Le 11 janvier 2015, environ quatre millions de personnes défilent en France. C'est la plus grande manifestation de l'histoire du pays, plus vaste que la Libération. Une quarantaine de chefs d'État marchent en tête. Et le monde entier, pendant quelques jours, écrit la même phrase : je suis Charlie.
Quatre mois plus tard, le PEN American Center annonce qu'il remettra son prix du courage dans la liberté d'expression à Charlie Hebdo. Plus de deux cents écrivains signent une lettre de protestation. Six d'entre eux, dont Peter Carey et Michael Ondaatje, boycottent le gala. Leur argument est que le journal humiliait une minorité déjà fragilisée, et que primer sa témérité revenait à valider cette humiliation.
Cent vingt jours. C'est le temps qu'il aura fallu pour que le slogan le plus universel de la décennie cesse d'être tenable par ceux qui l'avaient porté.
Cet essai part de là, et il ira jusqu'à un autre Charlie, tué dix ans plus tard sur un campus de l'Utah. Non pas pour comparer deux crimes mais pour poser une question qui ne concerne ni l'un ni l'autre : que devient un principe quand il faut l'appliquer à quelqu'un qu'on n'aime pas ?
Il faut d'abord dire les différences, faute de quoi on m'accusera à juste titre de rapprocher l'inapprochable.
Le 7 janvier 2015, deux hommes armés entrent dans la rédaction d'un journal satirique et abattent douze personnes, dont huit membres de l'équipe. C'est une opération préparée, revendiquée au nom d'une organisation étrangère, visant une publication pour ses caricatures. Le lendemain, une policière est tuée; le surlendemain, quatre personnes le sont dans un supermarché casher parce qu'elles étaient juives.
Le 10 septembre 2025, Charlie Kirk, militant conservateur de trente et un ans, cofondateur de Turning Point USA, est tué d'un coup de fusil tiré depuis un toit pendant qu'il s'adressait à trois mille personnes à l'Université Utah Valley. Un homme de vingt-deux ans, Tyler Robinson, est arrêté et inculpé de meurtre aggravé; le ministère public réclame la peine de mort.
Il faut ici être précis sur ce qui est établi et ce qui ne l'est pas, parce que le dossier est en cours. À ce jour, le juge n'a pas encore décidé s'il y aura procès : l'audience préliminaire s'est terminée en juillet 2026, les plaidoiries sont fixées à septembre, et l'accusé n'a plaidé ni dans un sens ni dans l'autre. La poursuite a déposé des éléments — des messages attribués à l'accusé, le témoignage de son entourage — et la défense n'a pas encore présenté sa version. Le mobile fait l'objet d'allégations et de commentaires abondants; il ne fait pas l'objet d'un jugement.
Douze morts contre un. Un commando contre un homme seul. Une organisation revendiquant contre un dossier judiciaire non tranché. Des dessinateurs contre un militant. Rien de tout cela ne se superpose, et je ne prétendrai pas le contraire.
Une seule chose est commune, et elle suffit : dans les deux cas, quelqu'un a été tué pour ce qu'il disait. Et dans les deux cas, la question posée aux vivants a été la même — défend-on la parole de quelqu'un dont on déteste les idées ?
Reprenons 2015, parce que c'est là qu'on apprend le plus.
La protestation contre le prix du PEN n'était pas absurde et il faut la donner correctement. Ses signataires ne défendaient pas les tueurs. Ils soutenaient qu'il y a une différence entre défendre le droit d'un journal à publier et lui décerner un prix du courage, et que le second geste revenait à approuver le contenu. Ils ajoutaient que la France traitait mal ses minorités musulmanes et qu'un hebdomadaire qui les caricaturait s'attaquait à des gens déjà en position de faiblesse.
L'argument est défendable. Il a cependant une propriété qu'on remarque peu : il déplace la question. On était parti de savoir si l'on peut tuer quelqu'un pour un dessin, et l'on arrive à savoir si le dessin était bon. Ce déplacement est le mécanisme central de tout cet essai, et il opérera de nouveau dix ans plus tard, dans l'autre sens.
Salman Rushdie, qui avait passé dix ans caché pour un livre, l'a formulé sèchement en apprenant le boycott : il a parlé de ses confrères comme de six écrivains à la recherche d'un peu de lâcheté. On peut trouver le mot dur. Il désigne quelque chose de précis — le moment où le soutien conditionne son maintien à l'approbation du contenu, c'est-à-dire cesse d'être un soutien à la parole pour devenir un soutien à l'opinion.
