Il y a à la Tate Britain un tableau que peu de gens vont voir sur place et que tout le monde a déjà vu, parce qu’il s’est reproduit partout : Mammon. Dedicated to his Worshippers, de George Frederic Watts, une huile de 1884-1885, cent quatre-vingt-trois centimètres de haut, donnée par le peintre au South Kensington Museum en 1886 et transférée à la Tate en 1897 avec dix-sept autres de ses toiles. Une figure énorme est assise sur un trône orné de crânes, drapée d’un or riche et mal ajusté sur des membres épais, des sacs d’argent sur les genoux, une couronne surmontée de pièces dressées et flanquée d’oreilles d’âne. Deux corps nus sont à ses pieds : sa main droite est posée sur la tête de l’un, son pied sur le dos de l’autre. Derrière le rideau rouge, sur la droite, une trouée de feu.
Ce qui frappe, quand on regarde assez longtemps, n’est pas ce que Watts a peint mais ce qu’il a refusé de peindre. Il n’a pas peint la cruauté. Mammon ne regarde pas ce qu’il écrase ; sa main n’est ni une caresse ni une prise, elle est simplement retombée là ; son pied est posé sur un homme comme sur un repose-pied. Il n’y a aucune intention dans ce tableau, et c’est de cela qu’il faut partir, parce que c’est exactement ce que dit le texte dont il tire son titre.
La phrase est connue et on la cite presque toujours de travers : on ne peut pas servir deux maîtres, vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. Trois détails méritent qu’on s’arrête, et ils sont tous les trois grammaticaux plutôt que moraux.
Le verbe n’est pas aimer, ni convoiter, ni désirer : c’est servir, et le verbe grec est celui du service de l’esclave, pas celui de l’employé. Il ne s’agit donc pas d’une intensité d’appropriation — on n’est pas en train de dire qu’il ne faut pas trop aimer l’argent — il s’agit d’une appartenance, et d’une appartenance dont la particularité est qu’on ne peut pas la partager.
Le mot, ensuite, n’est pas traduit. Dans un texte grec destiné à des lecteurs grecs, l’araméen est laissé tel quel, transcrit, ce qu’on ne fait pas d’un nom commun qu’on pouvait rendre par richesse ou par bien. On le fait d’un nom propre. Le vieux rapprochement avec la racine de ce en quoi l’on met sa confiance est séduisant et il est contesté ; je le mentionne pour ne pas m’en servir. Le fait qui compte ne demande aucune étymologie : quatre occurrences dans tout le Nouveau Testament, et à chaque fois le mot est laissé dans sa langue.
Enfin, la structure de la phrase est celle d’une rivalité et non d’une liste. Aucun autre vice n’est traité ainsi. La colère, la luxure, l’envie sont des fautes ; elles ne sont jamais posées comme l’autre terme d’une alternative avec Dieu. Il y a là une exception qu’il faut expliquer, et la manière dont on l’explique décide de tout le reste.
Avant d’aller plus loin, il faut régler l’objection qui vient toujours et qui a raison de venir : voilà encore un texte contre l’argent, écrit par quelqu’un qui en reçoit assez pour se permettre d’en dire du mal.
Or la source elle-même fait le travail. Dans le seizième chapitre de Luc, après la parabole de l’intendant, il est recommandé de se faire des amis au moyen du mamon de l’iniquité, puis il est demandé qui confierait le bien véritable à qui n’a pas été fidèle dans le mamon injuste. Le même mot, quatre versets plus loin, désigne le maître qu’on ne peut pas servir en même temps que Dieu. Deux emplois à quelques lignes d’intervalle : une chose dont on se sert, et un maître qui se sert de vous.
Ce n’est pas un flottement de rédaction, c’est la distinction elle-même, posée par le texte avant qu’on ait à la poser. Il n’est donc pas question ici de condamner la richesse, puisque la source qu’on invoque conseille expressément de s’en servir. Il est question du moment où l’on cesse de s’en servir et où l’on commence à la servir — et de savoir si ce moment se repère autrement qu’à l’humeur de celui qui juge.
Pourquoi l’argent et non la gourmandise, la vanité, le pouvoir. Parce qu’un maître, au sens où la phrase l’entend, doit être capable de faire ce que fait une religion, et que la gourmandise ne promet rien.
L’argent, lui, promet trois choses qui sont exactement les trois services d’un culte. Il convertit un avenir incertain en avenir gérable, ce qui était la fonction des rites de précaution dans à peu près toutes les sociétés connues. Il assigne une valeur aux personnes, et il le fait avec une précision qu’aucune morale n’a jamais atteinte, puisqu’il la chiffre. Il offre une protection contre la contingence, c’est-à-dire l’objet même de la demande du fidèle, quel que soit le nom du dieu.
