On m'a demandé, l'autre fois, si je me groundais par l'imagination. Sur le coup j'ai trouvé la question absurde, et c'est cette absurdité-là qui m'intéresse ici, bien plus que ma réponse — parce que la question était sincère, elle venait de quelqu'un pour qui c'était évidemment la chose à demander, et une question qui paraît évidente à l'un et absurde à l'autre est presque toujours le signe qu'on n'habite pas la même maison. Je me ground par le senti, par ce que je préfère appeler l'éthérique; l'imagination, dans mon économie à moi, va exactement dans l'autre sens, elle monte, elle construit, elle ajoute une couche là où le ground consiste précisément à en retirer une pour toucher quelque chose qui était déjà là. Demander à quelqu'un s'il se ground par l'imagination, c'était, de mon point de vue, lui demander par quelle fabrication il tient. Comme si sa technique pour démolir une maison était de bâtir des murs.
Le réflexe, à ce moment-là, serait de conclure que l'autre se trompe. Je ne le crois pas, et c'est tout l'objet de ce texte. Il y a une distinction que les débats ésotériques ne font presque jamais et qui me semble pourtant la seule intéressante : deux écoles peuvent être parfaitement cohérentes chacune de son côté, viser le même but, et être malgré tout incompatibles — non pas fausses, non pas rivales, incompatibles au sens strict, c'est-à-dire qu'on ne peut pas les pratiquer ensemble sans les abîmer toutes les deux. C'est une affirmation plus forte et plus rare que « l'autre a tort », et elle est plus difficile à tenir, parce qu'elle oblige à dire pourquoi.
ce que le mot imagination recouvre
Il faut d'abord désamorcer une confusion qui ferait perdre le débat avant qu'il commence, et c'est une confusion dont je suis en partie responsable en employant le mot tout seul. « Imagination » ne désigne pas la même chose selon la tradition d'où l'on parle. Corbin a passé sa vie à séparer l'imaginatio vera de la phantasia, et Paracelse avait fait la coupure avant lui — d'un côté un organe qui perçoit un ordre de réalité ne dépendant pas de celui qui perçoit, de l'autre la production d'images par un mental laissé à lui-même. Le mundus imaginalis n'est pas un monde inventé, c'est un monde qu'on ne peut atteindre que par cette faculté-là, ce qui est tout autre chose. Si mon interlocuteur parlait dans ce registre, alors nous n'étions pas en désaccord du tout : ce que j'appelle percevoir l'éthérique, il l'appelle imaginer, et nous décrivions le même geste avec deux vocabulaires hérités de deux lignées différentes.
Je le concède entièrement, et je peux aller plus loin, parce que je pratique moi-même quelque chose que le mot désigne. Il y a une différence de nature entre la rêvasserie hors contrôle et une forme-pensée qui a un but précis. Je me sers des peintures de maîtres ayant terminé leur cycle de réincarnation pour entrer en contact avec eux : l'image sert à générer une forme-pensée, la forme-pensée sert à établir un lien d'esprit à esprit, et le but n'a rien de flou. Ce n'est pas de l'imagination au sens où l'on s'imagine des choses; c'est un instrument, avec une fonction, et la fonction est de monter.
Ce qui me permet de reformuler mon objection sans le mot qui la brouillait. Je ne suis pas contre l'image. Je suis contre son emploi dans une direction où elle ne peut pas faire le travail. L'image est ascendante et constructive; le ground est descendant et réceptif. On peut fabriquer quelque chose pour se relier vers le haut — c'est même, à ma connaissance, la seule façon d'y arriver depuis ici. On ne fabrique pas ce sur quoi on s'appuie.
le critère
Voilà donc où je veux en venir, et il faut nommer le critère, sinon tout ceci reste une préférence habillée en principe. Deux doctrines se contredisent quand elles disent des choses opposées sur le monde. Deux pratiques sont incompatibles quand elles prescrivent des opérations contraires sur une même variable. Ce sont deux plans distincts et — c'est le point — ils sont indépendants l'un de l'autre : deux écoles peuvent s'accorder entièrement sur la métaphysique et avoir des exercices qui se détruisent, comme deux écoles peuvent se contredire frontalement sur l'origine du monde tout en ayant des pratiques qui se laissent combiner sans dommage. La contradiction est affaire de propositions, l'incompatibilité est affaire de gestes. On débat presque toujours au premier étage alors que la vie de pratique se joue au second.
Deux exemples, les miens.
La méditation de transmission demande de tenir l'alignement et de laisser passer sans intervenir; le praticien y est un conduit, et toute la technique consiste à ne rien faire au flux, à ne pas le diriger, à ne pas même le regarder de trop près. Le contrôle du souffle est, par définition, une opération volontaire exercée sur ce même flux. Même variable, deux instructions contraires — et il n'y a pas de compromis possible entre « laisse passer » et « règle le passage », ce ne sont pas deux degrés d'une même chose.