Il faut noter aussi ce que la formule *je suis Charlie* avait de commode. Elle demandait un après-midi de marche et une photo de profil. Le prix du PEN, lui, demandait de tenir la position quand elle devenait socialement coûteuse dans son propre milieu. Le premier engagement fut universel; le second, six personnes n'ont pas pu s'y résoudre au point de quitter la salle.
Passons à septembre 2025, et à ce qui s'est produit dans les jours suivants.
Une partie de l'internet a célébré. Des enseignants, des journalistes, des employés, des soignants, des militaires ont publié des messages se réjouissant de la mort d'un homme, certains en ajoutant qu'il l'avait mérité. Ce fait est massif, documenté, et il n'a rien d'anecdotique.
Et la réponse a été immédiate et symétrique : des centaines de ces personnes ont perdu leur emploi. Des universités ont suspendu des professeurs, des chaînes ont retiré des animateurs, des employeurs ont congédié pour des publications faites hors du travail. Des élus ont ouvertement demandé ces renvois et publié des listes.
Voilà où l'essai bascule, et je demande qu'on regarde les deux moitiés du tableau en même temps.
Ceux qui exigeaient ces licenciements étaient très largement les mêmes qui, la veille, tenaient la liberté d'expression pour le principe cardinal et dénonçaient la culture de l'annulation comme une pathologie de leurs adversaires. Ils ont découvert en quelques heures qu'une parole odieuse pouvait justifier la perte d'un emploi.
Et ceux qui perdaient leur emploi étaient très largement les mêmes qui soutenaient depuis dix ans que les mots sont des actes, que la parole peut constituer une violence, et qu'un employeur a le devoir de sanctionner ce qui blesse. Ils ont découvert en quelques heures les vertus de la distinction entre la vie privée et la vie professionnelle.
Les deux camps ont abandonné leur principe dans la même semaine, chacun dans le sens qui l'arrangeait, et chacun en accusant l'autre de faire précisément ce qu'il était en train de faire.
C'est cela que je veux établir, et c'est pourquoi cet essai n'est pas un texte de camp. Il ne dit pas qu'un bord est hypocrite : il dit que personne n'a passé le test. Une phrase suffit d'ailleurs à le vérifier sur soi — celui qui a trouvé la première moitié de ce chapitre évidente et la seconde exagérée vient de démontrer le propos.
Ce qui a changé entre les deux dates n'est pas la nature du mécanisme. C'est sa vitesse.
En 2015, il a fallu quatre mois pour que la solidarité se fissure, et elle s'est fissurée dans une forme relativement civile — une lettre, un boycott, un débat public entre écrivains. En 2025, la fissure était consommée en quarante-huit heures, et elle a pris la forme de listes, de captures d'écran et de congédiements.
Il ne faut pas attribuer cette accélération à une dégradation morale des personnes, ce qui n'expliquerait rien. Elle tient à l'infrastructure. En 2015, désapprouver publiquement demandait d'écrire une lettre et de la signer avec deux cents confrères. En 2025, cela demande une capture d'écran et l'identification de l'employeur, opération qui prend quelques minutes et que des milliers de personnes peuvent accomplir simultanément.
Le principe n'a pas changé de contenu; il a changé de coût. Défendre la parole d'un adversaire coûtait autrefois une réputation dans un cercle restreint. Cela coûte aujourd'hui une exposition instantanée à une foule qui n'oublie pas et dont on ne peut pas sortir. C'est beaucoup demander, et il faut le reconnaître avant de juger ceux qui n'y arrivent pas.
Reste le point le plus grave, et celui sur lequel je ne vois pas comment être équanime.
Il y a une différence de nature entre ne pas pleurer quelqu'un et se réjouir de sa mort. La première attitude est humaine et personne n'est tenu au chagrin. La seconde établit quelque chose de précis : que certaines opinions rendent une vie moins regrettable.
Or c'est exactement la prémisse dont a besoin celui qui tire. Non pas la même conclusion — l'immense majorité de ceux qui se sont réjouis n'auraient jamais touché une arme — mais la même prémisse. Une fois qu'il est admis qu'une opinion peut retirer à une vie une part de sa valeur, la distance qui reste jusqu'à l'acte n'est plus une différence de principe. C'est une différence de tempérament.
