élasticité du mot grec adelphos dans la Septante, où il couvre une parenté plus large que le seul frère utérin. L'Orient suit une autre voie, appuyée sur le Protévangile de Jacques, et en fait des fils d'un premier mariage de Joseph, ce qui sauve la virginité de Marie sans toucher au sens ordinaire du mot frère. Les deux solutions sont incompatibles entre elles. Elles ne le sont pas dans leur fonction, qui est identique : rendre inopérant, dans les deux cas, un texte qui dit ce qu'il dit.
Je ne prétends pas qu'un concile ait décidé quelque part d'effacer Jacques, et je ne veux pas de cet argument-là, qui est faible et qui invite au ricanement. C'est pire qu'un complot. Personne n'a besoin de décider quoi que ce soit lorsqu'une pression doctrinale s'exerce continûment sur une génération de commentateurs, chacun cherchant de bonne foi la lecture qui ne fait pas s'écrouler l'édifice; la sélection se fait toute seule, comme partout ailleurs, et au bout de deux siècles la lecture survivante est celle qui coûtait le moins cher à l'ensemble. C'est un mécanisme, pas une conjuration, et c'est bien pour ça qu'il fonctionne.
Il faut maintenant voir ce qui se retire avec le frère, parce que la question généalogique n'est que la porte d'entrée et qu'elle est, à elle seule, sans grand intérêt. Ce que Jacques représente, c'est la communauté de Jérusalem, judéo-chrétienne, observante, restée dans la Torah — et il n'en est pas un membre décoratif : au concile de Jérusalem, dans les Actes, c'est lui qui formule la décision, pas Pierre, et certainement pas Paul. Josèphe le fait lapider en 62 sur l'initiative du grand prêtre Anân, pendant la vacance du pouvoir romain entre deux procurateurs, et il ajoute un détail qui vaut tout le reste : les Juifs les plus scrupuleux de la Loi s'en sont indignés. Ce n'était donc pas un marginal, ni un sectaire toléré en périphérie; c'était un homme respecté à l'intérieur même de son monde.
Cette branche a perdu. La ligne paulinienne l'a emporté, les judéo-chrétiens sont devenus des ébionites et des nazaréens, c'est-à-dire des noms d'hérésies dans les catalogues d'hérésies, et l'épître qui porte son nom a suivi le même sort par un autre chemin : conservée dans le canon, mais reléguée, jusqu'à ce que Luther la traite d'épître de paille — et précisément à cause de la phrase que tout le monde connaît, la foi sans les œuvres est morte. On mesure mal ce que ça signifie. La formule qui suffit à disqualifier le texte aux yeux de la Réforme est exactement celle qui en fait le prix. Ce qui a été écarté avec Jacques, ce n'est pas une parenté embarrassante, c'est une doctrine de l'acte.
Vient le nom lui-même, et ici je dois commencer par céder du terrain. Hégésippe, que nous lisons à travers Eusèbe, rapporte qu'on l'appelait le Juste, et aussi Oblias, et il rattache l'épithète à sa sainteté de conduite : naziréen, ne buvant pas de vin, ne mangeant pas de chair, priant sans relâche pour son peuple. Le grec dikaios traduit l'hébreu tsaddiq, et le tsaddiq n'est pas celui qui parle avec justesse, c'est celui qui se conduit avec droiture, dont la vie est conforme, ajustée. L'étymologie ne me donne donc pas ce que j'aimerais lui faire dire, et je n'ai aucune envie de la tordre pour l'obtenir; une thèse qui a besoin d'une fausse étymologie n'a pas besoin d'une étymologie du tout.
Un autre texte me le donne. Dans l'Évangile de Thomas, au logion douze, les disciples demandent qui les dirigera lorsqu'il sera parti, et il les renvoie à Jacques le Juste, en disant que c'est pour lui que le ciel et la terre sont venus à l'être. C'est le seul endroit où le nom n'est pas rapporté comme réputation publique, mais prononcé par Jésus lui-même — et c'est un évangile qu'on n'a pas retenu. Pour une thèse de censure, l'agencement est presque trop propre : la désignation la plus haute de Jacques, prononcée par le seul qui pouvait la prononcer, se trouve dans le seul évangile qu'on a laissé tomber.
On m'objectera, et l'objection est bonne, que Thomas atteste seulement qu'une communauté du deuxième siècle tenait cette désignation pour venue de lui, ce qui n'est pas la même chose que de prouver qu'il l'ait dite, et qu'un tel logion sert commodément les intérêts d'un groupe qui se réclamait de Jacques contre d'autres. Je l'accorde entièrement. Ma thèse n'a pas besoin de davantage : il suffit qu'une désignation ait existé, qu'elle ait été haute, et qu'elle ait été écartée en même temps que le document qui la portait.
Ici je passe de ce que les documents établissent à ce que j'y lis, et je préfère marquer la ligne moi-même plutôt que de la laisser trouver par d'autres. Dans le cadre qui est le mien, le Christ adombre Jésus du baptême jusqu'à la croix, et la scène de Thomas se situe exactement dans cette fenêtre, puisque les disciples y parlent de son départ prochain. Ce n'est alors pas un frère qui nomme un frère par affection ou par usage familial. C'est une très vieille âme qui reconnaît une fonction et qui la nomme par son nom, devant témoins, au moment de partir. Je ne le démontre pas et je ne le donnerai jamais pour démontré; je l'assume.