Réitérons, si la méditation de transmission demande de ne pas intervenir, l'alignement soutenu sur les centres supérieurs modifie le souffle tout seul — il s'allège, il se suspend. Or c'est précisément l'état que le prāṇāyāma vise. Donc l'incompatibilité porte sur l'opération prescrite, pas sur l'état obtenu : deux méthodes contraires peuvent converger dans le même résultat, et interdire de l'induire ne l'empêche pas de survenir.
Aussi, pour la méditation de transmission on peut objecter la même chose sur l’utilisation de l’imagination, à condition qu’on garde en tête les nuances faites plus haut.
Deuxième exemple, le reiki dans du vipassana — et c'est le cas le plus net. Le vipassana repose intégralement sur l'observation non réactive de la sensation; le praticien s'engage à ne rien faire à ce qui se présente, et la méthode entière tient à cette abstention. Le reiki, lui, dirige délibérément quelque chose vers un endroit du corps. Ici on peut nommer le mode de défaillance avec précision, ce qui vaut mieux qu'une objection générale : celui qui fait les deux finira par lire comme donnée d'insight une sensation qu'il a lui-même produite. Le vipassana n'observe plus un champ non modifié, il observe son propre travail; et le reiki cesse d'être dirigé pour devenir constaté. Chacun fournit à l'autre du faux matériel. Ce n'est pas que l'un soit mauvais et l'autre bon — c'est qu'ensemble ils se rendent aveugles.
le souffle et le diaphragme
Reprenons l'objection qui vise directement ma position sur la respiration.
Dire que le contrôle du souffle est le contrôle du laisser-aller — donc le contraire de la confiance — suppose que la discipline s'arrête au contrôle. Or ce n'est pas ce que dit la tradition qui la porte. Le prāṇāyāma classique ne culmine pas dans la maîtrise mais dans le kevala kumbhaka, la rétention qui survient d'elle-même, sans volonté et sans qu'on l'ait déclenchée; la technique est explicitement construite pour se rendre inutile. Et si le souffle a été choisi entre toutes les fonctions, c'est précisément parce qu'il est la seule à être à la fois volontaire et involontaire — donc la seule charnière où l'on puisse apprendre le passage de main, apprendre en acte comment on rend quelque chose qu'on tenait. La structure est alors exactement celle d'un effort dont la réussite est la disparition de celui qui le fournissait, ce qui n'est pas le contraire de la confiance mais son apprentissage par le bas.
Je l'accorde. Et je maintiens ma pratique, ce qui n'est pas une contradiction, à condition de dire correctement ce que je maintiens.
Je m'aligne sur les centres supérieurs et je laisse les inférieurs libres. Le diaphragme m'intéresse justement parce qu'il est à la croisée des chemins — mais vu d'en haut il est le début du bas, et je m'en détache; je fais confiance à ce qui est au-dessus. C'est une décision de sentier, pas un verdict sur l'autre sentier. Et il y a un fait qui devrait empêcher qu'on la prenne pour un verdict : l'alignement soutenu sur les centres supérieurs modifie le souffle tout seul, il l'allège, il le suspend, sans que rien n'ait été commandé. Or c'est précisément l'état que l'autre voie travaille à obtenir. Deux méthodes contraires peuvent donc converger dans le même état, et m'interdire de l'induire ne m'empêche pas qu'il survienne. C'est même la meilleure preuve que l'incompatibilité dont je parle est réelle sans que personne n'ait tort : elle porte sur l'opération prescrite, jamais sur l'état obtenu.
On me demandera comment je sais que je suis aligné sur les centres supérieurs plutôt que d'entretenir l'idée que j'en ai. Je le sais comme on sait un savoir-faire; c'est discerné et non déduit, et je n'ai aucun moyen de le transporter dans un texte. C'est une limite de l'essai et non une limite du discernement — et je préfère l'écrire ainsi que de faire semblant que la question reste ouverte pour moi.
en ordre, jamais en couche
Reste le contre-exemple qu'on va me lancer, et il faut le prendre en version forte parce qu'il est massif : les grandes traditions combinent tout. Le tantra tibétain empile la visualisation la plus élaborée qui soit, le travail sur les souffles et le yoga de la déité; le hatha et le raja cohabitent chez Patañjali; le Zen fait compter le souffle aux débutants. Si tout cela se combine, ma thèse tombe.
Elle ne tombe pas, parce qu'aucune de ces traditions ne superpose. Elles ordonnent. La phase de génération précède la phase d'achèvement et — c'est le détail décisif — la visualisation doit être dissoute avant que la seconde commence; elle n'est pas maintenue en arrière-plan, elle est retirée. Les huit membres de Patañjali sont une échelle et non un buffet : l'āsana prépare le prāṇāyāma qui prépare le pratyāhāra, chacun cédant la place au suivant. Le susokukan est donné au débutant puis lui est enlevé. Personne, dans aucune de ces lignées, ne pratique deux choses contraires en même temps sur la même variable; ce qu'on y trouve, ce sont des étapes qui se relaient, et une étape qui se relaie n'est pas une couche qui se superpose.