Il faut ajouter le trait décisif, celui qu’on oublie parce qu’il est désagréable : il tient parfois ses promesses. Un dieu qui ne délivre jamais rien perd ses fidèles en deux générations ; celui-là délivre, partiellement, assez souvent, et de façon vérifiable. Ce n’est pas une illusion qu’on dénonce, c’est une efficacité réelle qu’on situe. Une superstition se réfute ; un culte qui fonctionne ne se réfute pas, il se borne.
On peut décrire le renversement sans invoquer aucun démon, et Simmel l’a fait en 1900 mieux que personne depuis. L’argent est le moyen pur : il n’a aucun contenu propre, il ne sert à rien en lui-même, il n’est que la possibilité de tout le reste. Dans une série de fins et de moyens — je veux ceci, il me faut cela pour l’obtenir, il me faut autre chose encore pour obtenir cela — l’attention se fixe naturellement sur le dernier terme qui soit à portée, et l’argent occupe toujours cette place-là. Il devient donc la fin la plus haute non pas malgré sa vacuité mais à cause d’elle : c’est la seule chose qui puisse représenter n’importe quel but, donc la seule qu’on puisse poursuivre sans jamais avoir à choisir ce qu’on veut.
Cela explique le tableau. Watts a peint un homme qui ne jouit de rien, et qui n’a pas l’air d’un jouisseur mais d’un inerte, parce que Mammon ne désire aucune chose en particulier : il est le désir de la condition de tous les désirs. On ne peut pas peindre cela en train de savourer quoi que ce soit. On ne peut le peindre qu’assis.
L’anthropologie fournit ici ce que l’indignation ne fournira jamais, à savoir un fait comparatif. Aucune société connue n’a laissé son médium d’échange circuler librement dans tous les domaines de la vie. Les Tiv du Nigeria central, décrits dans les années cinquante, distinguaient trois sphères d’échange étanches : les subsistances, les biens de prestige, et les droits sur les personnes. On échangeait à l’intérieur d’une sphère sans cérémonie ; passer de l’une à l’autre était un événement moral, et faire monter un bien d’un cran était un exploit dont on parlait. La monnaie coloniale, générale et convertible, a défait ce dispositif en une génération — non pas en interdisant quoi que ce soit, mais en rendant tout commensurable. Il n’y a pas eu de décret. Il y a eu une unité de compte.
Ce n’est pas une curiosité ethnographique, c’est notre situation décrite ailleurs et donc lisible. Ce qui a changé chez nous n’est pas qu’on aime l’argent davantage — on l’a toujours aimé, et les siècles d’usure et de simonie sont là pour le rappeler —, c’est qu’il ne reste plus guère de sphère où il n’entre pas. Le soin, l’attention, la garde des enfants, le temps, l’accès à la parole publique, la place dans une file d’attente : chacun de ces domaines avait ses règles propres, et chacun a reçu un prix.
Un exemple précis vaut mieux qu’une liste. En 1970, une enquête compara les systèmes de don du sang bénévoles et rémunérés et conclut que la rémunération donnait moins de sang et du sang de moins bonne qualité. La démonstration a été contestée sur ses chiffres, et il faut le dire ; ce qui a survécu à la contestation, et qui a été retrouvé depuis dans d’autres domaines, c’est le mécanisme allégué : le paiement ne s’ajoute pas toujours au motif existant, il le remplace parfois. C’est tout ce dont on a besoin ici. Un maître se reconnaît à ceci qu’il ne coopère pas avec les autres motifs, il prend leur place.
Le contrepoids honnête existe et il est solide : les gens ne cessent jamais de reconstruire des cloisons à l’intérieur même de l’argent. On distingue l’argent du loyer et l’argent du cadeau, on refuse de mélanger certaines sommes, on se donne des règles privées que rien n’oblige à tenir. Les sphères n’ont donc pas disparu ; elles se sont privées au sens strict, elles sont devenues privées. Elles sont passées de l’institué à la discipline personnelle, et ce n’est pas la même chose — c’est même précisément ce qui distingue une morale d’un culte. Un culte ne s’installe pas quand tout le monde y croit : il s’installe quand plus rien d’institué ne lui résiste.
Revenons à Watts, qui a mis dans sa toile trois arguments et pas une seule accusation.
Le premier est dans la couronne. Les oreilles d’âne renvoient à Midas, qui les reçut d’Apollon pour n’avoir pas entendu ce que valait la lyre. Le défaut n’est donc pas la méchanceté : c’est une surdité, une incapacité à percevoir la valeur là où elle est. Le roi dont le toucher transforme tout en or n’est pas un roi méchant, c’est un roi qui meurt de faim au milieu de son trésor.