Encore faut-il dire de quelle fonction il s'agit, et c'est là que le vocabulaire ésotérique devient nécessaire, non par goût de l'ornement mais parce qu'aucun autre ne découpe correctement la chose. Le troisième rayon est celui de l'intelligence active. On le réduit souvent à l'action, à l'organisation, au sens des affaires, et on lui oppose alors une intelligence contemplative qui serait ailleurs; c'est une erreur de lecture, et elle est facile à corriger, puisque dans le système lui-même les rayons cinq et sept, la connaissance concrète et l'ordre cérémoniel, dérivent du troisième comme sous-rayons. Le rayon trois n'est donc pas le pôle du faire opposé au pôle du penser : il est l'axe entier qui descend de l'idée jusqu'à la forme, il les tient ensemble, et c'est même sa définition.
Le centre laryngé est l'organe de cette descente. C'est le lieu où l'abstrait se profère, et où, en se proférant, il construit — le Verbe qui fait, et non le verbe qui décrit. Il n'y a donc pas à choisir entre l'homme des œuvres et l'homme de la parole juste, et l'opposition qu'on croit trouver là ne vient pas du rayon trois, elle vient de nos habitudes, qui rangent la parole du côté de l'expression et l'acte du côté du réel.
Une remarque, dans le même système, empêche que tout cela devienne une flatterie adressée à un type d'âme. Les vices attribués au troisième rayon sont l'orgueil intellectuel, la froideur, la critique, l'absorption dans l'étude, l'inexactitude dans les détails, et surtout cette manipulation habile de la substance mentale qui en fait le tisserand, l'araignée, le fabricant de réseau. Autrement dit : la parole juste n'est pas le don naturel de l'âme de trois. C'est sa conquête, et son champ de bataille propre. Elle produit spontanément beaucoup de mots, des plans, des architectures, des raisons; la justesse est ce qui doit y être gagné, et ce qui n'y est jamais acquis.
Le Cours en miracles appelle magie la tentative de régler au niveau de la forme ce qui ne se règle que dans l'esprit : de l'illusion appliquée à l'illusion, un remède pris dans le même tissu que le mal. Superposez les deux descriptions et vous verrez qu'elles ne se ressemblent pas, elles coïncident. Le rayon trois non racheté est le magicien au sens strict et non métaphorique : il est producteur de maya, tisserand du réseau, il fabrique de la forme pour répondre à des problèmes de forme. Le bavardage sans fin n'en est que la manifestation la plus visible et la plus bénigne, un tissage de mots qui produit du monde là où rien n'était demandé.
D'où l'innocuité, qui n'est pas une douceur de ton ni une politesse spirituelle, mais un critère opératoire — le seul qui sépare les deux usages d'un même pouvoir. La parole qui fabrique du réseau et la parole qui n'en fabrique pas ne se distinguent ni par le volume, ni par la sincérité, ni même par la vérité de leur contenu; elles se distinguent par ce qu'elles laissent derrière elles. Le rayon trois est le seul pour qui la parole juste soit une question de survie spirituelle, parce qu'il est le seul dont la parole fabrique par défaut.
Un lecteur du Cours objectera que les mots y sont traités avec beaucoup moins d'égards que je n'en mets ici : symboles de symboles, deux fois éloignés du réel, tolérés le temps que l'esprit en ait encore besoin. La parole juste ne saurait donc être un sommet. Elle ne l'est pas, et il n'est pas nécessaire qu'elle le soit. Elle est une fonction et non une fin, le dernier usage utilisable de la forme, remis à l'Esprit-Saint pour le temps qu'il faudra. Le rayon trois racheté ne parle pas mieux : il parle jusqu'à ce que parler ne serve plus.
Reste à vérifier tout cela sur le seul texte qui porte le nom de Jacques, et c'est là que la boucle se referme d'elle-même. L'épître de Jacques est le texte du Nouveau Testament le plus obsédé par la langue. Le chapitre trois entier n'a pas d'autre sujet : le gouvernail minuscule qui oriente un navire de haute mer, l'étincelle qui embrase la forêt, le mors qui tourne la tête du cheval. Ailleurs, prompt à écouter et lent à parler; ailleurs encore, que votre oui soit oui, sans serment, sans surenchère, sans l'appareil de garanties dont on entoure une parole à laquelle on ne croit pas soi-même.
Or ce ne sont pas des images de parole expressive. Ce sont, toutes, des images de parole efficace : une petite chose qui produit des effets matériels hors de proportion avec elle. Chez Jacques, la parole est une œuvre, et c'est même l'œuvre dont les conséquences sont les plus lourdes, parce que la plus facile à commettre. La foi sans les œuvres est morte, et la langue est un feu : ce sont deux formulations de la même thèse dans deux registres, et il fallait le rayon trois pour voir qu'il ne s'agissait que d'une seule.
Alors on voit ce qui a été neutralisé, et ce n'était pas un parent encombrant. C'était une fonction, et l'enseignement qui va avec : que le dire engage le faire, que la parole est un acte dont on répond, que la foi se vérifie dans ce qu'elle produit et nulle part ailleurs. Une doctrine qui rend l'homme comptable de ses effets est plus coûteuse à porter qu'une doctrine qui le rend comptable de ses croyances, et l'histoire des institutions est assez claire sur ce qu'elles font, à long terme, de ce qui leur coûte cher.
Il y a une prière que je connais, où l'on demande d'accomplir sa part du plan dans l'innocuité, la parole juste et l'oubli de soi. On la lit d'ordinaire comme trois vertus juxtaposées, trois bonnes dispositions alignées par commodité de rythme. Ce sont les trois moments d'une seule discipline, et c'est celle de ce rayon-là : l'oubli de soi retire la main du tisserand, la parole juste est ce qui reste quand elle est retirée, l'innocuité est le nom de ce qui n'a pas été fabriqué. Jacques n'a pas été effacé. Il a été rendu inoffensif — au sens où l'on rend inoffensive une arme, et non au sens où il l'était lui-même.