D'où la formulation exacte de ce que je soutiens : combinables en ordre, incompatibles en couche. Ce qui déplace la cible, et je préfère qu'elle soit déplacée, parce que mon adversaire n'a jamais été une école. C'est la superposition — la semaine où le lundi est au vipassana, le mercredi au reiki, le vendredi à la méditation de transmission, et où tout se réconcilie sous le mot « énergie » parce qu'on n'a jamais demandé à ces pratiques ce qu'elles font, seulement ce qu'elles promettent.
Il y’a des approches incompatibles et il faut le souligner en gras.
les sept sentiers
L'idée qu'il y a sept rayons implique des sentiers différents qui mènent au même but, et cette idée fait un double travail qu'on remarque rarement.
D'un côté elle interdit le sectarisme, et c'est ce qu'on en retient : je ne peux pas dire que celui qui travaille par le souffle se trompe, puisque son sentier mène là où mène le mien. De l'autre — et c'est ce qu'on n'en retient jamais — elle interdit tout autant le syncrétisme des pratiques, pas des pensées. Car si le rayon détermine le sentier, en emprunter deux à la fois ne donne pas deux fois plus de chemin, cela donne deux chemins dont aucun n'a plus de cohérence. L'unité du but ne rend pas les voies mélangeables; elle rend le mélange inutile. On ne gagne rien à prendre deux routes vers le même endroit, on perd les deux.
C'est une doctrine coûteuse, et c'est ce qui me la rend crédible. Elle retire en même temps le confort d'avoir raison et le confort de tout prendre, ce qui est rare — les positions confortables accordent presque toujours au moins l'un des deux.
Il faut retourner le critère contre moi, sinon il ne vaut rien — c’est le coût de la méthode scientifique et elle est utile. Aristote disait de la philosophie qu'elle utile oui mais non, c'est-à-dire qu'elle avait une utilité mais que ce n'était pas son but. Il disait aussi que l'analogie était la façon de penser des génies, alors en voici une ; la théosophie dit que les maîtres font un choix de sentier une fois leur cinquième initiation, on pourrait penser qu'une fois maître ils peuvent faire ce qu'ils veulent — et ils le peuvent, c'est un choix — mais n'empêche qu'ils marchent un sentier, pas les sept à fois. C'est que si le spécialité n'est qu'un plat à la table du généraliste, c'est par sa spécialité qu'il servira le mieux le groupe. Une personne peut pratique la méditation de transmission et suivre une autre tradition spirituelle en même temps, mais si elle sent qu'elle doit imposer ses rituels religieux ou pratiques spirituelles durant une méditation de transmission, elle est peut-être à se poser un choix si elle veut continuer à pratiquer la méditation de transmission en en respectant la méthode ou pas.
ce que cela doit me coûter
Comment distinguer une discipline d'un goût habillé en principe ? Par ce qu'elle coûte. La mienne me prive de techniques qui fonctionnent chez d'autres, d'une littérature entière que je lis sans pouvoir m'en servir, et d'exercices dont l'efficacité est attestée depuis deux mille ans. Cela plaide en sa faveur.
Mais elle me donne aussi quelque chose de très confortable : une raison de refuser ce dont je n'ai pas envie. Un homme qui n'aime pas retenir son souffle et qui trouve ensuite un argument selon lequel retenir son souffle contredit la confiance en Dieu a bâti un raisonnement où l'on ne distingue plus la part du discernement de la part de l'aversion. Je ne prétends pas trancher cela pour le lecteur. Je peux seulement dire que le jour où l'incompatibilité que je décris cesserait de me coûter, ce serait le signe qu'elle est devenue autre chose.
ce qui réfuterait ceci
Trois choses.
Une lignée qui superpose réellement — pas un éclectisme moderne, mais une transmission suivie, tenue sur des générations, qui prescrirait en même temps et au même niveau deux opérations contraires sur une même variable, et qui porterait des fruits constatables. Je n'en connais pas; qu'on m'en montre une et le critère ne tient plus.
Le mode de défaillance que j'ai nommé. S'il s'avérait que ceux qui pratiquent ensemble le reiki et le vipassana ne confondent jamais la sensation produite avec la sensation observée, alors ou bien la variable n'est pas commune, ou bien mon critère vise à côté; dans les deux cas mon exemple le plus net tombe.
Et la variable elle-même. Si le flux dont parle la méditation de transmission et ce que le souffle règle ne sont tout simplement pas la même chose, mon premier exemple s'effondre — le critère survivrait à cette perte, mais il faudrait alors le rebâtir sur autre chose que ce que j'ai vécu.
l'étage où l'on se tient
On m'a demandé si je me groundais par l'imagination. La bonne réponse n'était pas que la question était absurde; elle était que la question portait sur un autre étage que celui où je me tenais, et qu'une réponse honnête devait commencer par dire lequel. Ce n'est pas rien, cette distinction : c'est elle qui sépare deux personnes qui ne se comprennent pas de deux personnes qui pratiquent des choses ne pouvant pas tenir ensemble. Le premier cas se règle par du vocabulaire. Le second se règle en choisissant — et choisir, ici, ne veut pas dire décréter que l'autre a tort, cela veut dire renoncer à ce qu'il a de bon.