Le second est dans le format. Le rideau tiré à la manière des grands portraits, la pose frontale, l’échelle presque grandeur nature : c’est la composition du portrait d’apparat, celle qu’on réserve aux notables et aux beautés célèbres. Watts y installe un objet de dégoût. Le détournement est l’argument : ce n’est pas une figure de démon, c’est un portrait officiel, et un portrait officiel suppose une charge, une légitimité, une commande. On ne peint pas ainsi ce qu’on combat ; on peint ainsi ce qui gouverne.
Le troisième est dans le titre entier, qu’on ne cite jamais : dédié à ses adorateurs. L’accusation ne porte pas sur la figure assise, qui n’existe pas, mais sur celui qui se tient devant le cadre. Watts a même envisagé d’en faire dresser une statue à Hyde Park, en disant qu’il espérait voir ses fidèles assez honnêtes pour fléchir le genou en public.
Ces trois arguments convergent vers une seule proposition, qui est le cœur de ce texte : ce mal-là ne veut rien. Il n’a pas de projet, il n’en veut à personne, il ne se réjouit d’aucune ruine. Ce que sa main écrase, il l’ignore au sens plein du terme — il ne le sait pas et il ne peut pas le savoir, puisque savoir cela demanderait de percevoir une valeur qui ne se chiffre pas. Milton l’avait vu avant Watts : le moins redressé des esprits tombés, celui dont le regard restait obstinément baissé, occupé du pavement d’or du ciel plutôt que de ce qui s’y tenait. Et c’est ce qui rend cette figure plus dangereuse qu’un adversaire : on peut résister à quelqu’un qui vous veut du mal, on ne résiste pas de la même façon à quelque chose qui ne vous a pas remarqué.
Il faut maintenant payer, sinon tout ce qui précède n’est qu’une plainte bien tournée.
En 1990, près de 2 milliards de personnes vivaient sous le seuil d’extrême pauvreté. À la fin des années 2010, elles étaient autour de 700 millions, alors que la population mondiale avait augmenté de plus de deux milliards dans l’intervalle. Ce n’est pas un sermon qui a fait cela, ni une morale, ni une indignation : c’est l’échange, le crédit, l’accumulation, le commerce, c’est-à-dire les opérations mêmes dont on vient de dire qu’elles produisent un maître. Un essai sur le mal qui passerait cela sous silence pour garder son effet ne serait pas un essai sur le mal ; ce serait du ressentiment mis en forme, et le silence lui serait préférable.
Il faut donc un critère, faute de quoi on n’a rien dit du tout. Je propose celui-ci : le renversement se produit au moment où le moyen commence à justifier le sacrifice des fins qu’il servait. Ce critère ne demande pas combien vous possédez, ce qui ne regarde personne et n’apprend rien ; il demande dans quel sens va le sacrifice. Un homme qui manque les années de ses enfants pour un revenu destiné à ses enfants a changé de maître sans s’en apercevoir, et il l’a fait sans le moindre vice, par conséquence. Une institution qui rogne ce dont elle avait la charge pour tenir des chiffres qui devaient permettre d’en avoir la charge a fait la même opération, en plus grand.
Et le critère doit couper des deux bords, sinon il n’a pas été construit, il a été choisi. Il condamne aussi celui qui sacrifie la subsistance des siens à sa propre pureté morale, et qui appelle refus du monde ce qui est un transfert de la charge sur d’autres. Le renoncement coûte rarement à celui qui le proclame ; il coûte à ceux qui dépendaient de lui. Je me range parmi les justiciables de cette phrase-là autant que de la précédente.
Si l’on montrait que les sociétés à sphères cloisonnées n’ont pas mieux protégé ce qu’elles prétendaient tenir hors du marché — si les droits sur les personnes y étaient dans les faits négociés comme des marchandises, le vocabulaire en moins — alors la cloison n’était qu’un lexique, et la thèse perd son appui comparatif.
Si l’on montrait que l’argent, là où il pénètre un domaine nouveau, s’ajoute régulièrement aux motifs qui s’y trouvaient au lieu de les remplacer — que le paiement n’évince jamais le don, seulement l’indifférence — alors il n’y a pas de maître, il n’y a qu’un outil de plus, et tout ce texte tombe.
Et si le critère du sacrifice, appliqué sérieusement, n’attrapait jamais personne qui me ressemble, il faudrait conclure qu’il a été taillé pour épargner celui qui l’écrit, et le refaire.
La statue de Hyde Park n’a jamais été érigée. On peut regretter qu’elle ne l’ait pas été, mais il faut voir comment elle aurait échoué : au bout de quelques années, on l’aurait trouvée décorative. C’est le sort ordinaire des critiques qui visent ce qui n’a plus de rival. Le culte le plus étendu que nous connaissions est aussi le seul qui n’ait ni temple, ni jour, ni credo — non pas qu’il se cache, mais parce qu’il n’en a plus besoin : rien ne lui étant opposé, il n’a plus à se déclarer. C’est à cela, et non au nombre de ses fidèles, qu’on reconnaît qu’une chose a cessé d’être discutée.