Je ne dis pas que ceux qui ont célébré sont responsables du meurtre; ils ne le sont pas, et le dire serait commettre le glissement que je dénonce. Je dis qu'ils ont validé publiquement l'énoncé sur lequel repose le meurtre, et qu'ils l'ont fait au nom d'un mouvement qui prétend précisément protéger des gens contre l'idée que certaines vies vaudraient moins.
C'est là que le coût est le plus lourd, et il ne retombe pas sur ceux qui ont écrit ces messages. Un mouvement associé publiquement à la célébration d'une mort perd exactement le capital dont il a besoin pour protéger ceux qu'il défend : la présomption de bonne foi. Les protections réelles — l'emploi, le logement, les soins, la sécurité physique — s'obtiennent en convainquant des majorités, et l'on ne convainc pas une majorité qu'on vient d'inquiéter. Ceux qui paieront ne sont pas les auteurs des messages. Ce sont ceux au nom desquels ils croyaient parler.
Comment un mouvement peut-il défiler en soutien à des organisations dont la doctrine explicite prévoit son élimination ? La question n'est pas rhétorique et elle ne vise personne en particulier : elle porte sur la cohérence d'une position, et elle mérite une réponse argumentée plutôt qu'une accusation.
La réponse qu'on donne d'ordinaire est celle de la solidarité anti-impérialiste : on soutient un peuple contre une domination, non un programme politique. C'est recevable, et c'est même la logique de toute alliance — on s'allie avec des différents, sans quoi le mot n'a pas de sens.
Mais alors la même logique doit valoir dans l'autre sens, et c'est là que la question devient gênante. Si l'on peut soutenir la cause de quelqu'un dont on réprouve les idées, alors on peut défendre la parole de quelqu'un dont on réprouve les idées. Ou bien l'alliance avec des différents est possible, et elle l'est dans les deux directions. Ou bien elle ne l'est pas, et il faut cesser de la revendiquer là où elle arrange.
Un principe se reconnaît à ceci qu'il produit au moins une fois un résultat qui déplaît à celui qui l'invoque. Un principe qui n'a jamais coûté à personne n'a jamais fonctionné comme principe : il a fonctionné comme vocabulaire.
Appliqué à la parole, cela donne un test simple et désagréable. Nommez la personne dont vous détestez le plus les idées. Si l'idée qu'elle soit tuée pour ce qu'elle dit ne vous fait rien, ou vous soulage, vous ne tenez pas au principe — vous tenez à cette personne-là, ce qui n'est pas la même chose et ne protège personne.
Ce test n'exige ni sympathie ni estime. Il n'exige même pas de trouver que la personne avait le droit de dire ce qu'elle disait au sens où l'on approuverait. Il exige seulement de tenir que la réponse à une parole est une parole — ce qui est la totalité du contenu du principe, et qui suffit.
On remarquera que ce critère est celui que j'applique ailleurs à d'autres matières : une règle qui ne vaut que pour certains n'est pas une règle, c'est un instrument. Il vaut ici sans modification.
Il y a un livre pour enfants où l'on cherche un personnage dans une foule.
Le jeu tient à ceci que Charlie n'est jamais caché. Il est là, au milieu, avec son bonnet et ses rayures, exactement de la même taille que les autres. Ce qui rend la recherche difficile n'est pas sa dissimulation : c'est la foule autour de lui, dessinée exprès pour que l'œil s'y perde. Il ne bouge pas. C'est le décor qui a été fait pour qu'on ne le trouve pas.
En janvier 2015, quatre millions de personnes ont défilé en disant qu'elles étaient Charlie. Quatre mois plus tard, il en restait assez peu pour qu'un gala se tienne dans un certain froid. Dix ans plus tard, un homme portant ce prénom est tué pour ce qu'il disait, et la formule ne reparaît pas — ni chez ceux qui l'avaient inventée, ni chez ceux qui la leur reprochaient, et qui la découvrent seulement quand leur propre emploi est en jeu.
Alors on peut poser la question, et elle n'est pas une plaisanterie sur des morts : où est Charlie ?
La réponse est celle du livre. Il n'a pas bougé. Le principe est exactement là où il a toujours été, de la même taille qu'avant, dans une foule qui s'est considérablement épaissie et qui a été dessinée — par nous, avec application, image après image — de manière à ce qu'on ne puisse plus l'y distinguer.
Ce ne sont pas les principes qui disparaissent. Ce sont les gens qui s'en éloignent, et qui appellent ensuite disparition le fait de ne plus les voir.